📚 25/09/2026 reseauinternational.net  4min ⁎️ 2 #327801

La plume n'a pas de prison

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par Laala Bechetoula

Mohamed Benchicou est mort ce matin du 24 Septembre 2026. Il avait 74 ans. Il travaillait encore sur un roman.

Ce détail dit tout. Un homme qui, à l'approche de la mort, n'a pas rangé sa plume mais laissé un manuscrit ouvert sur sa table - ce n'est pas un homme qu'on pleure de la même façon qu'on pleure les autres. On ne pleure pas une plume. On la ramasse.

Né le 1er juillet 1952 à Miliana, cette cité qui garde dans ses pierres la mémoire des insoumis, Benchicou n'avait pas choisi le journalisme comme on choisit une carrière. Il l'avait choisi comme on choisit un camp. Sa première rédaction fut celle d'El Hadef, journal sportif, où il apprit le plus vieux métier de la presse : regarder ce qui se passe et le dire. Il passa ensuite par Alger Républicain, par El Moudjahid, par l'APS - autant d'étapes dans une Algérie qui cherchait encore à définir ce qu'elle permettrait à ses journalistes de dire.

En 1989, quand le pays entrouvrit une fenêtre sur la liberté de la presse, Benchicou fut l'un des premiers à y passer la tête. Il cofonda le Mouvement des journalistes algériens et contribua à relancer Alger Républicain, ce quotidien interdit depuis 1965 que quelques-uns tentèrent de ressusciter dans l'éphémère respiration démocratique. Il était de ceux qui crurent que la fenêtre resterait ouverte. Elle ne resta pas ouverte. Mais lui ne recula pas.

En 1991, avec Saïd Mekbel et d'autres, il fonda Le Matin. Ce journal devint très vite autre chose qu'un titre de presse. Il devint une adresse - celle où l'on allait lire ce que les autres taisaient. Dans une décennie noire où la vérité était dangereuse et le silence confortable, Le Matin choisit le danger. Il publia les dossiers sur les torturés de Tkout, dans les Aurès. Il enquêta sur les malversations du clan Bouteflika. Il nomma les choses. En Algérie, cela suffit à faire de vous un ennemi de l'État.

En février 2004, à quelques semaines de l'élection présidentielle, Benchicou publia Bouteflika, une imposture algérienne. Le livre se vendit à plus de 15 000 exemplaires. Quatre mois plus tard, il était arrêté. Pas pour le livre - les pouvoirs ont l'hypocrisie de leurs instruments - mais pour une prétendue infraction aux règles sur les mouvements de capitaux. Il fut condamné à deux ans de prison ferme. Le Matin fut fermé. On voulait en finir avec les deux en même temps.

Il fut incarcéré à El-Harrach le 14 juin 2004. Les conditions étaient celles que ce régime réservait à ceux qu'il ne pouvait pas acheter : cellules surpeuplées, corps ignoré, arthrose cervicale progressant sans soins. Reporters sans frontières alerta. PEN America documenta. Le monde vit. Le régime s'en moqua. Benchicou resta.

Il sortit le 14 juin 2006. Ses premiers mots furent : "Nous allons continuer à nous battre pour la liberté de la presse". Relisez cette phrase. Pas une lamentation. Pas une déclaration de haine. Un programme de travail. C'est là que l'on prend la mesure d'un homme : dans ce qu'il dit quand il aurait le droit de crier.

La suite est une œuvre. Les Geôles d'Alger (2007), témoignage d'une incarcération et d'une Algérie que ses gouvernants préféraient rendre invisible. Je pardonnerai (2008), recueil de poèmes - car Benchicou savait que la vérité a plusieurs langues. Journal d'un homme libre (2008). Notre ami Bouteflika (2010). Le Mensonge de Dieu (2011), interdit en Algérie dès sa parution. Le Dernier soir du dictateur (2011), pièce de théâtre. La Parfumeuse (2012), biographie d'Émilie Busquant, compagne de Messali Hadj, cette femme que l'histoire officielle avait résolument effacée - et que Benchicou ramena à la lumière parce qu'il savait que les effacements sont toujours politiques. La Mission (2014). Le Mystère Bouteflika (2018). Casa del Mouradia (2019). Et enfin, ce roman inachevé sur lequel il travaillait encore, jusqu'aux derniers jours.

Le Prix PEN/Barbara Goldsmith Freedom to Write, décerné en 2006 : belle distinction. Mais ce qui compte davantage, c'est qu'il l'ait méritée en faisant simplement son métier chez lui, dans son pays. Quand un journaliste doit recevoir à l'étranger la reconnaissance de ce qu'il a fait chez lui, c'est la carte d'identité du régime qui gouvernait.

Je suis de Laghouat. Benchicou était de Miliana. Nous ne sommes pas de la même région. Mais j'ai appris que le journalisme n'a pas de régions : il a des positions. Et Benchicou tenait la sienne depuis trente ans, sans relever la garde, sans négocier le prix d'entrée, sans jamais confondre le confort de plaire avec l'exigence de dire.

Il y a un détail que je ne peux pas laisser de côté : à la fin, il travaillait sur un roman qu'il n'a pas terminé. Ce roman sans point final est peut-être ce qu'il a laissé de plus éloquent. Certains hommes meurent et leurs affaires sont en ordre. D'autres meurent en chantier - parce qu'ils n'avaient pas fini d'avoir des choses à dire. Benchicou était de la seconde espèce. La seule qui mérite qu'on s'en souvienne.

On n'enterre pas une plume. On hérite d'elle, ou on la trahit. C'est le choix qui reste à ceux qui demeurent.

 Laala Bechetoula

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