
par Dr Eloi Bandia Keita
Iran, Russie, Chine, États-Unis, intelligence artificielle, dette, énergie, nourriture, démographie et contrôle numérique : le véritable affrontement du siècle ne se jouera peut-être pas là où nous regardons, car les grandes puissances ne se disputent déjà plus seulement des territoires, mais les conditions matérielles permettant au monde de fonctionner.
Résumé pour les lecteurs pressés, mais pas au point de rater ce qui arrive... et pour ne pas s'y trumper !
Je ne prétends pas que la Troisième Guerre mondiale sera déclarée demain matin, encore moins qu'un quelconque état-major en aurait secrètement fixé la date. Je pose une question autrement plus inquiétante : et si elle avait déjà commencé sous une forme que notre mémoire historique nous empêche de reconnaître ?
Ukraine, Moyen-Orient, confrontation sino-américaine, réarmement, sanctions, bataille des semi-conducteurs, routes maritimes sous tension, fragmentation financière, intelligence artificielle militarisée et retour du risque nucléaire ne constituent pas nécessairement les fronts coordonnés d'une guerre unique ; mais ils appartiennent désormais à un même système de tensions dans lequel une crise peut transmettre ses conséquences aux autres jusqu'à rendre difficile de savoir où finit l'économie et où commence la guerre.
Le danger majeur n'est donc peut-être pas qu'un dirigeant décide froidement de déclencher une guerre mondiale, mais que plusieurs puissances prennent séparément des décisions qu'elles jugent rationnelles et finissent collectivement par fabriquer une catastrophe que personne n'avait programmée.
L'Iran et le détroit d'Ormuz permettent de comprendre cette mécanique. Une guerre régionale peut perturber l'énergie ; l'énergie renchérit le transport et les engrais ; les engrais renchérissent l'agriculture ; les récoltes insuffisantes et les importations plus coûteuses poussent les prix alimentaires vers le haut ; les États pauvres s'endettent pour amortir le choc ; lorsque leurs finances ne suivent plus, la crise économique devient sociale, migratoire et politique. Le missile tombe quelque part, mais la faim peut apparaître à dix mille kilomètres.
Si cette mécanique se prolonge et se combine à plusieurs mauvaises récoltes, à des restrictions commerciales ou à des ruptures d'approvisionnement, la question alimentaire pourrait devenir l'une des grandes questions stratégiques des prochaines années. Il ne s'agit pas d'annoncer comme certaine une famine mondiale, mais de comprendre que la faim constitue l'un des points où toutes les vulnérabilités du système finissent par se rencontrer : pétrole, gaz, engrais, eau, machines, crédit, monnaies, stockage, transport et stabilité politique.
Et c'est ici que l'Afrique doit immédiatement cesser de regarder cette recomposition comme le spectacle lointain d'un affrontement entre Washington, Pékin, Moscou ou Bruxelles. Son problème n'est pas de deviner qui gagnera le XXIe siècle afin de courir se placer derrière lui ; son problème est de devenir suffisamment solide pour que la victoire ou la défaite de n'importe lequel de ses partenaires ne puisse plus décider de sa survie.
Produire sa nourriture et ses engrais, sécuriser l'eau et l'énergie, transformer davantage ses minerais, fabriquer une partie de ses médicaments, protéger ses données, développer ses capacités de calcul et d'intelligence artificielle, diversifier ports, corridors, fournisseurs, monnaies de règlement et partenaires, constituer des réserves stratégiques et surtout bâtir un véritable marché continental ne sont plus seulement des politiques de développement : dans le monde qui vient, ce sont des politiques de sécurité nationale.
La question fondamentale du siècle africain devient alors brutalement simple : si demain les grandes puissances cessent de coopérer entre elles, combien de temps l'Afrique peut-elle continuer à fonctionner sans leur permission ?
Prologue : quand le bruit ressemble à la folie, il faut écouter la stratégie
Il y a quelque temps, j'avais lourdement souligné dans l'une de mes tribunes que Trump n'était absolument pas fou, loin s'en faut, et cela avait suscité beaucoup de commentaires, parfois drôles, parfois franchement intelligents. Après son passage à la tribune des Nations unies, celui qui l'écoute avec des oreilles ordinaires pourrait pourtant finir par se demander s'il regarde l'Assemblée générale de l'ONU ou une scène échappée d'un asile psychiatrique.
Comme ce n'était déjà pas franchement un jour particulièrement gai, et que les catastrophes ont toujours plein de copains et de copines qui adorent s'inviter de force et en bande chez les gens, je n'ai pas encore fini de maudire l'instant qui m'a poussé à écouter ce discours.
Pendant que Macron qualifiait la colonisation israélienne en Cisjordanie de "honte", oui, vous avez bien entendu : Macron... colonisation... honte..., no comment, sinon pour relever l'ironie historique assez savoureuse de voir la France, ancienne puissance coloniale qui administra un vaste empire en Afrique, auquel s'ajouta le cas autrement plus profond et singulier de l'Algérie, découvrir soudain, dans une bonté et une humanité presque incompréhensibles, les vertus de la dénonciation de la colonisation. Voilà, c'est simple, non ?
Et Bibi, peu sensible à cette illumination morale tardive, d'envoyer à la France comme à la Grande-Bretagne son uppercut anti-goyim, dans cette galerie déjà suffisamment surréaliste où l'on retrouvait au passage deux des plus grandes puissances coloniales de l'Histoire.
Puis, brusquement, le sourire disparaît et un froid sidéral tombe lorsque Trump ramène en substance l'avenir de l'Iran à une alternative d'une brutalité presque primitive : négocier aux conditions américaines ou affronter la destruction.
Une blague ? Il est fou ? Que nenni.
C'est justement là que les choses deviennent beaucoup moins amusantes, car derrière la violence des mots peut se trouver une logique stratégique qu'il serait dangereux d'écarter simplement parce que sa formulation ressemble, à première écoute, à de la démence.
Voilà ce qui a été plus fort que moi et m'a poussé à replonger dans une analyse de la situation globale, en essayant, tant que faire se peut, d'éviter cette fois le piège du livre afin que le lecteur le plus courageux puisse tout de même parvenir vivant au bout de la lecture !
Et si nous cherchions la Troisième Guerre mondiale au mauvais endroit ?
Je crois que nous commettons une erreur intellectuelle considérable lorsque nous cherchons encore la Troisième Guerre mondiale avec les images de la deuxième, comme si elle devait obligatoirement commencer un matin précis, par une déclaration solennelle, le franchissement spectaculaire d'une frontière et des colonnes de blindés suffisamment nombreuses pour permettre aux historiens futurs d'inscrire une date incontestable dans leurs manuels.
Le monde que nous avons construit est devenu tellement interdépendant, technologiquement intégré, financièrement imbriqué et logistiquement spécialisé qu'une guerre mondiale du XXIe siècle pourrait parfaitement commencer sans être immédiatement reconnue comme telle, non parce que les armées auraient disparu, mais parce que le champ de bataille s'est étendu jusqu'à englober l'énergie qui alimente les usines, les câbles qui transportent l'information, les satellites qui synchronisent les communications, les semi-conducteurs qui commandent les machines, les monnaies qui règlent les échanges, les assureurs qui autorisent les navires à prendre la mer, les engrais qui permettent aux récoltes d'exister, les centres de données qui concentrent l'intelligence artificielle et, finalement, les populations civiles dont la stabilité constitue désormais une variable stratégique presque aussi importante que les divisions militaires.
C'est à partir de là qu'il faut regarder ce qui se passe autour de l'Iran, du golfe Persique, de la Russie, de la Chine, de l'Europe et des États-Unis. Pris séparément, chaque conflit conserve sa géographie, son histoire et ses acteurs ; observés comme les éléments d'un même système, ils révèlent cependant quelque chose de beaucoup plus inquiétant : nous entrons dans une période où plusieurs puissances majeures découvrent simultanément que leur sécurité dépend de ressources, de routes, de technologies ou d'alliances que leurs adversaires peuvent perturber, tandis que les instruments autrefois conçus pour produire de la prospérité deviennent eux-mêmes des armes potentielles.
La mondialisation avait transformé la spécialisation en puissance ; la guerre pourrait transformer cette même spécialisation en vulnérabilité.
Nous avons fabriqué la civilisation la plus puissante de l'histoire, mais peut-être aussi la plus dépendante de son propre fonctionnement
Un smartphone contient à lui seul une petite géographie du monde ; sa conception, ses minerais, ses puces, les machines nécessaires à leur fabrication, son assemblage, ses logiciels et ses réseaux peuvent dépendre de plusieurs continents. Il en va de même, à une autre échelle, de l'automobile, de l'agriculture industrielle, des médicaments, de l'aviation, des réseaux électriques et des armements modernes.
Nous avons obtenu une efficacité extraordinaire en répartissant chaque fonction là où elle pouvait être accomplie le plus efficacement, mais nous avons simultanément construit une civilisation dans laquelle presque personne ne possède plus, seul, l'ensemble de ce dont il a besoin.
Cette architecture fonctionne admirablement tant que les marchandises circulent, que les monnaies sont acceptées, que les détroits restent ouverts, que les satellites fonctionnent, que les assurances couvrent les navires et que les grandes puissances considèrent la stabilité générale comme plus profitable que sa destruction. Dès que cette hypothèse disparaît, l'efficacité accumulée pendant plusieurs décennies peut se retourner contre nous.
Voilà pourquoi Ormuz n'est pas seulement un détroit, Malacca n'est pas seulement un passage maritime, Taïwan n'est pas seulement une île, l'Ukraine n'est pas seulement un territoire disputé et les semi-conducteurs ne sont pas seulement une industrie. Ce sont des points où l'économie mondiale rencontre brutalement la géographie.
Le pétrole qui ne traverse plus un détroit ne manque pas seulement à une station-service ; il renchérit le transport, l'électricité, la chimie, l'agriculture, les engrais et finalement l'alimentation. L'engrais devenu trop cher réduit la production agricole plusieurs mois plus tard ; la récolte insuffisante fait monter les prix ; les États fragiles subventionnent jusqu'à épuiser leurs finances ; les populations s'appauvrissent ; les tensions sociales augmentent ; les migrations peuvent s'accélérer.
Une perturbation militaire localisée peut ainsi traverser successivement l'énergie, l'agriculture, la monnaie, la société et la politique avant d'atteindre un pays situé à dix mille kilomètres du premier missile.
La guerre moderne possède donc des effets de deuxième, troisième et quatrième ordre qui peuvent devenir plus importants que la destruction initiale.
Et c'est ici que l'Iran cesse d'être seulement une affaire iranienne. Car si la puissance contemporaine réside autant dans la circulation que dans la possession, la géographie retrouve brutalement ses droits : celui qui se trouve à proximité d'un détroit, d'un corridor énergétique ou d'une route maritime essentielle peut transmettre à l'économie mondiale une partie considérable de la violence qu'il subit.
Pour comprendre comment une guerre régionale pourrait devenir mondiale sans conquérir un seul territoire supplémentaire, il faut donc commencer par regarder une carte.
L'Iran n'est pas l'Irak, et cette différence change presque tout
Une autre erreur consiste à penser les guerres futures avec la mémoire des guerres que les États-Unis ont remportées rapidement. L'Iran n'est ni l'Irak de 2003 ni un petit État dont la décapitation politique suffirait mécaniquement à provoquer l'effondrement. Sa superficie, sa population, sa profondeur territoriale, son relief montagneux, la dispersion de ses infrastructures, ses capacités balistiques, ses réseaux régionaux et sa proximité immédiate d'Ormuz donnent à une confrontation prolongée une structure entièrement différente.
Une puissance technologiquement supérieure peut détruire énormément sans nécessairement transformer cette destruction en victoire politique. C'est une distinction fondamentale que les grandes armées oublient périodiquement : la supériorité dans la capacité de détruire ne signifie pas automatiquement la capacité d'obtenir l'obéissance de celui que l'on détruit.
L'histoire militaire est remplie de puissances qui remportèrent presque toutes les batailles importantes avant de perdre politiquement la guerre.
Dans le cas iranien, le problème devient encore plus complexe parce que la géographie permet à Téhéran de déplacer une partie du coût d'une confrontation vers l'économie mondiale. Il n'est même pas nécessaire de couler systématiquement des pétroliers pour bouleverser une route maritime ; lorsque le risque devient suffisamment élevé, l'assurance, le financement, les équipages et les armateurs peuvent eux-mêmes contribuer au ralentissement des flux.
La puissance militaire rencontre alors une institution apparemment banale, la prime d'assurance, et découvre qu'un contrat commercial peut avoir des conséquences stratégiques.
C'est probablement l'une des grandes transformations de la guerre contemporaine : on peut perturber un flux sans physiquement détruire tout ce qui le transporte.
Et dès que l'on comprend cela, Ormuz n'est plus un cas particulier mais le modèle réduit d'une question beaucoup plus vaste : qui contrôle les artères par lesquelles circule la puissance mondiale ?
Du golfe Persique à Malacca, de la mer Rouge au Pacifique occidental, la bataille des territoires se double désormais d'une bataille des flux ; c'est précisément là que l'Iran rejoint la Chine, que la Chine rejoint la Russie et que la géographie rejoint la finance.
La grande bataille du siècle est aussi celle des routes
Les États-Unis disposent d'une puissance navale globale et leur géographie constitue un avantage historique exceptionnel : deux océans, un territoire continental immense, des ressources considérables et un réseau d'alliances situé sur plusieurs des principaux arcs maritimes du monde.
La Chine possède de son côté une puissance industrielle gigantesque, mais une part essentielle de son commerce extérieur et de ses approvisionnements énergétiques reste exposée aux routes maritimes reliant l'océan Indien, Malacca et le Pacifique occidental.
Voilà pourquoi la confrontation sino-américaine ne peut être comprise seulement en comptant les porte-avions ou les missiles. Pékin cherche logiquement à réduire certaines vulnérabilités maritimes en multipliant routes terrestres, pipelines, infrastructures eurasiatiques, partenariats énergétiques et corridors commerciaux ; Washington cherche tout aussi logiquement à préserver une architecture dans laquelle sa puissance maritime et ses alliances régionales continuent de produire un avantage stratégique.
La Russie prend alors une importance qui dépasse largement son poids économique. Elle possède une profondeur continentale gigantesque, d'importantes ressources énergétiques et minières, une puissance militaire majeure et une continuité territoriale avec l'espace eurasiatique. L'Iran possède pour sa part ce que personne ne peut déplacer : une géographie reliant le golfe Persique, l'Asie centrale, le Caucase, le sous-continent indien et le Moyen-Orient.
Il n'est nul besoin d'imaginer un bloc parfaitement coordonné entre Moscou, Pékin et Téhéran pour comprendre la difficulté stratégique : leurs intérêts ne sont pas identiques et peuvent même diverger fortement, mais certaines de leurs vulnérabilités face à la puissance américaine les incitent à développer des mécanismes permettant de réduire leur dépendance à l'architecture dominée par Washington.
C'est ainsi que naissent souvent les grands basculements, beaucoup moins par amour entre partenaires que par convergence provisoire de leurs nécessités.
Et une vieille sagesse malinké résume admirablement cette nécessité de ne jamais confondre puissance et autosuffisance : KƆNƆ KAMAN KELEN TƐ PAN, avec une seule aile, aucun oiseau ne peut prendre son envol. Dans un monde d'interdépendances stratégiques, même les puissances les mieux armées ont besoin de routes, de marchés, de ressources, de technologies, de partenaires ou d'alliés. Toute la question est alors de savoir si cette interdépendance demeure une coopération ou devient une vulnérabilité.
Mais contrôler la circulation des marchandises ne suffit pas. Il existe une autre circulation, moins visible, sans laquelle les navires eux-mêmes finissent par s'arrêter : celle de l'argent.
Une cargaison doit être payée, financée, assurée ; une entreprise doit accéder au crédit ; un État doit conserver des réserves et régler ses importations. Après les détroits physiques apparaissent donc les détroits financiers.
Le dollar est une monnaie, mais une monnaie peut aussi être une infrastructure de puissance
Il faut ici éviter deux absurdités symétriques : annoncer chaque semaine la mort du dollar est aussi peu sérieux que considérer son statut international comme une loi éternelle de la nature.
La puissance du dollar repose sur une architecture extraordinairement profonde : taille de l'économie américaine, marchés financiers, liquidité des bons du Trésor, institutions, habitudes contractuelles, facturation du commerce, réseaux bancaires et absence d'un substitut unique possédant simultanément toutes ces caractéristiques. Cette puissance ne disparaîtra donc pas parce que quelques États décident de commercer dans leurs monnaies nationales.
Mais quelque chose a changé : de nombreux États ont compris qu'une infrastructure financière pouvait devenir un instrument géopolitique. À partir du moment où réserves, paiements, banques correspondantes et systèmes de compensation peuvent être mobilisés dans une confrontation, les puissances susceptibles d'être sanctionnées acquièrent une raison stratégique de construire des circuits alternatifs.
La dédollarisation n'a donc pas besoin d'être totale pour devenir importante. Il suffit qu'une partie croissante du monde considère qu'il est prudent de disposer d'un deuxième circuit.
C'est exactement ici que la dette américaine et, plus largement, l'endettement mondial entrent dans l'équation. Il serait fantaisiste d'affirmer qu'une guerre serait nécessairement organisée pour "effacer" les dettes ; l'Histoire permet cependant une observation plus subtile et beaucoup plus inquiétante : les grandes ruptures géopolitiques réécrivent souvent les bilans, détruisent des créances, déplacent les capitaux, modifient les monnaies, justifient des dépenses autrefois politiquement impossibles et redistribuent brutalement les rapports entre créanciers, débiteurs, producteurs et détenteurs de ressources.
La guerre ne constitue donc pas nécessairement la solution intentionnelle d'un système surendetté ; elle peut en devenir la monstrueuse restructuration involontaire.
Nous avons alors presque toutes les pièces sur la table : des guerres régionales, des puissances nucléaires, des routes maritimes vulnérables, une rivalité sino-américaine structurelle, une Russie engagée dans une confrontation durable avec l'Occident, des systèmes financiers utilisés comme instruments de puissance et des États lourdement endettés auxquels le réarmement impose des dépenses supplémentaires.
Ce qui manque pour obtenir une guerre mondiale n'est peut-être plus un projet de guerre mondiale ; il suffit désormais d'une chaîne de réactions que personne ne parvient à interrompre.
La Troisième Guerre mondiale, si elle vient, sera peut-être une cascade
Je ne crois pas au scénario simpliste dans lequel quelqu'un, quelque part, appuie volontairement sur un bouton intitulé "Troisième Guerre mondiale".
Je crois davantage à une cascade.
Une confrontation durable autour de l'Iran pourrait augmenter le coût énergétique mondial ; la perturbation énergétique fragiliserait l'agriculture et l'industrie ; les États importateurs s'endetteraient davantage pour protéger leurs populations ; les tensions sociales augmenteraient ; les migrations pourraient s'accélérer ; l'Europe subirait simultanément le vieillissement de sa population, ses besoins économiques, la pression migratoire et les tensions politiques que cette contradiction peut produire ; la Russie observerait l'évolution des capacités de ses adversaires ; la Chine ferait de même ; les États-Unis arbitreraient entre plusieurs théâtres stratégiques ; chaque acteur pourrait interpréter la prudence adverse comme une faiblesse ou son renforcement comme une menace, et chacun prendre alors une décision rationnelle qui rendrait le système collectivement plus irrationnel.
C'est exactement ainsi que les systèmes complexes deviennent dangereux : non parce qu'un acteur contrôle tout, mais parce que personne ne contrôle plus l'ensemble.
À partir de là, plusieurs embranchements deviennent possibles sans être inéluctables. Une Russie jugeant que le temps travaille en sa faveur pourrait chercher à consolider sa position avant qu'un nouvel équilibre européen ne se stabilise ; une Chine concluant que son accès maritime futur risque d'être davantage contraint accélérerait la sécurisation de ses approvisionnements, de ses capacités navales, de ses réserves et de ses corridors terrestres ; les États d'Asie orientale renforceraient à leur tour leurs moyens militaires ; le Moyen-Orient pourrait connaître une recomposition dans laquelle la sécurité des régimes, des infrastructures énergétiques et des routes commerciales pèserait davantage encore dans les calculs stratégiques.
Aucune de ces trajectoires n'est certaine.
Leur danger vient précisément du fait qu'elles peuvent se renforcer mutuellement.
Et au bout de cette cascade existe une limite devant laquelle toutes les théories savantes de l'escalade contrôlée deviennent soudain beaucoup moins rassurantes.
Le nucléaire est le point où toute théorie de la maîtrise rencontre sa limite
Nous avons fini par considérer la dissuasion nucléaire comme un élément presque banal du décor stratégique parce qu'elle a contribué pendant des décennies à empêcher une confrontation directe entre grandes puissances. Mais son succès historique contient un piège logique : plus elle fonctionne longtemps, plus les générations qui n'ont jamais vu une arme nucléaire utilisée dans une guerre peuvent finir par considérer son non-emploi comme une propriété naturelle du monde.
Il n'en est rien.
Le scénario le plus dangereux n'est probablement pas celui d'un dirigeant décidant froidement de détruire la planète, mais celui d'une escalade dans laquelle chaque étape paraît encore limitée : destruction d'une installation stratégique, attaque contre un système d'alerte, frappe conventionnelle interprétée comme la préparation d'une frappe nucléaire, premier emploi supposé rétablir la dissuasion, riposte destinée à démontrer que ce premier emploi ne procure aucun avantage, puis élargissement incontrôlé.
La dissuasion possède cette propriété effrayante : elle peut réussir pendant des milliers de jours et perdre toute sa valeur historique en quelques minutes.
Nous entrons en outre dans une période où les arsenaux nucléaires sont modernisés, où certaines technologies réduisent les temps de décision et où l'intelligence artificielle intervient de plus en plus dans le traitement des masses de données militaires.
Le problème nucléaire du XXIe siècle pourrait donc moins être la folie d'un homme que la vitesse d'un système.
Et voici que surgit un élément historiquement nouveau : au moment même où les temps de décision se raccourcissent, nous introduisons dans la collecte, le tri et l'interprétation de quantités gigantesques d'informations des systèmes capables de travailler à une vitesse inaccessible au cerveau humain.
L'intelligence artificielle entre dans la guerre au moment même où elle entre dans l'État
C'est ici que se trouve, à mes yeux d'informaticien, l'une des transformations les plus sous-estimées.
L'intelligence artificielle n'est pas seulement un outil permettant d'améliorer un missile, de reconnaître une cible ou d'analyser une image satellite. Elle transforme également la capacité de l'État à voir la société elle-même.
Caméras, reconnaissance faciale, transactions bancaires, téléphones, déplacements, réseaux sociaux, communications, données administratives, dossiers commerciaux, historiques numériques et modèles comportementaux peuvent progressivement former une infrastructure dans laquelle l'individu devient calculable à une échelle qu'aucun régime du XXe siècle, même le plus autoritaire, n'aurait techniquement pu atteindre.
Le danger n'exige même pas l'existence d'un complot centralisé. Il suffit que chaque crise ajoute une justification supplémentaire : terrorisme, guerre, désinformation, cyberattaque, fraude, émeute, urgence sanitaire, sécurité nationale. Chaque justification peut être raisonnable isolément ; leur accumulation peut construire une architecture extraordinairement difficile à démonter une fois la crise terminée.
Nous avons longtemps pensé la dictature comme un homme surveillant une population. Le XXIe siècle pourrait inventer quelque chose de beaucoup plus efficace : une population se déplaçant librement dans un espace où presque tout devient observable, mémorisable, corrélable et prédictible.
La frontière politique décisive ne sera donc peut-être plus seulement entre démocratie et autoritarisme, mais entre les sociétés qui sauront utiliser l'intelligence artificielle sans remettre à la machine la totalité du pouvoir de connaître leurs citoyens et celles qui découvriront trop tard qu'une infrastructure créée pour leur sécurité est devenue l'architecture permanente de leur obéissance.
L'intelligence artificielle n'est donc pas un chapitre supplémentaire de cette crise ; elle pourrait progressivement en devenir le système nerveux.
Pourtant, aussi sophistiquée soit-elle, aucune civilisation numérique ne mange des algorithmes.
Derrière les satellites, les drones, les centres de données et les modèles d'intelligence artificielle demeure une réalité beaucoup plus ancienne, beaucoup plus brutale et finalement beaucoup plus politique : il faut nourrir les populations.
La guerre peut commencer par un missile, mais elle finit toujours par entrer dans l'assiette
C'est ici que toutes les lignes précédentes se rejoignent.
Les populations modernes ont oublié à quel point l'agriculture industrielle dépend de systèmes qui ne sont pas agricoles : gaz naturel, engrais azotés, phosphates, potasse, carburants, machines, pièces détachées, produits phytosanitaires, crédit, stockage, chaîne du froid, transport maritime et stabilité monétaire.
Une guerre perturbe une route ; la route perturbe l'énergie ; l'énergie renchérit l'engrais, la mécanisation, le transport et la conservation ; le crédit devient plus cher ; les monnaies des pays importateurs peuvent se fragiliser ; les États subventionnent aussi longtemps qu'ils le peuvent ; puis vient le moment où certains ne peuvent plus.
La faim n'arrive donc pas nécessairement parce que le monde ne produit plus assez de nourriture, mais parce qu'une partie croissante de l'humanité ne peut plus produire, transporter ou acheter celle qui existe.
Une perturbation prolongée de plusieurs de ces éléments ne provoque pas immédiatement une famine. C'est justement ce qui la rend dangereuse : la chaîne commence silencieusement. Les coûts augmentent, les marges des agriculteurs diminuent, certains intrants sont utilisés en moindre quantité, les rendements se dégradent, les importateurs pauvres paient davantage, les monnaies fragiles achètent moins, les États compensent quelque temps et les familles réduisent progressivement la qualité puis la quantité de leur alimentation.
Lorsque les images de faim arrivent enfin sur les écrans, les mécanismes qui l'ont produite travaillent parfois depuis des mois.
Et l'Afrique doit regarder cette mécanique avec une extrême gravité.
Un continent disposant de terres agricoles considérables, d'eau dans certaines régions, de phosphates, de gaz, d'une population agricole immense et d'un potentiel énergétique gigantesque ne peut continuer à considérer comme normal que sa sécurité alimentaire dépende à ce point de chaînes logistiques qu'il ne contrôle pas.
La souveraineté alimentaire ne consiste pas seulement à cultiver davantage. Elle exige de maîtriser suffisamment les engrais, les semences adaptées, l'irrigation, le stockage, l'énergie, la transformation, les transports et les mécanismes financiers permettant à l'agriculteur de produire avant même d'avoir vendu.
Le pays qui possède des terres mais importe presque tout ce qui permet de les rendre productives ne possède qu'une souveraineté agricole théorique.
Et à cette équation alimentaire s'ajoutent maintenant l'eau et la démographie.
L'eau, la démographie et la faim pourraient devenir les armes involontaires du chaos
Une grande partie de l'Europe et de l'Asie orientale vieillit tandis que plusieurs régions africaines conserveront une population très jeune. Présentée isolément, la première dynamique annonce des besoins de main-d'œuvre ; présentée isolément, la seconde semble offrir un dividende démographique.
Mais si l'on ajoute la pression hydrique, les dérèglements climatiques, l'insuffisance d'emplois productifs, les conflits, l'écart de revenus et une éventuelle hausse durable du prix de l'alimentation, la complémentarité théorique peut se transformer en formidable tension politique.
L'Europe pourrait simultanément avoir économiquement besoin d'immigration et politiquement de moins en moins la supporter. L'Afrique pourrait simultanément disposer de la jeunesse dont le monde vieillissant manque et perdre cette jeunesse si elle ne construit pas suffisamment vite les économies capables de l'employer.
La démographie n'est donc ni une bénédiction ni une malédiction ; elle est une matière première. Une jeunesse formée, productive, médicalement protégée et technologiquement équipée devient une puissance. La même jeunesse, privée d'école efficace, d'industrie, de perspectives et confrontée à la rareté devient une formidable pression sociale, migratoire et politique.
C'est précisément ici que cesse l'analyse du monde et que commence la responsabilité africaine.
L'Afrique n'a plus le temps de choisir un camp : elle doit construire de quoi survivre aux camps
Le plus grand danger pour l'Afrique serait de comprendre correctement la transformation de l'ancien ordre mondial et d'en tirer exactement la mauvaise conclusion.
Le recul relatif de la prééminence occidentale ne signifie pas que la Chine, la Russie, l'Inde, la Turquie, les monarchies du Golfe ou quelque puissance émergente que ce soit auraient reçu de l'Histoire la mission de défendre les intérêts africains.
Une puissance défend d'abord ses intérêts ; c'est précisément ce qui en fait une puissance.
L'Afrique doit donc parler avec Washington, Pékin, Moscou, New Delhi, Ankara, Brasilia, Bruxelles, Riyad, Abu Dhabi et tous ceux avec lesquels ses intérêts peuvent converger, mais elle ne doit remettre à aucun d'entre eux le droit de définir son avenir.
Remplacer une dépendance occidentale par une dépendance orientale ne serait pas une révolution géopolitique ; ce serait une opération comptable consistant à changer le nom du créancier.
Une vieille sagesse malinké le dit avec une brutalité que les traités de géopolitique n'oseraient probablement pas : NI I DIRA I JUGU MA K'A KA TAA I FEERE SUGU LA, NI U MA I SAN, A BƐ I DI JURU LA, quand on te confie à ton ennemi pour qu'il te vende au marché, s'il ne trouve pas d'acheteur, il finira par te céder à crédit. Derrière la rudesse de l'image se cache une leçon simple : celui qui abandonne à autrui la maîtrise de ce qui lui permet d'exister finit tôt ou tard par découvrir que son destin se négocie sans lui.
La troisième voie que je défends n'est donc ni l'équidistance diplomatique, ni le vieux non-alignement repeint aux couleurs du XXIe siècle, encore moins cette étrange souveraineté verbale consistant à changer de protecteur en proclamant que l'on n'en a plus.
Elle repose sur une idée autrement exigeante : multiplier les partenariats extérieurs tout en réduisant simultanément le nombre de fonctions vitales dont l'interruption extérieure pourrait mettre un pays à genoux.
La souveraineté véritable n'est pas l'absence de dépendances, chimère impossible dans une économie complexe ; elle est l'art d'organiser suffisamment de dépendances croisées pour qu'aucune ne puisse devenir un droit de veto sur votre existence.
Cela change entièrement la manière de penser le développement africain.
Il ne s'agit plus seulement de demander combien de milliards ont été investis, combien de kilomètres de routes construits ou combien de mégawatts installés, mais de déterminer ce qui continuerait effectivement à fonctionner si, pendant plusieurs mois, une guerre majeure interrompait certaines routes maritimes, renchérissait brutalement le pétrole, désorganisait les paiements internationaux, raréfiait les engrais, ralentissait l'arrivée des médicaments, des pièces détachées, des équipements de télécommunication ou des composants électroniques.
La souveraineté se mesure beaucoup mieux dans la panne que dans le discours.
Chaque État africain devrait donc dresser une véritable cartographie de ses vulnérabilités systémiques : stocks stratégiques de carburants et de médicaments, autonomie en semences et intrants agricoles, capacités de production d'engrais, réserves alimentaires, disponibilité de l'eau, pièces critiques des réseaux électriques, dépendances des télécommunications, localisation et propriété des données publiques, capacités de paiement alternatives, maintenance des infrastructures, disponibilité des compétences scientifiques et techniques, exposition des ports et corridors, capacité de raffinage, de transformation minière et de production pharmaceutique.
Non pour rechercher une autarcie absurde, mais pour savoir exactement où une décision prise à Washington, Pékin, Bruxelles, Moscou, New Delhi, Ankara ou dans le conseil d'administration d'une multinationale pourrait arrêter une fonction essentielle d'un État africain.
La question devient alors d'une simplicité brutale : si les grandes puissances cessent demain de coopérer entre elles, combien de temps pouvons-nous continuer à fonctionner ?
Combien de jours de carburant ? Combien de mois de médicaments ? Combien de campagnes agricoles sans certains engrais importés ? Combien de semaines si les paiements internationaux sont perturbés ? Combien de temps nos télécommunications fonctionnent-elles sans équipements ou pièces étrangères ? Où sont stockées nos données ? Qui possède les infrastructures qui les hébergent ? Où transformons-nous nos minerais ? Qui fabrique nos médicaments essentiels ? Qui entretient nos centrales ? Qui contrôle les logiciels qui administrent nos institutions ?
Voilà une définition concrète de la souveraineté.
Nourrir, éclairer, transformer, soigner, calculer : les cinq verbes de la souveraineté africaine
La première urgence est alimentaire.
Produire davantage ne suffira pas ; il faut construire autour de l'agriculture une véritable industrie de souveraineté associant irrigation, engrais, semences, mécanisation adaptée, stockage, chaînes frigorifiques, transformation agroalimentaire, crédit agricole et corridors commerciaux intracontinentaux, afin qu'une mauvaise saison mondiale ou une crise géopolitique ne devienne plus automatiquement une catastrophe africaine.
La deuxième urgence est énergétique, parce que presque toutes les autres en dépendent.
Il faut raisonner en systèmes électriques capables d'alimenter non seulement les ménages, mais également les usines, les chemins de fer, les industries pharmaceutiques, les centres de données, la transformation minière et demain une partie des infrastructures d'intelligence artificielle. Opposer idéologiquement solaire, hydroélectricité, gaz, nucléaire civil lorsque les conditions techniques et économiques le permettent, biomasse ou interconnexions régionales n'a aucun sens si la véritable question est de garantir une énergie abondante, accessible, stable et suffisamment souveraine.
La troisième urgence est industrielle.
Chaque grand contrat minier devrait désormais être examiné non seulement selon les recettes fiscales qu'il procure, mais selon les capacités qu'il laisse derrière lui : quelle transformation locale, quels ingénieurs formés, quels laboratoires, quels sous-traitants nationaux, quelle acquisition technologique, quelles infrastructures partagées, quelle montée dans la chaîne de valeur ?
Le minerai extrait puis expédié constitue une richesse comptable ; la compétence permettant de le transformer constitue une puissance.
La quatrième urgence concerne la santé.
Aucun continent de plus d'un milliard d'habitants ne devrait considérer comme normale une dépendance extérieure excessive pour ses médicaments essentiels, réactifs, consommables hospitaliers, équipements biomédicaux ou certaines capacités de production vaccinale. Il ne s'agit évidemment pas de fabriquer chaque molécule dans chaque pays, mais d'organiser des spécialisations africaines complémentaires et des marchés régionaux suffisamment vastes pour rendre ces industries viables.
La cinquième urgence est celle que l'on voit le moins parce qu'elle n'occupe aucun port : les données et l'intelligence artificielle.
Posséder un téléphone intelligent, utiliser un modèle d'IA ou ouvrir un centre de données financé par une multinationale ne constitue aucune souveraineté technologique. Celle-ci commence lorsque l'on maîtrise une partie significative de la chaîne reliant l'électricité, la connectivité, le stockage, les données, les capacités de calcul, la cybersécurité, les compétences mathématiques et informatiques, les modèles, leurs usages industriels et les règles qui les gouvernent.
Le continent qui ne maîtrise rien de cette chaîne mais consomme abondamment ses produits n'est pas entré dans l'économie de l'intelligence ; il risque d'en devenir simplement le marché.
Enfin, l'Afrique doit construire la redondance de ses connexions avec le monde : plusieurs corridors plutôt qu'une artère vitale unique, plusieurs fournisseurs plutôt qu'un monopole stratégique, plusieurs partenaires financiers, des interconnexions électriques transfrontalières, des mécanismes africains de paiement complétant les circuits internationaux, des stocks stratégiques mutualisés lorsque l'échelle nationale est insuffisante, des liaisons ferroviaires reliant les bassins productifs africains entre eux plutôt que seulement les mines aux ports, et surtout un commerce intracontinental suffisamment dense pour qu'une crise extérieure ne transforme pas cinquante-quatre États voisins en cinquante-quatre îles économiques.
Ce programme coûte cher.
La dépendance coûte davantage encore, mais sa facture arrive généralement au pire moment.
Le monde ne va peut-être pas s'effondrer d'un coup : il risque de devenir plus dur, plus cher, plus armé et plus contrôlé
Je ne crois pas à une date magique de l'effondrement mondial. Je crois à une succession de transformations dont plusieurs sont déjà visibles et dont la combinaison pourrait produire quelque chose qui ressemblera, rétrospectivement, à un changement d'époque.
Je m'attends à une militarisation durable d'une partie de l'économie mondiale, non seulement par l'augmentation des budgets de défense, mais par la réorientation de capacités industrielles, la constitution de stocks, la sécurisation des matières premières et le retour de politiques industrielles que plusieurs décennies de mondialisation avaient parfois reléguées au rang d'archaïsmes.
Je m'attends à une mondialisation moins universelle, mais non à la fin de la mondialisation : plusieurs réseaux commerciaux, financiers, technologiques et énergétiques pourront davantage se chevaucher, avec plus de redondance, davantage de stocks et davantage de production nationale ou régionale, donc probablement une certaine efficacité économique sacrifiée au profit d'une résilience stratégique supérieure.
Je m'attends à une diversification monétaire progressive plutôt qu'à l'effondrement spectaculaire du dollar ; la transformation importante pourrait venir de la multiplication des mécanismes de règlement alternatifs et des réserves diversifiées, réduisant graduellement la dépendance exclusive à une seule infrastructure financière.
Je m'attends à ce que l'intelligence artificielle devienne simultanément une force productive et une technologie de puissance, augmentant considérablement les capacités scientifiques, industrielles et militaires des États qui maîtriseront l'énergie, les puces, les données, les modèles et les talents, tandis que les autres loueront une intelligence conçue, entraînée et hébergée ailleurs.
Je m'attends à ce que l'eau et l'alimentation remontent au sommet de la hiérarchie géopolitique, précisément parce que les sociétés modernes ont pris l'habitude de considérer leur disponibilité comme acquise.
Je m'attends enfin à ce que la frontière entre guerre et paix devienne de plus en plus difficile à tracer : cyberattaques, sanctions, sabotages, drones, blocus économiques, opérations informationnelles, pression financière, guerre juridique, perturbation logistique et confrontation technologique permettent déjà à des États de s'infliger des dommages considérables sans nécessairement franchir immédiatement le seuil classique de la guerre déclarée.
Le scénario que je redoute le plus n'est donc pas celui d'une Troisième Guerre mondiale décidée.
C'est celui d'une Troisième Guerre mondiale émergente, née de dizaines de confrontations que leurs acteurs croyaient pouvoir maintenir séparées jusqu'au moment où ils découvriraient qu'ils avaient construit ensemble un système dont personne ne possède plus le bouton d'arrêt.
Le XXIe siècle appartiendra moins à ceux qui peuvent tout produire qu'à ceux qui peuvent encore fonctionner quand les autres ne livrent plus
C'est finalement là que convergent la guerre, l'intelligence artificielle, l'énergie, la dette, la monnaie, les détroits, les semi-conducteurs, la démographie et l'alimentation.
Nous sommes probablement en train de quitter le monde dans lequel l'efficacité maximale constituait presque automatiquement la rationalité économique suprême pour entrer dans celui où la redondance, autrefois considérée comme coûteuse, devient une assurance stratégique.
Produire un peu plus cher chez soi, conserver des stocks, disposer de plusieurs fournisseurs, maintenir certaines compétences industrielles ou financer une infrastructure alternative pouvait paraître économiquement imparfait tant que personne n'imaginait sérieusement l'interruption du système ; cela devient rationnel lorsque le prix de la panne peut être l'arrêt du pays.
Je ne prédis donc ni l'effondrement mécanique des États-Unis, ni le remplacement automatique de Washington par Pékin, ni une victoire programmée de Moscou, ni la disparition de l'Europe.
Je vois quelque chose de beaucoup plus profond : la transformation progressive du monde dans lequel une architecture dominante pouvait encore prétendre organiser presque toutes les autres, et l'apparition d'un système où puissance militaire, industrie, énergie, technologie, démographie, finance, ressources, maîtrise des données et capacité de résister aux interruptions compteront simultanément.
Ce monde pourrait être davantage multipolaire, mais rien ne garantit qu'il sera plus pacifique. Davantage de centres de puissance signifient davantage de possibilités de négociation, mais aussi davantage d'intérêts qui se croisent, davantage de lignes rouges susceptibles d'être mal comprises et davantage d'acteurs capables de transformer une crise régionale en perturbation systémique.
La Troisième Guerre mondiale, si elle devait un jour recevoir ce nom, pourrait ainsi ne jamais ressembler au grand incendie simultané que nous imaginons ; elle pourrait être la convergence tardivement reconnue de guerres régionales, de confrontations économiques, de blocus technologiques, de cyberattaques, de sanctions financières, de batailles monétaires et de ruptures logistiques que chacun croyait encore pouvoir maintenir séparés.
Et c'est précisément pour cette raison que l'Afrique ne doit souhaiter l'effondrement de personne.
Elle doit devenir suffisamment solide pour que l'effondrement éventuel de n'importe lequel de ses partenaires ne provoque pas le sien.
Voilà, à mes yeux, le véritable programme africain du siècle : non pas choisir le vainqueur avant la fin de la bataille, exercice dans lequel les faibles peuvent perdre même lorsqu'ils devinent correctement, mais construire une puissance suffisamment autonome pour commercer avec tous, suffisamment diversifiée pour survivre à la défaillance de l'un, suffisamment industrialisée pour transformer ses propres ressources, suffisamment instruite pour absorber et produire la technologie, suffisamment intégrée pour faire de son marché une force de négociation, suffisamment organisée pour nourrir et soigner sa population en période de crise, et suffisamment souveraine pour que l'amitié d'une grande puissance demeure une opportunité sans jamais devenir une condition d'existence.
Car le monde qui vient ne demandera probablement plus à l'Afrique de choisir simplement entre l'Occident et l'Orient, entre Washington et Pékin, entre Moscou et Bruxelles.
Il lui posera une question autrement plus brutale :
que pouvez-vous continuer à produire, à alimenter, à soigner, à transporter, à calculer, à financer et à défendre lorsque ceux dont vous dépendiez ont soudain besoin de leurs ressources pour eux-mêmes ?
C'est à cette question que devraient désormais répondre les budgets nationaux, les universités, les politiques agricoles, les investissements énergétiques, les contrats miniers, les infrastructures numériques, les accords de défense et les projets d'intégration continentale.
Une doctrine de souveraineté qui ne descend jamais jusqu'au transformateur électrique, au silo à grains, au laboratoire pharmaceutique, au serveur, au chemin de fer, à l'usine d'engrais, à l'école d'ingénieurs et au stock de pièces détachées demeure une littérature de souveraineté.
La souveraineté africaine du XXIe siècle devrait pouvoir se mesurer avec un chronomètre : combien de jours avant la panne ? Combien de semaines avant la pénurie ? Combien de mois avant que l'agriculture manque d'intrants, que les hôpitaux manquent de médicaments, que les centrales manquent de pièces, que les télécommunications commencent à tomber ou que l'État ne puisse plus régler certaines importations ?
Tant que nous ne connaissons pas ces réponses, nous ne connaissons pas véritablement notre souveraineté. Et c'est peut-être ici que toute cette longue analyse devient finalement très simple. Je ne sais pas si les historiens écriront un jour que la Troisième Guerre mondiale avait commencé en Ukraine, au Moyen-Orient, dans les détroits, dans les semi-conducteurs, dans les banques ou dans les réseaux numériques ; peut-être écriront-ils même qu'elle n'a jamais eu lieu.
Mais nous n'avons pas besoin d'attendre qu'ils lui donnent un nom pour comprendre que le système mondial entre dans une zone où la dépendance devient dangereuse.
L'Afrique ne doit donc souhaiter la victoire définitive de personne ni construire son avenir sur la défaite de quelqu'un. Elle doit commercer avec tous, apprendre de tous, négocier avec tous et ne remettre son existence à aucun. Elle doit transformer ses ressources avant de les vendre, nourrir sa population avant d'exporter son excédent, produire une partie de l'énergie, des engrais, des médicaments et des technologies dont dépend son fonctionnement, former massivement ingénieurs, agronomes, médecins, mathématiciens et techniciens, relier ses marchés, protéger ses données, constituer ses réserves et organiser ses dépendances de telle sorte que personne ne puisse fermer un robinet à l'étranger et éteindre un pays en Afrique.
Car si le pire arrive, l'Histoire ne nous demandera pas si nous avions correctement choisi entre Washington, Pékin, Moscou ou Bruxelles. Elle nous demandera : qu'aviez-vous construit pendant que les autres se disputaient le monde ? Et si le pire n'arrive jamais, nous n'aurons absolument rien perdu.
Nous aurons simplement construit l'Afrique que nous aurions dû construire depuis longtemps.