Komla YAWO
La question de la représentation du monde s'est invitée au cœur des travaux des Nations unies. Portée notamment par le Togo au nom d'une initiative soutenue par l'Union africaine, la démarche visant à promouvoir une représentation plus fidèle des superficies terrestres entend remettre en discussion l'usage historique de la projection de Mercator. Pour les autorités togolaises, il ne s'agit pas simplement de changer une carte, mais de corriger une représentation géographique devenue familière au point d'influencer les perceptions.
Equal Earth, une autre manière de représenter le mondeInterrogé à New York par France 24, le ministre togolais des Affaires étrangères, Robert Dussey, a défendu la démarche autour de la projection Equal Earth. Son argument central repose sur une distinction essentielle. Pour lui une carte du monde n'est jamais une reproduction parfaitement fidèle de la Terre, mais une projection d'un globe sur une surface plane.
La projection de Mercator, élaborée au XVIe siècle pour répondre aux besoins de la navigation, présente ainsi des déformations importantes des superficies. Plus on s'éloigne de l'équateur, plus les territoires apparaissent agrandis. À l'inverse, certaines régions proches de l'équateur donnent visuellement l'impression d'être plus petites qu'elles ne le sont réellement.
C'est particulièrement visible pour l'Afrique. Avec plus de 30 millions de kilomètres carrés, le continent est nettement plus vaste que ne le suggère une représentation classique fondée sur Mercator. La projection Equal Earth cherche précisément à réduire ces distorsions en proposant une représentation qui préserve mieux les proportions relatives des superficies.
Une correction cartographique devenue un enjeu politiqueDerrière cette question technique se trouve donc un enjeu de perception. Pendant plusieurs siècles, la carte de Mercator s'est imposée dans les manuels scolaires, les atlas et l'imaginaire collectif. Sa familiarité a contribué à faire apparaître certains territoires comme beaucoup plus grands ou plus petits qu'ils ne le sont réellement.
Pour Robert Dussey, la promotion d'Equal Earth s'inscrit ainsi dans une dynamique plus large de "réparation" et de justice revendiquée par le Sud global. Le ministre établit notamment un parallèle avec les initiatives africaines portant sur la réparation historique.
Cette lecture donne à la révision de la carte du monde une dimension qui dépasse la géographie. La représentation cartographique devient un objet de débat sur la manière dont les peuples se voient eux-mêmes et dont les territoires sont perçus à l'échelle internationale.
Mais Lomé insiste également sur un point, corriger la projection d'une carte ne signifie pas modifier les frontières. La résolution défendue par le Togo ne redessine donc pas les territoires ni ne remet en cause leur statut juridique. Elle concerne la manière de représenter les superficies sur une carte plane.
Une bataille pour changer les représentationsLes réactions suscitées par l'initiative montrent toutefois que la cartographie peut rapidement rejoindre le terrain diplomatique. Certains États ont exprimé des réserves, tandis que les États-Unis ont rejeté la résolution, la qualifiant notamment de démarche idéologique. Le Togo conteste cette interprétation et présente au contraire Equal Earth comme une question scientifique liée à la représentation géographique.
L'enjeu est finalement moins de remplacer du jour au lendemain une carte par une autre que d'élargir les références utilisées pour représenter le monde. La démarche togolaise pose ainsi une question simple mais fondamentale : une carte devenue traditionnelle doit-elle nécessairement rester la principale référence lorsqu'une autre projection permet de mieux représenter les superficies ?
Avec Equal Earth, le débat dépasse donc la seule technique cartographique. Il touche à l'éducation, à la perception des continents et à la place du Sud global dans la production des représentations du monde. Pour le Togo, "corriger la carte" constitue ainsi une manière de corriger aussi une perception devenue mondiale.
