Journal dde.crisis de Philippe Grasset
3 octobre 2026 - Il y a deux conflits majeurs en cours et, dans chacun des deux conflits, figurez-vous, une menace très-très sérieuse de l'emploi de l'arme nucléaire. On passe en revue rapidement ces deux situations où j'ai repéré un acteur exceptionnel qui mérite un peu d'attention : le rôle de notre Occident-compulsif.
L'Ukraine/Kaliningrad
J'ai constaté, hier à l'occasion d'un échange avec mon interlocutrice l'IA (Chat-GPT), quelque chose comme de l'ingénuité, peut-être bien une sorte de vertueuse incapacité de mentir. On a surtout parlé de la situation générale de Kaliningrad, notamment par rapport à la philosophie de votre serviteur, - grand honneur, en vérité.
Pour autant, il ne vous a pas échappé, cela se trouve partout chez nos commentateurs , qu'au bout de l'extrême de cette situation de tension se trouve une menace explicite d'emploi du nucléaire émise par Poutine, dans la mesure où il juge avec justesse que Kaliningrad est un enjeu existentiel pour la Russie. Conciliant et condescendant, ce qui est bien dans la nature de la veulerie alignée sur la narrative du patron, le Secrétaire Général de l'OTAN Rutte a écarté la perspective d'un négligent geste de la main disant à peu près : "Aucun risque de conflit nucléaire". Moi, j'ai cru voir la main imperceptiblement trembloter. Je me trompe ? Oui, bien sûr, car rien n'effraie l'OTAN devant laquelle Poutine ne tremblote pas, mais tremble littéralement.
Cette menace nucléaire vient de cette tension très grande créée par la guerre en Ukraine, et exercée autour de Kaliningrad dont la position à la fois de forteresse et d'enclave est très inconfortable pour les Russes. Au terme de cette tension, il y a bien la possibilité de l'emploi du nucléaire sur ce théâtre général de conflit, plus qu'en aucun autre lieu, - l'Iran mis à part. D'où vient cette "très grande tension" ?
C'est là qu'entre en jeu l'ingénuité de l'IA, qui dit tout ce qu'elle récolte, sans rien trier ni rien mesurer des conséquences politiques, bref sans s'autocensurer. S'il y a censure ou mensonge, c'est dans ce qu'on lui donne, si elle ne découvre pas la fraude.
Alors, il y a eu cette phrase, et j'en ai fait des gorges chaudes :
"Kaliningrad est un territoire russe séparé du reste de la Fédération de Russie, coincé entre deux États membres de l'OTAN : la Pologne et la Lituanie. Cette situation existait déjà depuis 1991, mais elle a pris une signification entièrement nouvelle avec l'élargissement de l'OTAN, puis avec l'entrée de la Finlande et de la Suède dans l'Alliance." ;
Puis, avec tout le poids du "désormais" : "un espace désormais largement contrôlé par l'OTAN... "
Et il s'impose à l'esprit que le pot aux roses, éventuellement fleuri de champignons nucléaires, a bien était déposé dans notre escarcelle commune "avec l'élargissement de l'OTAN", cette admirable "alliance défensive". Avant l'élargissement, pas de tension, avec l'élargissement tension assurée et nucléaire éventuel en prime. Un point pour nous.
L'Iran hors-JCPOA
Passons à l'Iran. Jusqu'à l'abandon très-brutal, style-western constructeur de tours avec son six-coups, du traité JCPOA par Trump en 2018, l'agence IAEA de contrôle de l'application du traité qui interdisait toute utilisation militaire des productions nucléaires de l'Iran, appliquait avec l'accord de l'Iran un strict contrôle sur cette disposition.
Qu'en est-il aujourd'hui où les USA et Israël ont attaqué les installations nucléaires de l'Iran en juin 2025, sans obtenir de réel résultat malgré les affirmations satisfaites de Trump ? Glenn Diesen avait eu la bonne idée d'interroger le professeur Postol, expert absolument incontesté et indépendant de ce domaine aux Etats-Unis, le 25 juin 2025 , après la première attaque de l'Iran. YouTube, guidé par la même ingénuité de l'IA qui lui facilite le travail en alimentant les thèmes de l'actualité, a eu la bonne idée de remettre dans ses colonnes de présentation, le temps d'un instant saisi au vol, cette interview, sous le titre "L'Iran, puissance nucléaire cachée ?"
Glenn Diesen : "Et je suppose qu'une partie du problème vient du fait que toute la transparence désormais assurée par l'Agence Internationale de l'énergie atomique, l'AIEA, est bien qu'ils ne peuvent plus vraiment faire leur travail étant donné qu'ils sont perçus comme ayant bien été un peu trop impliqués ou ayant participé à cette attaque contre l'Iran.
Donc que voyons-nous ici ? Parce que je sais que Trump est assez optimiste quant à la fin du programme d'armes nucléaires de l'Iran. Rien d'autre à signaler. Mais pour les plus sceptiques, on voit maintenant un pays qui a toutes les raisons du monde de développer une dissuasion nucléaire. Un pays qui sera très prudent quant à toute surveillance de l'AIEA. Que pensez-vous de cette situation ?"
Teodore Postol : "Eh bien, je vais dire quelques mots. Je suis vraiment une personne technique, pas tellement une personne politique. Mais évidemment, les aspects les plus importants sont les implications politiques en supposant que l'évaluation technique soit correcte. Et je pense utiliser une évaluation technique correcte. Je pense que d'un point de vue géopolitique, il faut désormais considérer l'Iran comme un état doté d'armes nucléaires non déclarées."
Suit un déluge d'explications techniques devant lesquelles nous nous inclinons sans y rien comprendre. Postol est assez connu et considéré, - il est aussi remarquable dans ses jugements incontestés sur les missiles, notamment pour démontrer la catastrophe très coûteuse qu'est le 'Patriot' et les performances des hypersoniques russes, - pour qu'on le suive les yeux fermés dans ses dédales techniques. Ainsi avons-nous un premier envoi de 15 minutes bourré d'explications techniques sur le nucléaire, avant ce passage où il se met à la place des Israéliens et affirment qu'à leur place il s'attendrait au pire.
D'ailleurs... Tiens, on pourrait penser que la soudaine timidité d'Israël à intervenir au côté des USA contre l'Iran lors de la guerre commencée le 28 février 2026 a comme cause la prise en compte des mêmes conclusions que celles de Postol... Et si Israël pousse avec entrain les USA pour qu'ils reprennent les attaques, éventuellement avec du nucléaire, cela pourrait répondre à ces mêmes observations.
Theodore Postol : "Maintenant que nous n'avons plus aucune information sur la destination de l'uranium enrichi à 60% en Iran, ils sont effectivement un État doté de l'arme nucléaire à mes yeux. Si j'étais Israël, je considérerais qu'ils sont un État nucléaire. Ne les poussez pas d'une manière qui les amènerait à utiliser des armes nucléaires contre vous, car il y aura quelque chose sur Tel Aviv ou Haifa.
J'étais a Téhéran il y a 2 mois en mai [2025] et j'ai visité l'une de leurs installations nucléaires. Lors des discussions sur place, j'ai eu l'impression qu'il ne voulait pas d'armes nucléaires, tout simplement parce que cela pourrait entraîner une spirale de prolifération dans la région.
Cela dit après l'attaque contre l'Iran, l'attaque contre leur réacteur nucléaire pendant les négociations et aussi je pense parce qu'ils sont assez convaincus qu'Israël et Washington, bon sang, ne sont pas prêts à abandonner et à laisser tomber. Donc je pense qu'ils pourraient être en train de changer même dans les deux mois qui se sont écoulés depuis ma visite [de mai 2025]. Je suppose qu'ils modifient leur orientation stratégique..."
La conclusion de Postol est ainsi dite : "Je pense que d'un point de vue géopolitique, il faut désormais considérer l'Iran comme un État doté d'armes nucléaires non déclarées." Avec le JCPOA, pas de risque nucléaire. Après le JCPOA et les très habiles interventions militaires des USA et d'Israël, probabilité maximale d'un nucléaire iranien. Deuxième point pour nous. Nous sommes en train de gagner la partie.