
par Mizane Info
Découverts en 1973 dans la Grande Mosquée de Sanaa, au Yémen, 929 manuscrits coraniques datant du VIIe au XIe siècle vont faire l'objet d'une étude systématique menée par l'Université de Hambourg et la Bibliothèque d'État de Berlin. Pour la première fois, l'intelligence artificielle et la vision par ordinateur seront utilisées à grande échelle pour reconstituer l'histoire de cet ensemble exceptionnel.
L'IA au service des plus anciens manuscrits du Coran. Les originaux sont aujourd'hui inaccessibles en raison de la situation politique au Yémen, mais quelque 24 000 microfilms et 5000 photographies ont été numérisés. Les chercheurs espèrent mieux comprendre la fabrication, l'usage, la transmission et l'histoire matérielle de ces manuscrits, longtemps entourés de spéculations et de controverses.
Un trésor manuscrit découvert il y a plus de cinquante ans
La découverte remonte à 1973, lors de travaux dans la Grande Mosquée de Sanaa. Un ensemble exceptionnel de manuscrits et fragments coraniques avait alors été mis au jour, dont certains datent des premiers siècles de l'islam. Au total, 929 manuscrits datés du VIIe au XIe siècle sont concernés par le nouveau programme de recherche. Ils comptent parmi les plus anciens témoins manuscrits du Coran encore connus. Jusqu'ici, la collection n'avait été étudiée que de manière partielle.
La situation politique au Yémen rend par ailleurs les originaux inaccessibles aux chercheurs. Mais un important travail de reproduction avait été effectué dans les années 1990 : environ 24 000 images sur microfilm, ainsi que 5000 diapositives couleur et photographies noir et blanc, ont ensuite été acquises en 2019 par le département oriental de la Bibliothèque d'État de Berlin et numérisées. Cette numérisation permet désormais, selon l'Université de Hambourg, d'étudier pour la première fois l'ensemble du corpus comme un tout.
L'intelligence artificielle pour reconstituer l'histoire des manuscrits
Le projet, baptisé BiSaME, associe islamologie, paléographie, philologie, vision par ordinateur et intelligence artificielle. L'objectif n'est pas simplement de lire les textes. Les chercheurs veulent reconstruire la "biographie" de la collection : où et comment les manuscrits ont été produits, comment ils ont circulé, comment ils ont été utilisés comme textes religieux et comment ils ont évolué au fil du temps. Le professeur Thomas Eich, de l'Université de Hambourg, explique que le projet vise à "examiner la collection dans son ensemble" en retraçant son histoire matérielle et son usage religieux.
Les outils numériques serviront notamment à comparer les formes de lettres, les signes diacritiques, les styles d'écriture et les caractéristiques physiques visibles sur les images numérisées. Des programmes précédents menés à Hambourg utilisaient déjà l'annotation numérique pour comparer les systèmes anciens de vocalisation et de ponctuation des manuscrits coraniques. L'enjeu est donc autant historique que textuel : comprendre comment les premiers manuscrits coraniques ont été copiés, lus et transmis dans les premiers siècles de l'islam.
Une collection longtemps entourée de spéculations
Les manuscrits de Sanaa ont souvent occupé une place particulière dans les débats sur l'histoire du Coran. Certains fragments très anciens, comme le célèbre palimpseste de Sanaa, ont alimenté de nombreuses discussions académiques mais aussi des interprétations médiatiques parfois très éloignées de l'état réel de la recherche. C'est précisément l'un des objectifs affichés du nouveau programme.
"Le projet ne vise pas seulement à faire progresser la connaissance scientifique, mais aussi à combler un vide de recherche jusqu'ici souvent occupé par des récits médiatiques", explique Alba Fedeli, spécialiste des manuscrits coraniques et codirectrice du programme. Le projet doit durer douze ans. Sa première phase, prévue de 2026 à 2029, bénéficie d'un financement de 934 301 euros de la Fondation allemande pour la recherche (DFG).
Pour les chercheurs, l'enjeu dépasse donc la seule analyse de documents anciens. Il s'agit de replacer l'un des ensembles manuscrits les plus importants du monde musulman dans son contexte scientifique, historique et religieux, en utilisant pour la première fois à cette échelle les possibilités offertes par l'intelligence artificielle.
source : Mizane Info