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Le jardin et la jungle, ou aux sources de la prétention des dirigeants occidentaux

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par Jules Seyes

"L'Europe est un jardin. [Mais] la plus grande partie du reste du monde est une jungle, et la jungle pourrait envahir le jardin", nous asséna doctement Josep Borrell, alors haut représentant de l'Union européenne pour les affaires étrangères, en octobre 2022, quelques mois après le début des opérations russes en Ukraine et un an avant la guerre israélienne contre Gaza. L'une et l'autre semblèrent lui donner raison. Au minuscule détail près du rôle de l'Europe en Ukraine et de sa complaisance au Moyen-Orient depuis 2023. Le jardin semble contribuer aux mauvaises herbes. Treize ans plus tôt, Lloyd Blankfein, PDG de Goldman Sachs, affirmait : "Je ne suis qu'un banquier qui fait le travail de Dieu". Lorsque politiques et hommes d'affaires se proclament les ouvriers de Dieu ou l'acmé de la civilisation mondiale, il devient urgent de lancer un avis de recherche. La condamnation grecque de l'hubris semble s'être perdue en chemin !

Faute de place et d'utilité, tant nombre de nos concitoyens ont leur réponse, l'article ne jugera pas les décisions prises sur cette base. Il se limitera à user de l'histoire pour tenter de comprendre comment nos dirigeants en sont venus à se croire au-dessus du reste du monde, et accessoirement au-dessus de leurs peuples.

En 1914, la supériorité européenne est indéniable. Selon l'historien Philip Hoffman, l'Europe contrôle environ 84% du globe. Digne d'Alexandre le Grand, cette conquête donnait à la mission civilisatrice l'illusion d'un fondement structurel ; elle reposait surtout sur une supériorité militaire bien réelle. Reste à savoir d'où l'Europe tenait cette supériorité.

Si deux thèses y répondent, aucune ne flatte la haute opinion que nos élites ont d'elles-mêmes.

Mille ans de désunion

L'époque carolingienne voit l'effondrement de l'Empire d'Occident restauré par Charlemagne, et toute dislocation d'empire produit des seigneuries. D'ordinaire, le regroupement suit assez vite : en Chine, par exemple, chaque effondrement finit par déboucher sur une nouvelle unité, et la plus longue désunion, entre la chute des Han et la réunification des Sui, dure moins de quatre siècles. Sortie morcelée de l'effondrement carolingien, l'Europe mettra plus de mille ans à se regrouper. Ce délai constitue le point crucial de l'évolution européenne.

Dans Le Secret de l'Occident (1997), le physicien suisse David Cosandey propose une première explication. Il décrit l'Europe comme une "péninsule de péninsules" : la mer y pénètre profondément les terres, découpe des frontières défendables et met les États à l'abri les uns des autres. Cette division stable, jointe à la prospérité du commerce, nourrit une rivalité féconde.

Si l'explication séduit, elle traduit une tendance à placer la richesse dans le négoce favorisé par les mers et les navires. Elle néglige la majorité de la population et sa nourriture. Or les céréales sont la source d'énergie primaire d'une économie agricole. Elles nourrissent paysans, soldats, artisans qui forgent les armes, inventeurs et innovateurs. Avant d'être protégé, un État doit être nourri, et il tire bien davantage sa subsistance de la terre nourricière que du commerce.

D'où la nécessité d'une seconde explication, centrée sur les zones agricoles. La majorité des grandes civilisations se sont formées dans quelques rares plaines irriguées à fort rendement. Le bassin dominant attire alors naturellement le pouvoir vers son centre. La Chine en offre l'exemple parfait : deux grands bassins homogènes, le fleuve Jaune et le Yangzi, se conjuguent à un littoral lisse, sans presqu'île où un pouvoir rival puisse s'abriter 1. Une géographie évidente sur la première carte venue. La géographie des zones agricoles explique que, lors des ruptures de l'empire, celui-ci se coupe en deux, le Nord contre le Sud, puis se réunifie. La géographie égyptienne présente exactement les mêmes traits : le Delta et la haute vallée du Nil, unis dès les premiers pharaons, séparés à chaque crise, réunis ensuite. Là où les deux facteurs convergent, l'unité finit toujours par s'imposer.

L'Europe cumule, au contraire, les deux obstacles. Elle possède une dizaine de zones céréalières, chacune assez vaste pour nourrir un État capable de résister à la conquête, toutes assez proches pour se faire la guerre, et séparées par des massifs, des fleuves et des bras de mer. La mer permet en outre d'aller chercher le grain des autres : Athènes vivait du blé du Pont, les Provinces-unies de celui de la Baltique.

Voisins, les pouvoirs européens sont contraints à un voisinage dangereux, mais où il est difficile de s'éliminer. Les soubresauts de l'histoire les conduisent à disparaître ou à être absorbés, mais lentement, sans jamais descendre sous un certain seuil. L'Aragon, la Navarre, le royaume de Naples ou la Bavière disparaissent tour à tour. Charles Quint, Louis XIV, Napoléon et Hitler échouent tous, et toujours pour la même raison : il reste un voisin, ou des voisins coalisés, trop gros pour être avalé.

Le plafond levé

La seconde thèse découle de la première. Les grandes civilisations, une fois atteint un certain niveau de richesse, tendent à freiner le progrès technique. En 1433, la Chine désarme la grande flotte de Zheng He, qui venait pourtant de démontrer sa capacité d'innovation. Une décision parfaitement rationnelle du point de vue de la cour : une fois le confort des élites assuré, un empire préfère des pauvres résignés à leur destin à des innovateurs qui bouleversent les hiérarchies sociales.

Ce confort n'empêche pas l'existence de menaces. Mais elles n'ont pas la nature des guerres séculaires européennes : le Mongol ou le Mandchou surgit du cœur des steppes comme un tremblement de terre, sans prévenir et sans rival à surveiller jour après jour. Une fois installé, l'envahisseur venu des marges se fait absorber, adopte la langue, les rites et l'administration du vaincu. Les hommes changent, une nouvelle dynastie prend le pouvoir, mais l'ordre ancien reprend son cours. Rien ne pousse durablement à remettre les structures en cause.

Au contraire, le rival européen habite de l'autre côté du fleuve, et il ne s'en va jamais. Une technique nouvelle donne un avantage provisoire, puis elle est copiée par tous les autres États du continent, mais l'atout reste décisif le temps d'une guerre. L'investissement technologique paie ! Hoffman décrit ce mécanisme comme un tournoi permanent où les États européens dépensent sans compter pour la poudre, les canons et les navires. Le plafond saute, simplement, car aucun État ne peut se permettre de le maintenir. 2

Ces facteurs ne relèvent pas d'un choix conscient des élites, mais de contraintes subies. Leurs héritiers prennent cette adaptation à une contrainte pour une vertu de leur classe, et leur surévaluation naît de cette méprise.

Des élites sous contrainte

Car la contrainte pesait lourdement. L'État européen pouvait mourir, et une défaite coûtait une province, parfois la couronne. À titre personnel, bien souvent : la vie, la fortune et l'honneur sacré, selon la formule des insurgés américains. Éviter la conquête exigeait donc des armées, des impôts, des ingénieurs, et une population disposée à payer comme à se battre.

Cette population à compenser politiquement avec des droits et des privilèges, car elle pouvait partir. Voltaire n'avait qu'à traverser son jardin pour passer de Ferney à Genève. Chassés en 1685, les huguenots portèrent leurs métiers et leurs capitaux en Prusse, en Hollande et en Angleterre. Luther aurait fini sur le bûcher s'il avait été seul face à l'empereur ; un prince saxon l'a fort opportunément protégé. Un souverain qui pressurait trop ses sujets les offrait à son voisin. La liberté occidentale n'est pas née de la bonté des rois, mais de leur concurrence.

La guerre obéissait à la même logique. Après la défaite de 1763, la France remet tout en chantier : artillerie, doctrine, organisation. Le reste du monde, lui, demeurait une annexe. Les conquêtes lointaines se menaient avec des corps expéditionnaires, et les armées principales restaient en Europe pour les batailles décisives. L'Occident réservait ses fureurs à l'Occident, et tirait sa supériorité de la multitude de batailles menées sur son sol, non des enseignements des conflits extérieurs.

Nos élites n'étaient donc pas meilleures par nature. Elles vivaient simplement sous une pression plus forte que partout ailleurs, et cette pression les obligeait à se surpasser.

Le regroupement, enfin

Il aura fallu deux guerres mondiales pour achever le regroupement de l'Europe, et encore s'est-il fait de l'extérieur. En 1945, l'Europe occidentale sort ruinée de trente ans de guerre. Washington l'organise alors en une sorte de para-État : protection militaire, dollar, OTAN, gouvernements nationaux chargés de la gestion courante. La formule coûte bien moins cher qu'une occupation associée à une administration directe, mais le nouvel état des choses a une conséquence : la concurrence entre puissances européennes, moteur de cinq siècles, s'éteint du même coup à l'intérieur du camp occidental. Seule l'Union soviétique entretient encore un aiguillon, et oblige les élites à justifier leur rang par des résultats.

Ce dernier rival disparaît en 1991. Pour la première fois de son histoire, le monde occidental se trouve unifié sous une seule direction. Les carrières des dirigeants européens se font désormais à l'intérieur de cet ensemble, et plus du tout contre un voisin.

Personne ne remarque la disparition de l'aiguillon, car elle se manifeste sous la forme d'une absence. On voit une armée franchir une frontière ; comment prendre conscience d'une menace qui ne se présente plus ? Les écoles continuent de sélectionner, les ministères de délibérer, les sommets de se réunir. Rien ne semble avoir changé, sinon que plus rien n'oblige à réussir et, sans ces tueries, le monde semble aller mieux.

Les héritiers

Nos dirigeants sortent des mêmes écoles que leurs prédécesseurs, ils occupent les mêmes palais et s'imaginent volontiers en nouveaux Richelieu, Pitt ou Bismarck. Faute d'obstacle, leur ego peut gonfler à ce niveau. En un sens, ils sont bien leurs pairs : même origine sociale, même sélection, même culture du rang. Il leur manque seulement la contrainte qui, imposée à leurs prédécesseurs, transformait l'ambition en compétence.

La Russie, le cas normal

La réponse à la question posée se trouve là. La Russie n'a rien d'une anomalie : il s'agit d'un État qui, confronté à un risque de disparition 3, a rejeté la tutelle acceptée par le reste du continent. Exactement comme l'a fait chaque puissance européenne pendant cinq siècles. Le cas pathologique se situe de l'autre côté : nos dirigeants, qui prennent l'unification de leur camp pour l'ordre naturel du monde, et tout refus d'y entrer pour une déviance à corriger.

Ils prétendent écrire les règles des autres au nom d'une supériorité conférée par leur rang, leur fonction et l'héritage d'une Europe qu'ils n'ont pas construite. L'histoire en donne la cause véritable : les héritiers d'une supériorité acquise sous la contrainte continuent de la réclamer sans l'obligation de s'imposer la discipline de survie.

source :  AgoraVox

  1. Vaincu en 1949, le Kuomintang n'aura d'autre refuge que Taïwan : le continent ne lui offrait aucun réduit.
  2. Cf. les politiques de rattrapage russes de Pierre le Grand et les tentatives ottomanes.
  3. Entre la fin de l'URSS et le milieu des années 1990, la Russie est au bord du gouffre. Le PIB russe est divisé par deux. En 1992, la libéralisation des prix porte l'inflation au-delà de 2500%. L'espérance de vie masculine recule de près de six ans, et les estimations dépassent quatre millions de morts en excès au milieu de la décennie. Une étude publiée dans The Lancet (Stuckler, King et McKee, 2009) associe les privatisations de masse à une hausse de 12,8% de la mortalité masculine en âge de travailler. S'y ajoutent une sécession armée sur son propre territoire, avec la première guerre de Tchétchénie (1994-1996), puis le défaut de paiement de l'État en août 1998.

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