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Le droit de se taire

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Par Jean Bricmont

À la frontière tunisien-libyenne, des milliers de personnes affluent, tentant de fuir la Libye juste avant l'"intervention humanitaire" de l'OTAN, le 2 mars 2011. (Photo de l'ONU/HCR/Alexis Duclos)

Je ne suis ni Palestinien, ni Libanais, ni Iranien; je ne connais pas l'arabe et je ne suis pas musulman. Mais j'ai vécu toute ma vie en Europe et aux États-Unis, et je sais que là, presque tout le monde, même ceux qui se disent "solidaires de la Palestine", dès qu'ils émettent une critique d'Israël ou de son gouvernement, commencent par "condamner" le Hamas, le Hezbollah ou le "régime des mollahs". Je me propose d'expliquer pourquoi je n'adhère jamais à ces condamnations.

Non pas parce que je soutiendrais ces mouvements ou leurs méthodes; je trouve la rhétorique du soutien presqu'aussi vaine que celle de la condamnation. La seule position morale qui vaille, c'est à dire qui ne se réduit pas à du simple signalement de vertu, doit partir d'une analyse lucide de notre positon (à nous, Occidentaux) dans le monde et des rapports de force réels qui y règnent.

Ma position est très simple à décrire: les États-Unis mais aussi leur "alliés" européens sont en grande partie responsables des désastres au Proche Orient; création d'Israël après la guerre avec expulsion en masse des Palestiniens, renversement de Mossadegh en 1953, deux guerres contre l'Irak, décennies de sanctions contre l'Irak, la Syrie et l'Iran, soutien aux massacres saoudiens au Yemen et israéliens à Gaza, en Cisjordanie et au Liban, multiples interventions au Liban et, aujourd'hui, attaque massive non provoquée contre l'Iran. Évidemment les simples citoyens en Occident ne doivent de sentir coupables de politiques qu'ils n'ont pas choisies, vu que, dans les démocraties, il y a très peu de débats sur la politique étrangère et que celle-ci ne pèse que très peu dans les élections, mais les attitudes politiques des citoyens occidentaux ne peuvent pas ignorer ces réalités historiques.

A partir du moment où nous sommes incapables de limiter la violence de nos propres gouvernements, sur lesquels on pourrait en principe agir, quel sens cela a-t-il de condamner la violence de la réaction des États ou mouvements attaqués par nos gouvernements ? Les dirigeants de ces États ou mouvements savent à peine que nos mouvements citoyens "critiques" existent et, s'ils le savaient, ils se ficheraient complètement de nos opinions ou critiques même si celles-ci étaient moralement ou tactiquement justes. Tout ce qu'ils attendent de nous, c'est que nous limitions la violence de nos États et si nous en sommes incapables, alors nous devrions juste avoir le droit de nous taire.

En fait, cette obsession de la dénonciation des crimes des ennemis officiels a toujours existé 1 mais elle a connu une énorme amplification à la fin de la guerre du Vietnam. En effet, celle-ci s'est terminée par une défaite militaire spectaculaire des États-Unis et un discrédit moral lié à toutes les atrocités commises pendant la guerre. Mais les tragédies liées aux "boat people" et, plus encore, aux exactions des Khmers Rouges dans le Cambodge voisin ont offert une opportunité en or aux défenseurs de l'impérialisme américain: se focaliser sur ces tragédies pour culpabiliser le mouvement de la paix aux États-Unis, comme si celui-ci était responsable de la situation, alors que la répression au Vietnam qui a produit les Boat people était inévitable: ce genre de répression se produit à la fin de chaque guerre. Sans compter qu'il était très rationnel pour certains de fuir en tant que réfugiés politiques ce qui était en réalité une catastrophe économique causée par la guerre. Et, pour ce qui est du Cambodge, tout d'abord, ce sont les États-Unis qui ont entraîné ce pays dans la guerre, en remplaçant son roi Sihanouk, plutôt neutraliste, par le dictateur Lon Nol, ce qui, combiné aux bombardements américains massifs, n'a fait que renforcer les Khmers Rouges. De plus, lors de l'effondrement final, les États-Unis ont coupé toute aide alimentaire au Cambodge dont la capitale regorgeait de paysans ayant fui leurs bombardements et qui dépendaient pour leur simple survie de cette aide.

C'est ainsi qu'est née l'idéologie du droit d'ingérence humanitaire, l'idée que les pays occidentaux ont le droit, ou même le devoir, d'intervenir, y compris de façon militaire, au mépris du droit international dans les pays qui "violent les droits de l'homme". Cette idéologie a en partie remplacé la lutte contre le communisme, même avec l'appui de dictateurs, qui avait justifié l'action de États-Unis jusque là mais qui avait mené au désastre au Vietnam. Cette idéologie a opéré un véritable tsunami sur la pensée occidentale, particulièrement celle "de gauche" puisqu'elle lui permit d'adopter une position en apparence subversive (on peut toujours accuser les pouvoirs en place, si ceux-ci font preuve de prudence ou de réalisme, de ne pas en faire assez pour les droits de l'homme) mais qui était parfaitement compatible avec les objectifs généraux de l'impérialisme: affaiblir les pays qui résistent à l'hégémonie américaine par la subversion interne et les sanctions externes.

Toute l'hypocrisie de cette idéologie fut vite mise en évidence quand les Vietnamiens renversèrent les Khmers Rouges en1979, par une opération réellement humanitaire, dans ses effets si pas dans ses intentions: cette intervention fut immédiatement et unanimement condamnée par les pays qui allaient s'auto-proclamer "communauté internationale" et qui venaient de s'attribuer, et à eux seuls, le droit d'ingérence humanitaire.

Mais cela n'a pas empêché cette idéologie de devenir dominante, ce qui permit de justifier la guerre, parfaitement illégale, contre la Yougoslavie en 1999 ainsi que celle contre la Libye en 2011. Cette dernière guerre fut faite après que le désastre de la guerre en Irak soit devenu évident, et, similairement à l'Irak, la guerre contre la Libye a provoqué un désastre dans ce pays et dans les pays voisins du Sahel. Et, même dans les guerres qui n'étaient pas faites au nom de considérations humanitaires comme celle contre l'Afghanistan en 2001 ou l'Irak en 2003, l'idéologie du droit d'ingérence se traduisait dans la gauche occidentale, même celle supposée "pacifiste", par les slogans de type "ni-ni": ni Bush ni talibans, ni Bush ni Saddam.

Puis vint l'Ukraine: alors que l'approbation d'une intervention de l'Otan pour protéger les population kosovares qui voulaient être indépendantes de la Serbie était quasi-totale, une intervention de la Russie pour protéger les populations russes de l'est de l'Ukraine en 2022 a été universellement condamnée. Pourtant les situations ne sont pas si différentes: les Ukrainiens du Donbass se sont révoltés contre un pouvoir à Kiev issu d'un coup d'état appuyé par les États-Unis et l'Allemagne et profondément anti-russe, c'est à dire hostile à la partie russe de sa population, dans l'est du pays, laquelle avait été rattachée arbitrairement à l'Ukraine lors de la création de l'URSS en 1922. La grande différence entre ces deux situations, c'est que la Russie a espéré, en vain, obtenir un accord négocié pendant huit ans (de 2014 à 2022) alors que l'Otan a bombardé la Serbie après un simulacre de négociations à Rambouillet où l'on exigeait en pratique la capitulation de la Yougoslavie.

Le scenario libyen s'est reproduit, mais en plus long, en Syrie où, sans intervention occidentale directe, un soutien massif aux "rebelles" de la part des États-Unis, de pays européens et des États du Golfe a permis à ceux-ci de prendre le pouvoir fin 2024. Que ce soit une bonne ou une mauvaise chose pour les Syriens, l'histoire le dira mais ce qui est certain c'est que ce changement de régime a été applaudi en Occident (même si l'actuel dirigeant syrien était désigné antérieurement comme terroriste par les États-Unis) et particulièrement dans un État voisin de la Syrie, Israël, qui en a profité pour agrandir son occupation illégale de ce pays.

Finalement vint Gaza; au début, la "seule démocratie au Proche Orient" a bénéficié du même genre de soutien dont avaient bénéficié les États-Unis après le 11 septembre à l'égard des victimes innocentes de terroristes barbares. Oubliés l'histoire, les exactions, les blocus etc. Le Hamas était un diable maléfique sorti d'une boîte, un effet sans cause et le simple fait de rappeler l'histoire de la bande de Gaza ou de la Palestine faisait de vous un apologiste du terrorisme, ce qui est souvent pénalement réprimé en Europe 2.

Le message que cette sympathie a envoyé à Israël, comme celui envoyé aux États-Unis en 2001, a été: "tout est permis". Mais, de même que l'usage quasi littéral de ce message en Afghanistan et en Irak par les États-Unis a mené à terme à leur discrédit, la barbarie absolue de l'attaque israélienne à Gaza a fini par provoquer une vague d'indignation mondiale. Indifférents à celle-ci, les Israéliens en ont rajouté dans l'agression au Liban et en Cisjordanie.

La cerise sur le gâteau, si on peut dire, fut l'attaque contre l'Iran. Combinée aux manifestations du mois de janvier (qui étaient loin d'être spontanées) l'idée était que, si l'on décapitait la direction du pays (ainsi qu'un grand nombre d'enfants) le "régime", comme on dit en Occident, allait s'effondrer. Mais là, les américano-israéliens ont commis une erreur similaire à celle d'Hitler en juin 1941. Peu après avoir conquis presque toute l'Europe, il était convaincu que l'URSS allait s'effondrer comme un château de cartes. Après tout, c'est ce dont toute la propagande anticommuniste, dont lui et son entourage étaient abreuvés, l'avait convaincu. Lorsque la guerre ne se déroula pas comme prévu, il a expliqué à son allié Mannerheim, le dirigeant finlandais de l'époque, combien il était stupéfait face aux capacités de résistance soviétique 3.

Je ne sais pas ce qui se dit au Pentagone mais il est probable que le même genre de sentiments y soient répandus à propos de l'attaque contre l'Iran. Et, vu que cette attaque était évidemment due aux pressions israéliennes et aux illusions répandues par eux, il est aussi probable que, même s'il leur est impossible de le dire publiquement, pas mal de généraux américains maudissent leur "indispensable allié".

Si ça ne suffisait pas, la montée en force de la Chine et des BRICS, les difficultés des Ukrainiens face aux Russes, et des Saoudiens face aux Yéménites, en plus des résistances iranienne, libanaise et palestinienne suggèrent que la politique de l'impérialisme humanitaire, du droit d'ingérence unilatéral et du mépris du droit international, née de l'issue de la guerre du Vietnam, touche à sa fin.

Le bilan humain, hors Occident, de cette période d'impérialisme humanitaire est effroyable: d'après le journal médical britannique The Lancet, 38 millions de gens sont morts suite à la politique de sanctions imposées par les États-Unis et leurs alliés au reste du monde, très souvent pour des raisons "humanitaires" 4.

L'Occident se trouve à une croisée des chemins: soit on tente à tout prix de maintenir l'hégémonie, soit on admet la réalité d'un monde non pas basé sur des règles définies par soi-même mais sur les principes du droit international: égale souveraineté de tous les États et non ingérence d'un État dans les affaires intérieures d'un autre.

Si nous choisissons la deuxième option (la seule viable à terme) alors nous devrions, loin de la condamner, remercier la résistance des peuples du Proche Orient, qui ont tenu bon face à un impérialisme que notre "gauche" n'a fait que justifier par des sophismes humanitaires.

Par Jean Bricmont

1 Voir par exemple: fr.wikipedia.org

2 Par exemple, l'humoriste Dieudonné: lemonde.fr

3  youtube

4  thelancet.com;

 aljazeera.com

Source: consortiumnews.com

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