
Markku Siira
Source: markkusiira.substack.com
Lorsque James Watt perfectionna sa machine à vapeur dans les années 1760, personne ne parla de révolution. Il ne s'agissait que d'un moyen plus efficace de pomper l'eau hors des mines. Ce n'est qu'a posteriori que les historiens qualifièrent ce phénomène de révolution industrielle et que l'on constata qu'il s'était accompagné du travail des enfants, du smog, d'épidémies de choléra et de l'apparition d'une classe ouvrière dont l'espérance de vie était inférieure à celle des serfs. Les filatures de coton de Manchester représentaient la technologie de pointe de leur époque, tout en constituant un enfer social.
Nous vivons aujourd'hui un moment comparable, sans toutefois le percevoir clairement. Un centre de données ne crache pas de fumée comme une usine: il bourdonne. Il peut se trouver dans les landes irlandaises, dans les banlieues de Virginie du Nord, dans le désert de l'ouest du Texas ou plus près de nous, dans les régions finlandaises du Kainuu et de l'Ostrobotnie du Nord. Pour le citoyen ordinaire, il se manifeste sous la forme d'un bruit mécanique, d'une facture d'électricité plus élevée, d'une connexion internet qui ralentit ou d'une information annonçant qu'un modèle d'intelligence artificielle a été entraîné au moyen de millions de kilowatts. L'usine concentrait ses conséquences en un seul lieu. Celles d'un centre de données sont partout, de sorte que presque personne n'en perçoit l'ensemble.
L'invisibilité est une forme de pouvoir. Lorsque les coûts de l'infrastructure sont dispersés, plus personne ne demande qui produit l'électricité, qui possède le réseau ou qui assume l'empreinte carbone. Dans l'Angleterre victorienne, il était impossible de ne pas voir la fumée, puisqu'elle assombrissait le ciel et détruisait les poumons. Aujourd'hui, la fumée a été déplacée ailleurs.

On parle souvent à ce propos de quatrième révolution industrielle : la combinaison de l'intelligence artificielle, de l'automatisation, de l'internet des objets et de l'informatique en nuage. La première révolution industrielle a remplacé le travail manuel par les machines. La quatrième remplace la prise de décision humaine par des algorithmes et transfère les ressources de production vers les centres de données. Dans les deux cas, le changement paraît d'abord technique, mais se révèle finalement social.
En septembre, Google a annoncé qu'il investirait 13 milliards d'euros en Finlande au cours des deux prochaines années. Il s'agit de l'un des plus importants investissements de l'histoire de la Finlande et du plus grand investissement individuel jamais réalisé par Google en Europe. Ces fonds serviront à agrandir le centre de données de Hamina et à en construire de nouveaux à Muhos, Vaala et Kajaani.
L'ampleur du projet est stupéfiante. Google a acquis dans ces trois communes des terrains représentant au total plus de 2000 hectares. Rien qu'à Muhos, plus de 600 hectares ont été réservés aux centres de données et à d'autres activités industrielles, soit l'équivalent de près de 900 terrains de football. Les droits à bâtir accordés sur cette zone représentent près de deux millions de mètres carrés de surface de plancher, soit l'équivalent d'environ 40.000 logements. Neuf salles de serveurs sont prévues à Muhos et huit à Kajaani.
Google présente cet investissement comme une source d'emplois et de croissance économique. Selon l'entreprise, plus de 37.000 emplois seront soutenus pendant la phase de construction, en 2027-2028, et l'investissement apportera chaque année 3,6 milliards d'euros au produit intérieur brut finlandais. Ces chiffres méritent d'être examinés de plus près.
Selon une estimation d'expert de Business Finland, seuls 20 à 30% environ de l'investissement resteront réellement dans l'économie finlandaise. Le reste sera consacré aux équipements importés, aux chaînes d'approvisionnement internationales et à la comptabilité interne du groupe Google. La croissance du produit intérieur brut ne reflète qu'un calcul fondé sur un effet multiplicateur et n'apporte pas directement d'argent aux communes.
Le chiffre relatif aux emplois est encore plus trompeur. Les 37.000 emplois correspondent à un total national pour la phase de construction, et non au nombre d'emplois permanents créés à Muhos ou à Vaala. Une fois la construction achevée, un centre de données fonctionne en grande partie de manière automatisée. Google lui-même évoque environ 7000 emplois permanents dans l'ensemble de la Finlande. Sakari Lähdemäki, chercheur principal à l'Institut finlandais de recherche économique Etla, a jugé cette prévision trop optimiste : les centres de données créent des emplois pendant leur construction, mais relativement peu par la suite.

Le maire de Muhos, Kimmo Hinno, n'a reçu de Google aucun chiffre précis concernant le calendrier ou l'ampleur du projet. La maire de Vaala, Minna Kärkkäinen, a quant à elle estimé qu'un centre de données emploierait environ 400 personnes durant sa phase d'exploitation, tout en soulignant que les retombées indirectes seraient considérablement plus importantes. Entre 1000 et 1900 travailleurs sont attendus à Vaala pendant la construction. La commune ne dispose toutefois pas d'une main-d'œuvre suffisante pour répondre aux besoins de Google, si bien que les travailleurs viendront d'ailleurs. Vaala compte environ 2500 habitants et Muhos près de 9000. Dans des communes aussi petites, la main-d'œuvre venue de l'extérieur profite peu à l'économie locale.
Hamina offre un exemple qui devrait inciter à la prudence. Google y est présent depuis quinze ans et y a investi environ cinq milliards d'euros. Hamina est néanmoins soumise à un programme d'ajustement économique, et son taux d'imposition communal, qui s'élève à 9,40%, est nettement supérieur à la moyenne finlandaise. La présence ancienne d'un centre de données ne signifie donc pas automatiquement que les finances municipales s'enrichissent.
Les coûts commencent également à apparaître sous d'autres formes. L'Association finlandaise pour la conservation de la nature a accusé Google d'avoir procédé à des abattages potentiellement illégaux sur les chantiers des centres de données de Muhos et de Kajaani. Selon l'association, plus de 300 hectares de forêt ont été abattus à Muhos sans évaluation appropriée des incidences sur l'environnement. Les coupes ont été réalisées pendant l'hiver, avant que les investissements ne soient annoncés publiquement. La législation finlandaise impose une évaluation des incidences sur l'environnement pour tout défrichement entraînant la suppression permanente du couvert forestier sur plus de 200 hectares, mais, selon l'association, aucune évaluation de ce type n'a été menée. De plus, les abattages n'auraient pas dû commencer avant que le plan d'urbanisme ne devienne définitif. Le plan de Muhos fait actuellement l'objet d'un recours devant le tribunal administratif.
Google conteste avoir agi illégalement. Selon son responsable de la communication, Michiel Sallaets, les coupes ont été effectuées conformément à la loi sur les forêts et de vastes études environnementales ont été réalisées dans le cadre des procédures. L'autorité chargée des permis et du contrôle a ouvert une enquête.
Metsähallitus, l'administration finlandaise des forêts domaniales, a vendu à Google un total de 1400 hectares de terrains à Kajaani et à Muhos. D'après le magazine économique Talouselämä, Metsähallitus n'a conclu aucun accord précisant comment la perte du puits de carbone serait compensée. Selon le président du Conseil finlandais du climat, une telle compensation aurait dû être prévue.
Il ne s'agit pas de cas isolés. Ils relèvent de la logique du système. Un centre de données a besoin de terrains, d'électricité et de refroidissement. Pour lui faire place, on abat une forêt qui absorbait du carbone. Elle est remplacée par des bâtiments qui consomment de l'énergie. Le puits de carbone se réduit et les émissions augmentent. L'effet global est négatif, mais il est réparti entre tant d'éléments que personne ne peut l'appréhender d'un seul regard.
Google présente son investissement comme un élément de la transition écologique. L'entreprise s'est engagée en faveur des énergies renouvelables. Au début de l'année, elle a racheté le développeur américain d'énergies renouvelables Intersect pour 4,75 milliards de dollars. Cette acquisition fait de Google le seul géant technologique à posséder sa propre société de production d'énergie. En Finlande, Google a conclu avec Fortum un accord relatif à la prolongation de l'exploitation de la centrale nucléaire de Loviisa et acheté une part importante de nouvelles capacités éoliennes.
Aux États-Unis, l'immense consommation d'électricité des centres de données a déjà entraîné une hausse des prix pour les consommateurs ordinaires. Sur les marchés électriques de la côte Est, par exemple, la demande des centres de données a fait sensiblement augmenter le prix de l'électricité. Il en va de même en Irlande, où les centres de données consomment déjà près d'un quart de l'électricité du pays et ont alourdi les factures d'électricité des ménages.
Il s'agit d'une stratégie commerciale rationnelle, mais aussi d'un exemple de la manière dont le technocapitalisme externalise ses coûts. Lorsque l'électricité devient plus chère, l'entreprise achète un producteur d'électricité. Une forêt qui ralentit les travaux de construction est abattue avant que l'autorisation ne soit définitive. Une commune ayant besoin d'emplois met des terrains à disposition et accélère les procédures d'urbanisme.

Les panneaux solaires font partie de la même équation. Ils sont présentés comme une solution, mais leur fabrication est énergivore et, à la fin de leur cycle de vie, ils deviennent des déchets problématiques dont le recyclage demeure insuffisant. Selon l'Institut Fraunhofer, la plupart des composants sont incinérés ou recyclés en produits de qualité médiocre. L'Union européenne a commencé à imposer des exigences relatives à l'empreinte carbone des panneaux, car une production renouvelable ne suffit pas si la chaîne elle-même est polluante.
Il s'agit d'une fausse transition écologique. Un centre de données qui achète des panneaux solaires et de l'énergie éolienne peut affirmer qu'il est neutre en carbone. Il ne précise pas qu'une forêt a été abattue pour lui faire place, que son système de refroidissement consomme de l'eau, que les terres rares qu'il utilise sont extraites au Congo et que sa consommation d'électricité entraîne une hausse des prix pour les consommateurs ordinaires.
Dans l'Angleterre victorienne, les usines étaient visibles. La fumée obscurcissait le ciel. Les ouvriers vivaient à l'ombre des usines. Personne ne pouvait prétendre que le problème n'existait pas. Aujourd'hui, les centres de données peuvent prendre la forme de vastes complexes situés à la périphérie des zones habitées. Ce qui reste invisible, c'est l'ensemble des conséquences: la facture d'électricité, la forêt abattue, la rivière qui s'assèche, l'emploi qui disparaît, la mine exploitée à l'autre bout du monde. Chacun n'en voit que la part qui le concerne.
Les habitants de Muhos, Vaala et Kajaani se demandent s'il restera suffisamment d'électricité pour les ménages et à quel prix. L'Association finlandaise pour la conservation de la nature a demandé la suspension des travaux jusqu'à la réalisation d'une évaluation des incidences sur l'environnement. L'initiative citoyenne Datakeskukset kuriin ("Mettre les centres de données sous contrôle") a également recueilli en trois jours les 50 000 signatures requises et sera soumise à l'examen du Parlement. Elle réclame que le raccordement des centres de données au réseau électrique soit soumis à certaines conditions, ainsi que l'instauration d'une redevance spécifique destinée à couvrir les dommages environnementaux et l'utilisation des ressources liés à leur fonctionnement.
La quatrième révolution industrielle engendrera-t-elle une nouvelle forme d'enfer social, la technodystopie de nos pires craintes ? Le progrès technologique n'était-il pas censé faciliter la vie ? Peut-être en ira-t-il comme par le passé: le changement s'opérera sous la contrainte de la nécessité et du progrès, et ses conséquences façonneront une fois encore toute une époque.