
par Komla Yawo
L'enquête internationale "The Deportation Project", coordonnée par Forbidden Stories avec 26 médias et 72 journalistes, met au jour une nouvelle dimension de la politique migratoire de l'administration du président américain Donald Trump. Il s'agit de l'expulsion de migrants vers des pays tiers, c'est-à-dire des États dont ils ne sont pas ressortissants et avec lesquels ils n'ont parfois aucun lien. Depuis janvier 2025, plus de 25 000 personnes auraient été transférées de cette manière vers des pays tiers, dans le cadre d'accords conclus avec 35 États.
En Afrique, le phénomène prend une ampleur particulière. Selon Amnesty International, 13 pays d'Afrique subsaharienne ont signé des accords avec Washington ; Burundi, Cameroun, Cap-Vert, République centrafricaine, République démocratique du Congo, Guinée équatoriale, Eswatini, Ghana, Liberia, Rwanda, Sierra Leone, Soudan du Sud et Ouganda.
Les pays africains au cœur du dispositif
Tous ne sont cependant pas au même stade. Certains ont effectivement reçu des personnes expulsées, tandis que d'autres disposent surtout d'accords ou d'arrangements dont l'application reste limitée. Au 31 août 2026, douze des treize pays avaient reçu des ressortissants de pays tiers, pour environ 450 personnes au total, selon les données rapportées dans le cadre de l'enquête. Le Ghana figurait parmi les principales destinations africaines. La Centrafrique, la Guinée équatoriale, le Cameroun, la Sierra Leone et l'Eswatini avaient également accueilli plusieurs dizaines de personnes.
Le cas de l'Eswatini est particulièrement révélateur. L'accord prévoit jusqu'à 150 personnes et un financement américain de 5,1 millions de dollars destiné au renforcement des capacités migratoires et frontalières. Au moins 19 personnes y avaient été transférées selon les données américaines disponibles en juin 2026. Certaines ont été détenues dans la prison de Matsapha alors qu'elles n'avaient commis aucun crime sur le territoire swazi.
Le Togo, lui, apparaît dans les documents américains comme un pays ayant fait l'objet de négociations, mais il ne fait pas partie des treize pays africains ayant conclu un accord de déportation selon la liste publiée par Amnesty. Des discussions étaient encore signalées en juin 2026.
Une externalisation de la politique migratoire américaine
L'enjeu dépasse donc les seuls migrants. L'administration américaine semble avoir progressivement transformé la question migratoire en instrument de négociation diplomatique. Les documents examinés par le Washington Post font état d'au moins 410 millions de dollars engagés ou promis pour faciliter des accords avec 31 pays, principalement en Afrique et en Amérique latine. Au moins 81 millions de dollars étaient destinés directement à 13 gouvernements.
Pour plusieurs gouvernements africains, ces arrangements peuvent représenter des ressources financières, une coopération renforcée avec Washington ou d'autres avantages diplomatiques. Mais cette logique introduit une question sensible. Jusqu'où un État peut-il accepter de devenir le territoire de destination de personnes dont il n'est pas responsable à l'origine ?
C'est précisément là que se situe le principal enjeu juridique. Des organisations de défense des droits humains dénoncent le risque de détention arbitraire, l'absence d'accès à un avocat et surtout le risque qu'un migrant soit finalement renvoyé vers son pays d'origine où il pourrait subir des persécutions ou des tortures. Amnesty rapporte notamment des cas de détention au Ghana, en Eswatini, au Soudan du Sud et en Guinée équatoriale.
Quand la migration devient un enjeu de souveraineté africaine
The Deportation Project montre finalement que ces expulsions ne constituent pas uniquement une affaire intérieure américaine. Elles redessinent aussi les rapports entre Washington et plusieurs capitales africaines.
L'Afrique risque ainsi de devenir, dans cette politique, un espace d'externalisation de la gestion migratoire américaine. Le contraste est que certains pays africains recherchent des financements, des investissements ou un rapprochement stratégique avec Washington, tandis que les migrants transférés peuvent se retrouver dans un vide juridique et administratif.
L'enquête pose donc une question centrale. Alors les accords migratoires conclus avec les États-Unis renforcent-ils réellement la coopération entre États ou déplacent-ils simplement le coût humain et juridique des expulsions vers les pays africains ?
Au-delà du cas de l'Eswatini, le véritable enseignement de The Deportation Project est là. La politique américaine d'expulsions ne s'arrête plus aux frontières des États-Unis. Elle s'appuie désormais sur un réseau de pays tiers, transformant la migration en instrument de négociation diplomatique, financière et géopolitique.
source : L'Investigateur Africain