
Une étude de cas sur l'intransigeance, le marché de l'édition et la domestication institutionnelle de la pensée évolienne
Carlos N. Mancini
Source: carlos2.substack.com
1. Introduction
Le présent article examine un échange récent entre deux figures du milieu traditionaliste hispanophone — Marcos Ghío et Guillermo Más Arellano — en tant qu'étude de cas d'une tension structurelle qui traverse depuis des décennies la réception de Julius Evola en langue espagnole: le conflit entre une lecture maximaliste et doctrinalement intransigeante du traditionalisme, d'une part, et une pratique éditoriale et intellectuelle qui opère dans les limites du marché et de la légalité contemporaine, d'autre part.


Il convient de préciser d'emblée la répartition des voix dans cet échange. Les deux seuls interlocuteurs directs sont Marcos Ghío (photo, ci-dessus, en haut), auteur de l'accusation centrale, et Guillermo Más Arellano (photo, ci-dessus, en bas), qui lui répond en confirmant son récit. Eduard Alcántara, en revanche, n'intervient à aucun moment: il est exclusivement mentionné à la troisième personne par Ghío, comme exemple de l'attitude que celui-ci conteste.
2. Antécédents : la question de la garde doctrinale
La controverse actuelle ne peut être comprise sans faire référence à la querelle historique autour de la "garde" de l'œuvre d'Evola en espagnol. Pendant des décennies, Marcos Ghío, par l'intermédiaire du Centre d'études évoliennes en Argentine, a exercé un rôle pratiquement monopolistique dans l'introduction et la traduction d'Evola en espagnol. Ses traductions, marquées par un lexique dense et militant, correspondaient à une interprétation doctrinale particulière de l'auteur, dans laquelle la rigueur conceptuelle était subordonnée à une stricte fidélité idéologique.
L'apparition de maisons d'édition plus récentes, telles qu'EAS (Ediciones Bicentenario / Editorial EAS) en Espagne, a modifié cet équilibre. En proposant des traductions plus fluides et commercialement viables, ces maisons ont engendré une friction inévitable entre celui qui se perçoit comme le dépositaire historique de la doctrine et ceux qui cherchent à dynamiser sa diffusion et à élargir son public. Il convient de signaler, à cet égard, que le paysage anglo-saxon offre un contraste instructif: des maisons telles qu'Inner Traditions — avec des traductions de Guido Stucco, E. E. Rehmus et Martin Schwartz — ou Arktos ont abordé des ouvrages tels que Revolt Against the Modern World, Ride the Tiger et The Hermetic Tradition selon des critères philologiques considérablement plus rigoureux. Elles ont ainsi permis d'accéder à la complexité syntaxique d'Evola sans l'opacité qui caractérise certaines des premières versions espagnoles.
3. L'accusation de Ghío: puritanisme doctrinal contre accommodement
Le message de Marcos Ghío formule une critique à plusieurs volets qui mérite d'être décomposée de manière analytique.
Premièrement, la contestation du récit de résistance d'Alcántara — tiers absent de l'échange. Ghío commence son intervention en demandant de quel "combat" parle Alcántara et affirme ne l'avoir jamais entendu invoquer la "révolte contre le monde moderne". Loin de lui reconnaître une attitude de résistance, il le décrit comme quelqu'un qui cherche simplement "à s'adapter au monde moderne" afin "de ne pas être mis en prison" — autrement dit, comme quelqu'un qui se déclare antimoderne dans son discours tout en veillant soigneusement, dans la pratique, à préserver sa liberté et la viabilité juridique de son activité éditoriale.
Deuxièmement, l'analogie avec Guillermo Más Arellano lui-même, auquel Ghío rappelle avoir demandé par le passé un débat ouvert fondé sur la confrontation des idées. D'après le récit de Ghío, Arellano aurait refusé, au motif qu'un tel débat l'empêcherait de continuer à publier des livres auprès de cette maison d'édition. Ghío assimile cet épisode à l'attitude d'Alcántara: dans les deux cas, soutient-il, la sauvegarde des intérêts éditoriaux prévaut sur le combat doctrinal frontal.
Troisièmement, le reproche de "bourgeoisie traditionaliste", que Ghío étend aux deux hommes — Alcántara et Arellano — et, par extension, à l'ensemble du milieu éditorial et universitaire ("ce sont des bourgeois qui veulent se faire passer pour des traditionalistes"). Sa mention — ironique ou tout simplement erronée dans sa transcription — de la Fondazione Julius Evola, qu'il désigne comme la "Fondation Evola", à propos des tentatives visant à introduire Evola dans les milieux universitaires, est significative. Pour Ghío, cette institutionnalisation universitaire ne constitue pas une légitimation, mais une domestication: l'entrée de la doctrine dans l'establishment qu'elle devrait, en principe, combattre. Il conclut son intervention par une allusion sarcastique au fait d'avoir "vu le système", présentant le cas d'Arellano comme l'exécution d'une contrainte extérieure déguisée en cohérence doctrinale.
4. La réponse de Guillermo Más Arellano: démarcation éthique et confirmation pragmatique
La réponse de Guillermo Más Arellano s'articule en deux temps nettement distincts.
Dans un premier temps, il fixe une limite éthique et commerciale élémentaire: il refuse de dire du mal de son propre éditeur, tout en précisant qu'Alcántara avait bel et bien été invité à parler d'Evola. Cette distinction est significative, car elle sépare deux plans que Ghío tend à confondre dans son accusation: d'une part, la réserve professionnelle à l'égard de celui qui le publie — une attitude qui peut se défendre au nom d'une loyauté commerciale élémentaire — et, d'autre part, l'ouverture d'un espace légitime de débat doctrinal sur Evola, qu'Arellano ne ferme absolument pas.


Dans un second temps, cependant, Arellano abandonne toute stratégie défensive et confirme sans réserve le récit de Ghío concernant l'épisode du débat refusé: il reconnaît que celui-ci "ne ment pas" et que la conversation s'est déroulée exactement comme il l'a relatée. Bien plus, il accepte cette caractérisation en recourant à une formule qui confine à l'auto-ironie — "je suppose que c'est un argument bourgeois en bonne et due forme" — et conclut la discussion par ces mots: "je ne peux donc rien ajouter". Cette phrase fonctionne comme une reconnaissance explicite des limites que sa position institutionnelle lui impose.
Cette séquence est remarquable par son honnêteté intellectuelle: au lieu de se livrer à une défense apologétique globale, Arellano nuance ce qu'il juge injuste dans l'accusation de Ghío — le mélange de deux situations distinctes —, mais ne cherche pas à esquiver ce qu'il reconnaît comme exact. Il ne tente pas non plus de parer ses propres concessions commerciales d'un radicalisme que sa pratique effective ne confirme pas.
5. Analyse: deux logiques irréconciliables
L'échange dans son ensemble révèle un fossé structurel entre deux logiques dans le rapport à la doctrine traditionaliste:
La logique intransigeante et maximaliste — celle de Ghío — conçoit le traditionalisme comme un combat frontal et non négociable contre la modernité. Elle interprète toute concession d'ordre juridique, commercial ou institutionnel — celle d'Alcántara, évoquée à la troisième personne, comme celle d'Arellano lui-même — comme une forme de trahison doctrinale.
La logique pragmatique et institutionnelle — celle d'Arellano et, par extension, d'Alcántara tel qu'il est décrit — admet la nécessité d'agir selon les règles du marché de l'édition et dans le cadre juridique en vigueur. Elle distingue la loyauté commerciale de l'ouverture doctrinale, sans pour autant renoncer — du moins selon la perception qu'elle a d'elle-même — à une adhésion substantielle à la pensée évolienne.
Cette tension n'est ni accidentelle ni propre au cas hispanophone: elle reproduit, sur le plan de la réception, l'aporie qu'Evola lui-même a explorée dans Cavalcare la tigre [Chevaucher le tigre] à propos de la position de l'homme différencié face à un monde en dissolution — à savoir s'il est possible de maintenir intérieurement une attitude d'"apoliteia" tout en participant nécessairement aux structures du monde moderne afin de pouvoir y agir, y compris dans le cadre de l'activité éditoriale elle-même.
6. Conclusion
L'épisode analysé illustre, à petite échelle, un problème fondamental dans l'histoire de la réception d'Evola en espagnol: l'impossibilité de séparer complètement la question doctrinale de la question institutionnelle. L'accusation de "bourgeoisie traditionaliste" que Ghío porte contre Alcántara et Arellano n'est pas entièrement réfutée par ce dernier. Elle est nuancée sur un point — la distinction entre loyauté éditoriale et ouverture au débat — et confirmée sur un autre — le refus d'un débat public pour des raisons commerciales. Cette confirmation partielle ne saurait être assimilée à une défaite doctrinale; elle traduit plutôt la reconnaissance consciente du fait que toute transmission actuelle d'une pensée radicale exige nécessairement un certain degré de médiation avec les structures que cette pensée entend, sur le plan théorique, rejeter.
Note méthodologique: la présente analyse repose sur une conversation de l'auteur avec Guillermo Más Arellano ainsi que sur des déclarations de Marcos Ghío, dont la véracité n'a pas été vérifiée de manière indépendante au-delà de ce qu'ont affirmé les interlocuteurs eux-mêmes.