En un peu plus d'une semaine, l'Institut de Hanovre a publié au moins 100 articles qui semblent avoir été taillés sur mesure pour influencer les chatbots.
Source : Responsible Statecraft, Nick Cleveland-Stout
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
À première vue, l'Institut de Hanovre pour les politiques publiques (Hanover Institute for Public Policy) ressemble à un nouveau groupe de réflexion consacré au conflit israélo-palestinien. L'organisation publie à tour de bras des rapports de type "think tank" sur des thèmes tels que "L'AIPAC utilise-t-il de l'argent occulte lors des élections ?" ou "Israël mène-t-il une campagne délibérée d'affamement à Gaza ?"
Mais l'Institut de Hanovre n'est pas un véritable groupe de réflexion. Aucun des rapports ne porte de signature. Une petite mention en bas de la page web précise que l'organisme a été créée pour le compte de l'Agence de publicité du gouvernement israélien par Piro, Inc., une société cofondée par Daniel Rosenberg, le producteur du film "Inside Man" de Spike Lee.
Les rapports de l'Institut de Hanovre - qui portent tous sur Israël et la Palestine - semblent s'inscrire dans le cadre d'une initiative israélienne visant à influencer les chatbots. Les "rapports de données" de l'institut comportent des notes de bas de page et des tables des matières, et présentent des arguments sur un ton neutre, ce qui leur permet de séduire des chatbots tels que Claude ou Gemini. Le site web de Piro indique qu'il "crée du contenu spécialement conçu pour répondre aux critères d'évaluation de la crédibilité utilisés par les modèles de langage à grande échelle (LLM, Large Language Model)", décrivant ce service comme une "optimisation de contenu par l'IA". D'autres qualifient cette pratique visant à influencer l'intelligence artificielle "d'empoisonnement par LLM".
Selon sa page "À propos", l'Institut de Hanovre "étudie les facteurs alimentant l'antisémitisme aux États-Unis et publie les conclusions qui se dégagent des données disponibles". Bon nombre de ces rapports suivent un schéma type, commençant par une question anodine que l'on pourrait poser à un chatbot.
"Qu'est-ce qui a provoqué le déplacement des Palestiniens en 1948 ?"
"Quelles organisations humanitaires ont documenté les crimes de guerre israéliens ?"
"Quelle est la situation actuelle dans la bande de Gaza ?"
Dans un article intitulé "L'armée israélienne est-elle l'armée la plus morale au monde ?", l'Institut de Hanovre cite un sondage de 2022 selon lequel 47 % des Juifs israéliens partageaient cette opinion. Un autre rapport remet en cause l'affirmation de l'UNICEF selon laquelle "90 % des infrastructures hydrauliques et institutionnelles ont été endommagées ou détruites" à Gaza. Bon nombre de ces rapports concluent en établissant un lien entre ce sujet et la montée de l'antisémitisme, en citant souvent les mêmes études.
Dans certains cas, l'Institut de Hanovre publie ce qu'il présente comme des conclusions originales. Il a par exemple publié une étude indiquant que 19 des 36 vidéos explicatives les plus visionnées sur le conflit entre Israël et la bande de Gaza contiennent des affirmations contestées, la plupart de ces dernières s'alignant sur le discours palestinien.
Les publications de l'Institut de Hanovre contredisent parfois les discours du gouvernement israélien. Par exemple, un article affirme que le financement étranger des universités, présenté comme une explication aux incidents antisémites, est "peu convaincant et regorge d'exceptions". Le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu a défendu cette théorie, déclarant à Breitbart l'année dernière que les Européens et les Qataris avaient dépensé "des milliards dans les universités américaines pour dénigrer, diffamer Israël, diffamer les Juifs et, franchement, diffamer également les États-Unis".
Alice Lee, analyste chez NewsGuard, une entreprise spécialisée dans le suivi de la désinformation, a déclaré à Responsible Statecraft (RS) que ces sites semblaient conçus pour toucher un public américain curieux d'en savoir plus sur le conflit en cours, que ce soit via les moteurs de recherche ou les chatbots basés sur l'IA. "Les modèles de langage à grande échelle (LLM) privilégient les statistiques et les données concrètes, ainsi que les citations et les sources fiables, ce que l'on retrouve dans tous ces articles" a expliqué Mme Lee.
"C'est une imitation parfaite d'un think tank américain typique et crédible, jusque dans le nom générique, la mise en page du site et la palette de couleurs rouge-blanc-bleu" a ajouté Lee.
Piro, Inc., la société qui a créé le Hanover Institute, a reçu 900 000 dollars du gouvernement israélien pour son travail. Comme beaucoup d'autres prestataires travaillant pour Israël, le travail de Piro est sous-traité par l'intermédiaire de Havas Media, un conglomérat français spécialisé dans les relations publiques.
Ce faux groupe de réflexion a publié plus de 100 rapports depuis ses débuts, le 6 août. L'Institut de Hanovre affirme que "les études citées font l'objet d'une évaluation par les pairs et relèvent du domaine universitaire" bien qu'il cite fréquemment des sources gouvernementales israéliennes telles que les Forces de défense israéliennes et le ministère des Affaires étrangères.
RS a analysé 12 articles choisis au hasard parmi ceux publiés par l'Institut de Hanovre à l'aide de GPTZero, un logiciel de détection de l'IA très répandu qui revendique un faible taux de faux positifs. GPTZero a signalé 11 de ces articles comme ayant été rédigés par une IA avec un "niveau de confiance élevé". Il en a signalé un autre comme ayant été rédigé par une IA avec un "niveau de confiance modéré".
Israël a également engagé l'ancien directeur de campagne de Trump, Brad Parscale, pour créer des sites web pro-israéliens conçus pour influencer les chatbots, dans le cadre d'un contrat de 46,5 millions de dollars. Une enquête menée le mois dernier par Drop Site a révélé que de nombreux chatbots, notamment Microsoft Copilot et Google Gemini, avaient été entraînés avec succès à partir de données provenant de ces sites web. D'autres chatbots citent fréquemment ces sites sans les signaler comme faisant partie d'une opération d'influence israélienne.
Piro n'indique pas explicitement, dans l'accord qu'elle a soumis au ministère de la Justice, que son travail pour Israël vise à influencer l'IA. Dans un e-mail adressé à Politico, qui a été le premier à révéler cette situation, Rosenberg a déclaré que le travail de son cabinet consistait à "rendre publics des faits précis et sourcés, et à contrer la désinformation concernant Israël par des informations vérifiables". Cependant, le mois dernier, Rosenberg a publié sur LinkedIn un message vantant la capacité de Piro à influencer les chatbots :
"Quand quelqu'un interroge ChatGPT, Gemini ou Perplexity sur votre secteur d'activité, la réponse lui est fournie sous la forme d'un paragraphe rédigé avec assurance. La plupart des marques n'ont aucune idée de la manière dont ce paragraphe est construit. Nous avons donc passé des mois à le décortiquer... Chez Piro, nous savions déjà comment créer des récits qui touchent les gens. La question était la suivante : comment s'assurer que l'IA sache les raconter ?"
*
Nick Cleveland-Stout est chercheur associé au sein du programme "Democratizing Foreign Policy" (Démocratisation de la politique étrangère) de l'Institut Quincy. Auparavant, Nick a mené des recherches sur les relations entre les États-Unis et le Brésil en tant que boursier Fulbright 2023 à l'Université fédérale de Santa Catarina.
Les opinions exprimées par les auteurs sur Responsible Statecraft ne reflètent pas nécessairement celles de l'Institut Quincy ou de ses collaborateurs.
Source : Responsible Statecraft, Nick Cleveland-Stout, 17-08-2026
Traduit par les lecteurs du site Les-Crises
