📚 28/09/2026 reseauinternational.net  5min ⁑️ 6 #328112

De l'universalisme unipolaire à la singularité civilisationnelle multipolaire

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par Pr Glenn Diesen

Voici des extraits du discours que j'ai prononcé à Istanbul le 26 septembre 2026.

L'ordre mondial unipolaire s'est effondré ; il convient d'en faire le bilan pour comprendre ce qui a échoué et appréhender la transition tumultueuse que traverse actuellement le monde. En 1989, Francis Fukuyama publiait son célèbre article sur la "Fin de l'histoire", texte largement adopté comme boussole idéologique par l'Occident politique. Le monde ne comptait alors qu'une seule superpuissance et une seule idéologie ; on s'attendait à ce qu'il s'unifie sous le leadership américain et autour des valeurs démocratiques libérales. La domination des États-Unis était censée mettre fin à l'anarchie internationale et à la compétition sécuritaire - puisqu'il n'existait qu'un seul centre de pouvoir - et l'hégémon américain devait promouvoir la démocratie libérale pour bâtir une communauté inclusive fondée sur des valeurs universelles. Pendant plus de trente ans, l'Occident a vu émerger une nouvelle génération de responsables politiques convaincus que son hégémonie collective servait l'intérêt de l'humanité tout entière, et qu'il leur revenait de gérer la transition d'un monde chaotique vers une paix perpétuelle. Alors, qu'est-ce qui a mal tourné ?

La contradiction de l'universalisme hégémonique

La parenthèse unipolaire était nécessairement appelée à être temporaire : il était prévisible que les États-Unis finiraient par épuiser leurs ressources et par inciter les puissances émergentes à s'unir pour contrebalancer leur influence. Toutefois, l'universalisme hégémonique recèle une contradiction intrinsèque, dans la mesure où des valeurs universelles se trouvent liées à une entité de pouvoir spécifique. Une puissance hégémonique prétend incarner des valeurs universelles telles que la liberté, la démocratie et les droits de l'homme, alors même que cet universalisme est promu au sein d'un ordre historique, culturel et géopolitique particulier.

Les valeurs universelles prônant l'égalité servent à institutionnaliser la position dominante des États-Unis. Celles qui prônent l'inclusion sont utilisées pour bâtir des blocs exclusifs, comme l'OTAN, plutôt que pour développer une architecture de sécurité paneuropéenne inclusive. Dès 1950, John Herz faisait remarquer que plus les États étaient démocratiques en interne, plus ils semblaient revendiquer une position dominante au sein des institutions internationales, afin de protéger les valeurs libérales face à la loi de la majorité. Les valeurs libérales reposent sur l'idée que la tolérance est impérative, étant donné que les individus et les États ont des conceptions différentes de la "vie bonne" et de leur propre voie de développement ; toutefois, l'universalité de ces valeurs suggère que tous les États doivent suivre une trajectoire identique, faisant de l'Occident politique - en tant que champion de la démocratie libérale - un "mentor civilisationnel" cherchant à "socialiser" le reste du monde. La diplomatie entre égaux souverains cède la place à une dynamique où ces "mentors civilisationnels" récompensent ou sanctionnent des "élèves civilisationnels". La puissance hégémonique discipline également les États qui ne se conforment pas à ses valeurs et punit ceux qui, devenant trop puissants, menacent sa position dominante. Le libéralisme a, par la suite, été promu en tant que norme hégémonique.

Le retour de la singularité civilisationnelle

L'hégémon a disparu et ses prétentions à l'universalité sont rejetées par le reste du monde. Le monde multipolaire est déjà une réalité, et les puissances émergentes réclament un retour à un ordre westphalien fondé sur l'égalité souveraine et la singularité civilisationnelle. Comme le martèle Xi Jinping, chaque civilisation possède sa propre voie de développement, et nul aspirant à l'hégémonie n'a le droit d'imposer aux autres un modèle de développement.

Le regain de la rhétorique des "États-civilisations" à travers l'Eurasie témoigne d'un rejet de l'unipolarité et de l'universalisme. De nouvelles institutions, telles que l'OCS et les BRICS, tentent de s'adapter à ce monde multipolaire, mais l'adhésion de nouveaux membres s'opère plus rapidement que la capacité de ces institutions à gagner en efficacité ; la centralisation du pouvoir, la standardisation et l'universalisme sont, quant à eux, perçus comme indésirables.

Les États-Unis ont déjà commencé, à contrecœur, à s'adapter à ces nouvelles réalités : ils reconnaissent ne plus pouvoir être présents partout et doivent définir des priorités, tandis que le discours de l'universalisme libéral cède la place à la défense des intérêts nationaux. Cette évolution pourrait s'avérer positive : les États qui poursuivent des intérêts stratégiques peuvent rechercher la compréhension mutuelle et le compromis, alors que ceux qui lient leurs intérêts stratégiques à des valeurs perçoivent la concurrence comme une lutte entre le bien et le mal, rendant tout compromis dangereux.

De nouvelles forces politiques émergent aux États-Unis, prônant une réduction de l'empire pour sauver la république ; un repli stratégique permettrait au pays de reconstruire sa puissance et de mettre fin à la stratégie d'équilibrage collectif menée par les autres grandes puissances.

Ce qui rend l'Europe si dangereuse aujourd'hui, c'est sa faiblesse et la panique qui la saisit face à son incapacité à trouver un nouveau rôle au sein du système multipolaire. La sécurité ne peut plus reposer sur la domination de l'Occident collectif ; il n'existe plus de modèle économique clair ; et la prétention à incarner des valeurs universelles ne convainc plus. Pourtant, les Européens refusent de reconnaître ces nouvelles réalités et de s'y adapter en diversifiant leurs liens économiques et politiques.

Tout porte à croire que la transition de l'universalisme unipolaire vers la singularité multipolaire sera très tumultueuse, et qu'il est plus probable que le nouveau monde naisse de la guerre, à moins d'un renouveau de la diplomatie.

source :  Glenn Diesen via  Marie Claire Tellier

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