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La honte et la disgrâce de l'être humain

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Quand l'argent vaut plus que la vie

par Assi Mounir

"Gold ? Yellow, glittering, precious gold ? [...] Much of this will make black, white ; foul, fair ; wrong, right ; base, noble ; old, young ; coward, valiant".

Ces mots, Shakespeare les prête à Timon d'Athènes au IVe acte, et Karl Marx les citera plus tard avec une approbation amère : l'or est le "dieu visible", la transformation de toutes les qualités humaines en leur contraire. Trois siècles plus tard, rien n'a changé. L'argent n'a pas seulement corrompu les hommes : il les a déshumanisés.

I. Les auteurs qui ont vu l'abîme

Les grands écrivains n'ont cessé de dénoncer ce monde où l'argent règne en maître absolu. Voltaire l'avait déjà compris : "Ceux qui croient que l'argent fait tout finissent par tout faire pour de l'argent". La formule est d'une actualité brûlante. Lorsque l'argent devient la solution universelle pour obtenir le respect ou le bonheur, les êtres humains subordonnent leurs principes, leurs liens affectifs et leur santé à l'accumulation économique.

Victor Hugo, dans son discours à l'Assemblée nationale du 9 juillet 1849, décrivait déjà l'horreur de la misère avec une précision qui glace le sang : "Il y a dans Paris, dans ces faubourgs de Paris [...] des rues, des maisons, des cloaques, où des familles entières vivent pêle-mêle, hommes, femmes, jeunes filles, enfants, n'ayant pour lits, n'ayant pour couvertures, que des monceaux infects de chiffons en fermentation". Hugo ajoutait : "Le jour où la misère de tous saisit la richesse de quelques-uns, la nuit se fait, il n'y a plus rien, rien pour personne".

Émile Zola, dans L'Argent (1891), poussait la logique jusqu'à son terme : "Plus d'argent, et dès lors plus de spéculation, plus de vol, plus de trafics abominables, plus de ces crimes que la cupidité exaspère". Zola ne se contentait pas de décrire : il montrait que la cupidité exaspère le crime, qu'elle est le moteur d'une violence structurelle.

Et que dire de Cioran, ce penseur du désespoir, qui écrivait : "Je n'aime pas ce monde. Décidément, je ne l'aime pas. La société dans laquelle je vis me dégoûte" ? Il ne s'agit pas de misanthropie gratuite, mais du constat lucide d'un monde où "le travail véritable, qui devrait être une activité de transfiguration permanente, s'est converti en un moyen d'extériorisation qui fait abandonner à l'homme l'intimité de son être".

II. Les faits historiques : quand la vie humaine devient une marchandise

L'histoire regorge d'exemples où la vie humaine a été monnayée, troquée, sacrifiée sur l'autel du profit.

Le Congo de Léopold II. Entre 1885 et 1908, le roi des Belges exploita le Congo comme une propriété privée. Pour contraindre les villageois à récolter le caoutchouc et l'ivoire, ses agents coupèrent les mains des hommes, des femmes et des enfants. Ces mains étaient fumées et comptabilisées comme preuves de "travail accompli". Pendant quinze ans, Léopold II extraya environ 70 000 tonnes de caoutchouc, d'une valeur de 21 millions de livres sterling - au prix d'un "sacrifice effroyable de vies humaines". Le Congo devint l'un des territoires coloniaux les plus rentables précisément parce que la vie humaine y était traitée comme jetable.

L'esclavage et le capitalisme. Marx écrivait dans une lettre de 1846 : "C'est l'esclavage qui a donné de la valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce du monde, c'est le commerce du monde qui est la condition nécessaire de la grande industrie mécanique". Les "trésors directement extorqués hors de l'Europe par le travail forcé des indigènes réduits en esclavage, par la concussion, le pillage et le meurtre, refluaient à la mère patrie pour y fonctionner comme capital". L'esclavage ne fut pas une anomalie du capitalisme : il en fut le fondement.

Les camps de concentration et le grand capital. Pendant la Seconde Guerre mondiale, les camps nazis furent aussi - et peut-être surtout - des entreprises. Siemens, entre autres, trouvait dans les déportés une main-d'œuvre "très bon marché pour exécuter des contrats juteux avec le gouvernement nazi". Les camps, avec leurs "cadences de travail ininterrompues et leurs coûts de production quasi inexistants", constituaient "le geste final de ce capitalisme concentrationnaire". Les corps des déportés furent même utilisés par de grandes entreprises pharmaceutiques pour des essais cliniques.

Le génocide rwandais. En 1994, au Rwanda, des individus rejoignirent le génocide parce qu'il offrait "l'opportunité de piller". La mort de 800 000 personnes en cent jours ne fut pas seulement une folie ethnique : elle fut aussi une opportunité économique.

III. La contemporanéité : même logique, autres formes

Le monde moderne n'a rien inventé. Il a simplement perfectionné les mécanismes.

Le "safari humain" en Bosnie. Dans les années 1990, pendant la guerre de Bosnie, des citoyens italiens fortunés payaient des milliers d'euros pour participer à des "safaris humains" - des chasses à l'homme sur des populations civiles assiégées à Sarajevo. Le tarif était plus élevé pour tuer des enfants que des adultes, et une échelle de prix existait pour les femmes enceintes, les personnes âgées ou les soldats. La mort était devenue un divertissement commercial.

Le travail des enfants. Victor Hugo, dans "Melancholia" (1856), dénonçait déjà : "Où vont tous ces enfants dont pas un seul ne rit ? Ces doux êtres pensifs que la fièvre maigrit ? [...] Ils s'en vont travailler quinze heures sous des meules". Aujourd'hui, 160 millions d'enfants travaillent encore dans le monde. L'esclavage des enfants n'a pas disparu ; il s'est simplement déplacé vers des chaînes d'approvisionnement mondialisées, loin des regards.

L'eau à Las Vegas. Dans le désert du Nevada, malgré une sécheresse permanente, les casinos rivalisent d'extravagances aquatiques, consommant des milliards de litres d'eau par an pour des fontaines et des lacs artificiels. Pendant que des populations meurent de soif, l'argent achète la vie - ou du moins son apparence.

L'idolâtrie financière. En décembre 2025, le Pape a critiqué les systèmes économiques actuels qui "placent le profit au-dessus de la vie", appelant à valoriser la dimension spirituelle et les relations humaines. Un rappel que même les institutions les plus conservatrices reconnaissent désormais l'urgence : l'argent est devenu une idole, et les hommes ses esclaves consentants.

IV. La servitude volontaire

Les auteurs anciens avaient déjà nommé ce mal. Jean Chrysostome écrivait : "Combien de temps encore serez-vous les esclaves de l'argent ? Quand choisirez-vous la liberté ? [...] Quand vous êtes l'esclave d'un homme, vous mettez tout en œuvre pour obtenir votre affranchissement. Mais quand vous êtes le prisonnier de la cupidité, vous ne cherchez même pas un moyen pour sortir de cette amère servitude".

Et il ajoutait cette vérité terrible : "Il n'y a rien de plus stupide qu'un homme esclave de ses possessions. Il semble dominer, mais en fait il est dominé. Il semble être un seigneur, mais au fond il est un esclave. Il se met lui-même aux fers et il s'en réjouit".

Voilà la disgrâce ultime : non pas que l'argent nous domine, mais que nous l'aimions. Non pas que nous soyons victimes, mais que nous soyons complices. Non pas que la honte nous soit imposée, mais que nous la choisissions.

Conclusion

Shakespeare, à travers Timon d'Athènes, décrivait l'or comme ce qui "fait le noir blanc, le mal juste, le vil noble, le vieux jeune, le lâche vaillant". Cinq siècles plus tard, la formule n'a pas vieilli d'un jour. Nous vivons dans un monde où l'argent fait le vrai - où la valeur d'une vie humaine se mesure à sa capacité de production ou de consommation.

La honte n'est pas dans le constat. La honte est dans l'indifférence. La disgrâce n'est pas dans la cupidité des puissants. Elle est dans le silence des autres.

Cioran avait raison : "Ce qui sauve les hommes, c'est qu'ils ne savent pas à quel point ils sont peu". Mais peut-être que le vrai salut commencerait précisément par le savoir - et par le refus.

"Le sens de l'humanité s'est perdu. Honte à l'humanité".

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