Ilyes BELLAGHA
Netanyahu promet une loi pour déchoir de leur nationalité les journalistes qui "diffament" l'armée. La cible, à peine voilée : Yuval Abraham et Rachel Szor, coréalisateurs du documentaire NAZA, primé à Venise. Pendant que le pouvoir légifère, la rue scande la peine de mort devant la maison de leurs parents. Un régime qui répond à une accusation par la menace n'a jamais rien réfuté - il a seulement confirmé qu'il n'avait rien d'autre à opposer.
Il y a une manière très simple de savoir qu'un pouvoir a peur : il cesse de répondre aux faits et se met à légiférer contre les gens qui les rapportent. C'est exactement ce que vient de faire Benjamin Netanyahu. Un documentaire, NAZA, réalisé par Yuval Abraham et Rachel Szor, primé à la Mostra de Venise, avance - à partir de témoignages de soldats et d'agents du renseignement - que les civils tués en masse à Gaza n'étaient pas des "dommages collatéraux" mais des cibles. Réponse de l'État qui se présente au monde comme la seule démocratie du Moyen-Orient : une loi pour déchoir de leur nationalité ceux qui "diffament" l'armée, une autre pour multiplier par vingt les dommages et intérêts qu'on pourra leur réclamer. Et, en prime, gratuitement, sans qu'aucun texte n'ait besoin de l'ordonner : des militants d'extrême droite devant la maison des parents de Rachel Szor, à scander qu'il faut "la peine de mort pour les traîtres".
On appréciera la cohérence intellectuelle. Un État qui prétend combattre pour sa survie face à un ennemi qui, dit-on partout où l'on veut être entendu, "ne reconnaît même pas son droit à exister", choisit pour riposte de retirer l'existence légale à ses propres enfants. La citoyenneté israélienne, présentée depuis des décennies comme le rempart ultime, le lieu où l'on est enfin protégé, devient soudain une faveur révocable - pour peu qu'on ait eu le mauvais goût de filmer ce qu'on n'était pas censé voir. Le message est limpide : vous pouvez appartenir à ce pays tant que vous ne racontez pas ce qu'il fait. La nationalité comme laisse, pas comme droit.
Il faut ici être honnête sur ce qu'on sait et ce qu'on ne sait pas. Personne, depuis Tunis, n'a les moyens de certifier chaque mot de NAZA. Ce n'est d'ailleurs pas la question, et c'est précisément ce que le pouvoir israélien espère faire oublier en déplaçant le débat du fond vers la sanction. Un régime qui a réellement les moyens de démentir ouvre une commission d'enquête, publie des contre-preuves, convoque la presse internationale et détruit l'accusation par les faits. Un régime qui légifère contre le messager avoue, en creux, qu'il n'a pas les faits pour lui - seulement la loi, et la loi peut se voter en une nuit quand on tient la majorité.
Ce qui devrait glacer, ce n'est pas seulement la loi. C'est la foule. Une démocratie mesure sa santé à la distance qu'elle sait maintenir entre l'indignation populaire et la sentence de mort. Quand cette distance s'effondre au point qu'on scande devant la maison de parents de journalistes qu'ils méritent la mort, il ne reste plus grand-chose à sauver du vocabulaire démocratique - sauf pour ceux qui, en Occident, continuent à réciter la formule par habitude, faute d'avoir le courage de regarder ce qu'elle est devenue.
Et c'est là que le silence de certains, à gauche comme dans le camp pro-palestinien, devient sa propre faute. Il existe une méfiance instinctive envers tout Israélien qui prend la parole, comme si la nationalité seule suffisait à disqualifier le témoignage - un réflexe qui devrait pourtant être reconnu pour ce qu'il est : le même essentialisme qu'on prétend combattre, appliqué à l'envers. Yuval Abraham et Rachel Szor ne parlent pas depuis l'extérieur, en donneurs de leçons confortablement installés. Ils parlent depuis l'intérieur d'un "nous" qu'on cherche justement à leur arracher pour les faire taire, et c'est cela même qui rend leur parole insupportable au pouvoir - et précieuse à quiconque tient encore à la vérité plus qu'au confort de son camp.
On ne demande à personne de croire NAZA sur parole. On demande simplement de reconnaître ceci, qui ne souffre aucune ambiguïté : un procès accompagné de menaces de mort ne prouve rien contre l'accusé. Il prouve la panique de l'accusateur. Netanyahu peut voter toutes les lois qu'il veut, il ne fera jamais d'un aveu de faiblesse une preuve d'innocence.
Reste une question, pour ceux qui, en Europe, s'émeuvent d'ordinaire de la moindre atteinte à la liberté de la presse ailleurs dans le monde : le silence sera-t-il, cette fois encore, proportionnel à l'identité de la victime ?
