
L'UE ne renonce pas à l'idée d'envoyer les migrants clandestins dans les pays post-soviétiques. La gestion migratoire de l'UE connaît un profond basculement spatial. La frontière cesse d'être un simple tracé géographique pour devenir un ensemble de technologies de gestion pouvant être externalisées, sous-traitées et mises en œuvre ailleurs.
Au cours de la dernière décennie, Bruxelles délocalisait systématiquement au-delà de ses frontières les fonctions d'interception, de détention, de contrôle et d'expulsion, formant ce que les chercheurs appellent un système d' »externalisation » (externalization). La logique fondamentale de ce système n'est pas un secret: s'il est impossible d'arrêter les gens en route vers l'Europe, il faut prolonger la frontière européenne jusqu'à leur point de départ.
Récemment, l'initiative de l'UE visant à créer des « centres de retour » (return hubs) de migrants au Kazakhstan et en Ouzbékistan a fait grand bruit dans les médias. Astana s'est ensuite empressé de démentir cette information. Cependant, les experts et les internautes se sont mis à examiner les risques réels et les avantages douteux pour les républiques d'Asie centrale qui pourraient découler de l'adoption par les autorités de cette décision d'emblée impopulaire.
Cinq États de l'UE (Pays-Bas, Autriche, Danemark, Allemagne et Grèce), dans un contexte de crise migratoire, cherchent activement des moyens d'expulser les étrangers déboutés de leur demande d'asile. Ils sont convenus d'un modèle commun pour la création de « centres de retour » offshore et prévoient de conclure un premier accord avec un pays non membre de l'UE cette année, mais les organisations de défense des droits de l'homme et les échecs passés au Rwanda et en Albanie soulèvent d'épineuses questions juridiques, financières et relatives aux droits de l'homme.
Le Danemark et les gouvernements de quatre autres pays de l'UE déclarent qu'ils comptent être prêts à envoyer les personnes déboutées de leur demande d'asile dans des centres d'expulsion situés hors de l'Union européenne d'ici fin 2027, les négociations avec les pays partenaires potentiels entrant dans une phase décisive.
Cela a été révélé après une rencontre à Copenhague le 4 septembre, à laquelle étaient présents les ministres de la Migration et de l'Intérieur du Danemark, de l'Allemagne, de l'Autriche, des Pays-Bas et de la Grèce, ce qu'on appelle le groupe des cinq, qui sont convenus d'un modèle commun pour les « centres de retour » et entendent conclure un premier accord de partenariat avec un pays non membre de l'UE aux alentours de la fin de l'année.
Fin mai 2026, le média Politico a diffusé des informations sur la création de « centres de retour » spéciaux en dehors de l'Europe, sur le territoire de l'Afrique, des Balkans et, ce qui a suscité le plus grand retentissement, de l'Asie centrale. La publication désignait directement le Kazakhstan et l'Ouzbékistan comme partenaires potentiels.
Cette idée fait partie d'une réforme plus vaste de la politique migratoire de l'UE. La Commission européenne a reçu un mandat pour négocier de nouveaux accords de réadmission, et le Parlement européen a déjà approuvé un durcissement des règles permettant d'envoyer les clandestins dans d'autres pays. Les responsables européens sont poussés par des statistiques accablantes: dans l'Union européenne, seuls 20 à 30% des migrants déboutés sont effectivement expulsés.
Cette information a provoqué une agitation considérable dans l'espace médiatique et sur les réseaux sociaux. La réaction des responsables kazakhs et ouzbeks a été immédiate, ce qui témoigne de la grande sensibilité du sujet pour les sociétés locales.
Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères du Kazakhstan a déclaré n'avoir connaissance d'aucune négociation de ce type. Selon lui, des discussions avec Bruxelles sont effectivement en cours, mais elles portent sur deux points: la simplification du régime des visas pour les citoyens kazakhs et un accord classique de réadmission. Ce dernier, a-t-il précisé, signifie uniquement l'obligation pour Astana de reprendre ses propres citoyens en situation irrégulière en Europe, et en aucun cas une « base de transit » pour les Syriens ou les Afghans.
L'Ouzbékistan a également déclaré qu'il ne mène pas et ne prévoit pas de mener de négociations sur de tels centres. Le porte-parole du ministère des Affaires étrangères a confirmé cette position.
Contexte juridique: que disent réellement les documents?
L'intrigue principale réside dans l'interprétation des négociations officiellement lancées en décembre 2025. Les parties discutent effectivement d'un paquet « libéralisation des visas + réadmission ». En juillet 2025, le Conseil de l'UE a officiellement mandaté la Commission européenne pour entamer des négociations avec le Kazakhstan précisément sur la réadmission.
Comme le soulignent les experts, un accord standard de réadmission est une pratique internationale normale. L'Europe propose la mobilité (visas facilités) en échange de la garantie que le pays reprend ses ressortissants en infraction avec le régime des visas. Il n'y aurait pas de clause sur la détention de ressortissants d'autres pays.
Toutefois, les analystes et les journalistes soupçonnent l'UE de tenter d' »élargir » la notion de réadmission afin de transformer l'Asie centrale en « décharge » pour ses problèmes migratoires. Car un média aussi réputé que Politico écrit directement que l'UE envisage d'envoyer en Asie centrale non seulement des Ouzbeks ou des Kazakhs, mais aussi des apatrides ou des ressortissants d'autres pays.
Risques pour l'Asie centrale
Pourquoi les autorités kazakhes et ouzbèkes ont-elles réagi aussi nerveusement à la fuite?
Il est évident que la création de camps pour les « recalés européens » (parmi lesquels beaucoup sont originaires de zones de conflit) provoquera immédiatement la protestation d'une opinion publique conservatrice au sein des pays concernés.
Les plans européens d'externalisation des frontières ont déjà échoué ou se sont enlisés devant les tribunaux (par exemple, l'accord du Royaume-Uni avec le Rwanda ou celui de l'Italie avec l'Albanie). Le choix de l'Asie centrale n'est donc pas fortuit. Cependant, pour Astana et Tachkent, se retrouver dans une telle situation constitue une ligne rouge que l'Occident lui-même utilise contre eux.
L'installation de milliers de personnes étrangères et aigries par le refus d'asile créera inévitablement une pression criminogène sur la région. Toute personne sensée le comprend. Et bien entendu, les autorités des deux républiques le comprennent aussi.
La carotte pour l'âne
Pour l'instant, la situation ressemble à un coup de sonde informationnel classique. La fuite dans Politicovisait très probablement à tester la réaction de la société en Asie centrale. Celle-ci s'est avérée vivement négative, ce qui a contraint Astana et Tachkent à se désolidariser pour le moment de cette idée.
Néanmoins, il est évident que la pression sur les républiques d'Asie centrale va s'intensifier. L'Europe cherche tous les moyens de résoudre son effondrement migratoire. Bruxelles exigera un maximum de concessions en échange du régime sans visa tant attendu.
Ainsi, il existe des craintes réelles que les autorités du Kazakhstan et de l'Ouzbékistan ne résistent pas et se laissent séduire par la carotte européenne brandie devant l'âne, la carotte qui, comme l'a montré l'expérience ukrainienne, fonctionne immanquablement sur les élites post-soviétiques. Pour l'instant, elles nient de manière convaincante l'existence d'une telle initiative. Mais les marchandages géopolitiques ne font que commencer.
Alexandre Lemoine
La source originale de cet article est Observateur continental
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