
Par Hans Vogel & Michel Palmer, le 28 septembre 2026
Chaque fois que vous êtes confronté à une tâche ardue, avoir un plan, une recette ou un scénario sous la main peut s'avérer utile. Imaginons que vous souhaitiez gagner beaucoup d'argent, éliminer la concurrence et vous débarrasser de tous ceux que vous n'appréciez pas ou que vous jugez insignifiants. En bref, vous voulez vous assurer un terrain de jeu dégagé, créer une tabula rasa. Le meilleur moyen d'y parvenir est de déclencher une guerre. Mais comment s'y prendre ?
Tout d'abord, étudiez un peu l'histoire - mais pas trop, car vous risqueriez de vous y perdre. Autrefois, les guerres éclataient parce que deux rois ne s'entendaient pas, ou à cause de conflits d'intérêts commerciaux, entre autres. Pendant un certain temps, entre 1648 et 1914, du moins en Europe (et à l'exception de la Révolution française et des guerres napoléoniennes), de nombreuses guerres ont été plutôt limitées en termes de durée, de destructivité et de pertes humaines.
Les Anglais, en particulier, sont passés maîtres dans l'art de fomenter des guerres. Depuis la fin du XVIIe siècle, ils ont réussi à inciter les Européens du continent à s'entre-tuer tandis qu'eux-mêmes se sont tenus à l'écart, minimisant ainsi leurs pertes et maximisant leurs profits. Mais force est de constater que la guerre est une affaire délicate, ne serait-ce que parce qu'elle est la continuation de la politique par d'autres moyens. Et depuis le début du XXe siècle, il est de plus en plus difficile d'organiser une guerre de grande envergure, car le monde et l'art de la guerre lui-même sont devenus bien plus complexes. Une simple déclaration de guerre n'est plus la première étape à franchir. Bien avant cela, il faut se préparer minutieusement, au prix de beaucoup de temps et bien des efforts.
La dernière fois que les Anglais ont organisé une guerre de grande envergure, c'était à la fin des années trente. Le principal outil utilisé par les Anglais pourrait être qualifié de "nationalisme". Le terme "nation" constituant la composante principale de cette notion, sa signification est souvent imprécise dans la pratique. Une nation (ou un peuple, ou une tribu) est une communauté de personnes liées par le sang, la tradition, la culture, la langue, la religion, la mémoire collective, les mœurs, etc., soit dans leur ensemble, soit selon diverses combinaisons de ces aspects. Comme les communautés voisines se confondent souvent et que les frontières ont tendance à évoluer au fil du temps, l'identité nationale peut constituer un terrain fertile pour toutes sortes de conflits ; depuis la fin du XVIIIe siècle, ces derniers ont alimenté la plupart des guerres en Europe.
Ce qui précède s'applique sans aucun doute à la Première Guerre mondiale. Alors que cette guerre a été présentée au public occidental comme "la guerre qui devait mettre fin à toutes les guerres", le traité de Versailles qui y a mis un terme a ouvert la voie à une nouvelle guerre majeure. En traçant de nouvelles lignes de démarcation et en les transformant en frontières internationales, les Britanniques et leurs alliés ont fait de l'Allemagne en particulier - ou plutôt de la nation allemande - une poudrière prête à exploser. Cette malveillance délibérée a été particulièrement flagrante à l'Est.
La Pologne, un pays qui, selon mon ancien professeur Charles Sidman, n'aurait jamais dû être indépendant, et qui, avant la Première Guerre mondiale, était divisé entre l'Allemagne, la Russie et l'Autriche-Hongrie, a été ressuscitée en tant que république indépendante en 1919. Cependant, seuls environ 70 % des habitants du nouvel État polonais étaient d'origine polonaise. Parmi les minorités figuraient quelque 1,5 million de personnes d'origine allemande. La plupart d'entre eux vivaient près de la nouvelle frontière avec la Silésie et dans le "corridor" polonais nouvellement créé qui séparait désormais la Prusse orientale et Dantzig du territoire principal du Reich (voir la carte ci-dessous). Alors que la Prusse orientale restait intégrée au Reich, la ville de Dantzig, peuplée de plus de 400 000 Allemands, fut séparée du Reich et devint une cité-État "indépendante" où la Pologne jouissait de privilèges étendus.
Parmi les autres minorités ethniques présentes en Pologne figuraient quelque 4,5 millions d'Ukrainiens (Ruthènes), 1,5 million de Biélorusses et 3 millions de Juifs. Une situation similaire prévalait en Tchécoslovaquie nouvellement créée à partir des anciennes possessions de l'empire des Habsbourg, où les Tchèques régnaient désormais sur d'importantes minorités allemandes, slovaques, polonaises, hongroises et ruthènes. Les Polonais comme les Tchèques ont eu l'imprudence d'opprimer ces minorités, engendrant ainsi des tensions avec leurs pays voisins.
La bombe à retardement ainsi amorcée à Versailles a finalement explosé comme prévu en 1939. Cependant, pour provoquer l'explosion, d'autres machinations se sont avérées nécessaires, car un homme a tout mis en œuvre pour la prévenir. Cet homme était Adolf Hitler. Lorsque Hitler s'est imposé dans les années 1920, devenant le leader de l'Allemagne en 1933, son ascension a été favorisée par les Anglais, qui pensaient pouvoir le contrôler avec l'aide d'hommes tels que son ami proche et collaborateur, l'Américain d'origine allemande Putzi Hansfstaengl. Cependant, Hitler ne tarda pas à prouver sa détermination à mener à bien son propre programme. Un élément clé de ce programme consistait à réparer les torts subis à Versailles.
Contrairement à ce que l'on croit généralement aujourd'hui, l'approche privilégiée par Hitler en matière de relations internationales était pacifique et pragmatique. Les Français ont rejoint la Première Guerre mondiale pour récupérer les provinces contestées de l'Alsace et de la Lorraine, qu'ils ont conquises au XVIIè siècle mais de nouveau perdues après la guerre franco-prussienne de 1870-1871. Hitler a renoncé à toute revendication sur ces provinces, mais a en revanche affirmé la souveraineté allemande sur la Sarre et la Rhénanie, récemment devenues l'objet d'aspirations françaises. De même, Hitler avait renoncé à toute revendication sur le Tyrol du Sud, une ancienne province autrichienne annexée par l'Italie au lendemain de la Première Guerre mondiale. L'Italie avait rendu la pareille en consentant à l'"Anschluss" de l'Autriche au Reich, qui bénéficiait du soutien enthousiaste de la plupart de ses compatriotes autrichiens.
L'enthousiasme des Autrichiens a très vite gagné les Allemands "sudètes", c'est-à-dire la minorité allemande de Tchécoslovaquie. Jusqu'alors condamnés par le régime tchèque à la misère et à la pauvreté, ils exigeaient désormais soit une amélioration de leur situation matérielle, soit une sécession pure et simple de la Tchécoslovaquie afin de rejoindre l'Allemagne. Hitler s'est montré compréhensif. Après une tentative infructueuse du président tchèque Beneš pour rallier l'Angleterre, la France et la Russie soviétique à une attaque préventive contre l'Allemagne, il a capitulé et a accepté les termes de l'accord de Munich conclu entre l'Angleterre, la France, l'Italie et l'Allemagne. Cet accord prévoyait le transfert de la région des Sudètes de la Tchécoslovaquie à l'Allemagne. Il faut noter qu'à Munich, Chamberlain a non seulement consenti au règlement de la question des Sudètes et à un accord naval entre l'Angleterre et l'Allemagne, mais il est même allé jusqu'à cosigner avec Hitler une déclaration commune, brève mais d'une portée considérable, exprimant leur bonne volonté mutuelle. Ce document, qui engageait les deux nations à œuvrer pour une paix durable entre elles et dans toute l'Europe, montre que le terme conventionnel d'"apaisement" ne rend pas vraiment justice à l'esprit des échanges entre Hitler et Chamberlain lors de cette rencontre.
Ce sont les Britanniques, et non les Allemands, qui, peu après cette idylle éphémère, ont adopté une stratégie de confrontation croissante. Ils ont trouvé un allié consentant en le gouvernement polonais. Le sort de la minorité allemande en Pologne était, pour ainsi dire, pire encore que celui des Allemands sudètes. Outre l'oppression économique et les ingérences dans l'enseignement de la langue allemande et les activités culturelles, des agressions physiques flagrantes contre des personnes et des biens ont été commises, tolérées par le gouvernement et même encouragées par les principaux quotidiens. De même, Dantzig a été soumise aux pressions économiques et aux intimidations militaires. Les nombreuses protestations et pétitions émanant des représentants de la minorité, des responsables de Dantzig et des diplomates allemands se sont avérées vaines. Alors que la Pologne et l'Allemagne ont signé en 1934 un traité de non-agression, le gouvernement polonais s'est par la suite montré de plus en plus hostile et belliqueux. Cette position s'est encore durcie lorsque la Pologne a reçu, en mars 1939, une garantie de sécurité d'un genre plutôt inédit de la part de l'Angleterre, qui s'engageait à apporter un soutien militaire à la Pologne
"en cas d'action menaçant clairement l'indépendance polonaise, et contre laquelle le gouvernement polonais jugerait donc vital de résister avec ses forces nationales".
Cette garantie a été qualifiée à juste titre de "chèque en blanc" anglais à la Pologne.
Les tentatives allemandes pour résoudre la crise étaient en cours depuis 1938, et elles se sont poursuivies après le "chèque en blanc" britannique. Fait remarquable, Hitler et Goebbels ont donné pour consigne à la presse allemande de passer sous silence les difficultés rencontrées par les Allemands de souche en Pologne, afin de ne pas compromettre les efforts diplomatiques par l'opinion publique. Les exigences d'Hitler envers la Pologne étaient en réalité très modérées. Le principe central reposait simplement sur la nécessité de laisser la minorité allemande en paix. Dantzig, ville purement allemande, devait être autorisée à réintégrer l'Allemagne. De plus, Hitler a requis des autorisations pour construire une liaison routière et ferroviaire à caractère extraterritorial entre le Reich et Dantzig/la Prusse orientale. En échange de ces concessions, il s'engageait à garantir les droits de la minorité polonaise en Allemagne et, surtout, à respecter la frontière internationale entre l'Allemagne et la Pologne, telle que définie par le traité de Versailles. En substance, l'Allemagne aurait respecté l'intégrité territoriale de la Pologne si celle-ci avait accepté d'entretenir des relations de bon voisinage. Compte tenu de la situation précaire de la Pologne, prise en sandwich entre deux grandes puissances, la perspective d'une paix durable avec l'une d'entre elles à des conditions aussi favorables aurait dû être convaincante.
Hélas, il n'en fut rien. Inutile de s'étendre ici sur la suite des événements, à savoir comment ces perspectives prometteuses ont été anéanties par l'obstruction polonaise et une escalade constante, comment Hitler a finalement été poussé à attaquer la Pologne, et comment la Grande-Bretagne a réussi à transformer cette guerre locale en guerre mondiale. Tout cela apparaît dans une sélection de documents diplomatiques allemands publiée peu après. Nous devrions plutôt nous tourner vers les événements récents qui rappellent de manière inquiétante cette époque lointaine de la fin des années 1930.
Ces événements concernent le destin tragique de l'Ukraine. En 2014, sur une population totale d'environ 45 millions d'habitants - contre 52 millions au moment de l'indépendance en 1991 - un peu plus des trois quarts étaient des Ukrainiens, près de 8 millions de Russes, et des minorités plus restreintes de Biélorusses (1 %), de Moldaves roumanophones, de Polonais (0,4 %), ainsi que de Hongrois, de Grecs et de Tatars. Si l'on sait que, durant les dernières années de l'Union soviétique, environ 80 % de la population ukrainienne parlait russe, il est évident que le russe reste largement parlé et compris en Ukraine. De plus, le russe et l'ukrainien sont plus proches et plus mutuellement intelligibles que le néerlandais et l'allemand. En effet, on peut se demander si les Ukrainiens constituent réellement une nation à part entière ou s'ils ne sont qu'une subdivision du peuple russe.
Fin 2013 et début 2014, l'UE et les États-Unis ont organisé des manifestations de masse en Ukraine (également connues sous le nom d'"Euromaïdan" et de "Révolution ukrainienne"), qui ont conduit à la destitution du président légalement élu Viktor Ianoukovitch et ont porté au pouvoir le magnat du chocolat Petro Porochenko (dit "Porochocolate"). Alarmée par cette situation, la Russie a sécurisé sa base navale méridionale de Sébastopol, sur la péninsule de Crimée. La population locale, majoritairement russe, a alors déclaré son autonomie avec l'aide des troupes russes avant de rejoindre la Fédération de Russie. Pour rappel, la Crimée a fait partie de la Russie proprement dite jusqu'en 1954, année où Nikita Khrouchtchev l'a transférée à l'Ukraine.
En riposte, l'OTAN, avec l'aide de Mark Rutte, alors Premier ministre des Pays-Bas, a orchestré l'incident du vol MH-17. Un avion de ligne malaisien a été abattu au-dessus de l'Ukraine, tuant tous les passagers (dont 200 citoyens néerlandais). Un spectacle minutieusement mis en scène, avec des preuves falsifiées, a été monté pour faire porter le chapeau à la Russie. Cependant, la Russie n'a pas mordu à l'hameçon, et la guerre souhaitée par l'Occident n'a pas eu lieu. Au printemps 2014, une rébellion a éclaté à Donetsk et à Lougansk, deux oblasts (districts) de l'est de l'Ukraine qui, à l'instar de la Crimée, sont majoritairement peuplés de Russes ethniques. Dès lors, les Ukrainiens ont commencé à bombarder ces régions, entraînant la mort d'environ 14 000 citoyens jusqu'à la fin de l'année 2021. Pendant ce temps, des spécialistes et conseillers militaires issus des pays de l'OTAN ont afflué en masse en Ukraine et se sont répandus dans tout le pays, entamant les préparatifs d'une grande guerre contre la Russie. À l'Est, des fortifications sophistiquées, rappelant la ligne Maginot, ont été construites.
Sous la houlette de ses maîtres américains et européens, le nouveau gouvernement fantoche ukrainien a quant à lui reçu l'ordre d'entamer des négociations avec la Russie, aboutissant à un accord dans le cadre des soi-disants accords de Minsk. Des années plus tard, la chancelière allemande de l'époque, Angela Merkel, qui a participé à ces pourparlers, a révélé qu'ils n'ont jamais eu d'autre but que de faire patienter les Russes et de gagner ainsi du temps pour permettre à l'Ukraine de poursuivre ses préparatifs militaires.
Le président Poutine, cependant, est resté obstinément déterminé à préserver la paix. Fin 2021, il a adressé aux États-Unis deux propositions pour une solution permanente aux questions de sécurité en Europe. Tous les efforts visant à intégrer l'Ukraine dans l'Empire américain devaient être abandonnés, et le pays ne devait surtout ne jamais devenir membre de l'OTAN. Aucune autre restriction n'a été imposée à l'Ukraine. Le pays resterait libre de solliciter son adhésion à l'Union européenne. L'administration Biden s'est contentée de rejeter la première et d'ignorer la seconde ouverture russe.
Voyant ainsi tous ses efforts en faveur d'une solution pacifique réduits à néant, la Russie a finalement lancé son "opération militaire spéciale". Le 24 février 2022, les forces russes ont envahi l'Ukraine. Les objectifs de cette opération étaient limités, et l'Ukraine apparemment prête à accepter les conditions modérées de la Russie dès le 29 mars 2022. Toutefois, Boris Johnson est intervenu pour convaincre Zelensky de poursuivre la guerre, lui promettant que l'OTAN le soutiendrait sans réserve. Depuis, l'"opération spéciale" s'est muée en véritable guerre. Le nombre de soldats ukrainiens tués s'élève à environ 2,5 millions. En septembre 2022, la Russie a officiellement annexé les oblasts de Donetsk, Lougansk, Zaporijia et Kherson (plus de 100 000 kilomètres carrés, quelque 8 millions d'habitants). Des millions d'Ukrainiens ayant fui vers l'Occident, la population de l'Ukraine a été réduite à seulement 25 millions d'habitants. Tout au long de cette guerre, la Russie s'est montrée disposée à mener des négociations de paix, lesquelles ont toutefois été sans cesse sabotées malgré les promesses grandiloquentes et réitérées de Trump de mettre fin à la guerre dans les plus brefs délais. Mais la guerre continue de saigner l'Ukraine, un pays encore viable il y a environ deux ans et désormais voué à sombrer définitivement dans une terrible détresse et une misère généralisée.
Bien sûr, des cris d'indignation dénonçant la cruauté du président Poutine ont été claironnés aux quatre coins de l'Occident. Tous ceux qui ont applaudi l'invasion de la Yougoslavie par l'OTAN, les bombardements de la Serbie par l'OTAN, les bombardements et l'invasion par les États-Unis du Panama (1989), de l'Afghanistan (2001), de l'Irak (2003), en Libye (2011) et dans tous ces nombreux autres pays, comme ceux qui ont toléré l'invasion et l'annexion du Sahara par le Maroc en 1975, et de la partie nord de Chypre par la Turquie en 1980 - tous ont été horrifiés par l'"invasion d'un État souverain" par la Russie. Poutine est devenu l'équivalent de l'incarnation supposée du mal, à savoir Hitler : certains fanatiques enragés l'ont même surnommé "Putler" !
En effet, on peut déceler une certaine similitude entre Hitler et Poutine : tous deux étaient initialement considérés comme gérables et faisaient ce qu'on attendait d'eux. Poutine a même été un jour sacré "Jeune leader mondial" par le Forum économique mondial. Cependant, ils ont fini par suivre leur propre voie pour défendre résolument l'intérêt national de leur peuple. Défendre et faire prévaloir souveraineté et intérêt national contre les aspirations mondialistes d'un "gouvernement mondial" est le seul péché que la cabale mondialiste ne pardonne pas.
Traduit par Spirit of Free Speech