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La Palestine, ou ce que veut dire être « blanc »

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La Palestine, ou ce que veut dire être "blanc"

Par Karim pour  BettBeat Media, le 1er octobre 2026

La "blanchité", inventée il y a quatre siècles par la classe Epstein de l'époque, explique pourquoi les pays occidentaux exterminent les non-Européens sans états d'âme. La Palestine est le miroir dont nous ne pouvons plus détourner le regard.

"C'est l'universitaire Judith Ezekiel, spécialiste en études sur le genre et la race, qui a proposé le terme"blanchité", lequel se répand de plus en plus sans que son origine et les raisons de sa formulation soient connues. Il s'agissait de remplacer le mot"blanchitude", alors en usage dans les sciences sociales. Construit comme un pendant de"négritude", ce terme avait pour défaut le fait de ne pas marquer de façon claire le rapport de domination. N'ayant jamais eu l'idée de recourir à"blanchitude", j'ai en revanche adopté"blanchité"pour une raison précise. Si ce mot se dit"whiteness"en anglais - maintenant l'inconvénient d'une équivalence avec blackness, qui ne résout pas le problème blanchitude/négritude - il a le grand avantage, en français, de se distancier nettement de"blancheur". La blanchité n'est pas, ne peut en aucun cas être associée à la blancheur, vocable qui, dans un grand nombre de cultures, est chargé de significations, voire de valeurs positives. Blancheur parle de ce qui est sans tache, immaculé. C'est aussi une des caractéristiques de la lumière, lorsque celle-ci atteint son éclat maximal. Blancheur renvoie encore à ce qui est spirituellement élevé. Enfin, blancheur peut se dire innocence, ce qui suffit à expliquer pourquoi"blanchité"est bien plus approprié lorsqu'il s'agit de désigner une instance et un projet que l'on ne devrait pas hésiter à qualifier de criminels.
En effet, la blanchité s'oppose tout à fait à la blancheur..." -
 Léonora Miano

Sur la route du retour

La plupart d'entre vous se souviennent encore des sensations de l'enfance. Pas vraiment des souvenirs, mais des impressions. Ce sentiment d'immensité du monde et de vulnérabilité face à lui. Le trajet de retour de l'école qui ressemblait à une petite expédition. La façon dont des inconnus, des adultes jamais rencontrés, pouvaient, par leur simple présence, être source de sécurité ou d'angoisse pendant ce trajet.

Quand les parents ne sont pas là, quand on est à l'école, dans un bus ou debout au comptoir d'un magasin en train de compter ses pièces, on s'en remet, sans l'avoir choisi, aux adultes du moment. Là, on est innocent au sens le plus littéral du terme. On dépend entièrement des qualités morales et de la bienveillance des adultes que l'on croise.

Pour la plupart, nous avons eu de la chance. Le prof était patient. Le voisin nous faisait un signe de la main. Le commerçant souriait et glissait un bonbon supplémentaire sur le comptoir. Nous avons survécu à notre enfance parce que ces adultes qui nous entouraient, pour la plupart, avaient décidé d'être bienveillants envers de petits êtres encore en devenir.

J'y pense en songeant aux enfants de Gaza. Des dizaines de milliers d'entre eux, selon des estimations prudentes, sont désormais orphelins depuis au moins deux ans. Beaucoup ont été arrêtés, déplacés, parqués, séparés du reste de leur famille, et soumis à des contrôles aux checkpoints et dans les centres de rétention par des soldats en uniforme.

Pour ces enfants, les adultes détenteurs du pouvoir silencieux de décider si la journée sera supportable sont les soldats israéliens. Bon nombre de ces soldats sont de jeunes hommes et femmes qui ont grandi à Tel-Aviv ou à Jérusalem, ou sont arrivés en avion de Brooklyn, Paris, Londres ou Johannesburg. Très souvent, pour reprendre le discours racial de notre époque, ils sont blancs. Ils sont le produit d'une éducation occidentale, d'écoles occidentales, de films occidentaux. Ce sont les adultes dont dépendent ces enfants.

Et ils sont loin d'être bienveillants.

Ils ne le sont pas, car ils ont été conditionnés, bien avant d'endosser l'uniforme, à considérer ces enfants comme autre chose que des enfants. Pas comme de petites personnes rentrant chez elles à pied. Pas comme des enfants innocents. Mais comme des animaux, selon les propres termes de leur ministre de la Défense. Des menaces démographiques. De futurs terroristes. Des problème à déplacer, à contenir ou éliminer. Et, dans de trop nombreux cas documentés, des corps à utiliser pour leur plaisir sexuel.

Ce n'est pas l'échec d'un individu, d'un soldat en particulier. C'est une psychologie de masse, une vision du monde entièrement façonnée par des siècles d'un projet racial bien spécifique. Et cette psychologie, bien qu'il soit difficile de l'admettre, ne se limite pas aux soldats israéliens. Elle touche, sous des formes plus difficiles à reconnaître, presque tous les individus modelés par l'Occident moderne. C'est la psychologie de la blanchité. Et la Palestine est le lieu dont on ne peut plus détourner le regard.

James Baldwin l'a compris avec une terrible lucidité : tant que vous vous pensez blanc, aucun espoir ne vous est permis.

La "blanchité" inventée

La première chose à savoir, et que les écoles enseignent rarement, c'est que la "blancheur" n'est pas une tradition ancestrale. Elle n'est pas non plus une lignée. Et encore moins une culture. Elle a été fabriquée, de manière tout à fait délibérée, par les élites coloniales au XVIIe siècle.

Les historiens font référence à des événements tels que la Révolte de Bacon en 1676, lorsque de pauvres ouvriers européens et des Africains réduits en esclavage ont fait cause commune contre la classe des propriétaires terriens, et que celle-ci a réagi en inventant des catégories juridiques pour les diviser. Des Européens de toutes origines (Anglais, Irlandais, Allemands, Écossais), dont beaucoup se méprisaient mutuellement depuis des générations, se sont vu proposer une nouvelle identité "blanche", accompagnée d'un ensemble de petits privilèges et d'une catégorie sociale inférieure permanente placée sous leur domination.

D'autres chercheurs racontent cette histoire sous un angle moins américain. Jan Breman, sociologue néerlandais, a retracé la grammaire raciale de l'empire néerlandais, première puissance coloniale hégémonique à l'échelle mondiale avant que les Britanniques ne lui disputent la suprématie. Ce sont les Néerlandais qui ont créé le mot apartheid en Afrique du Sud. Les politiciens néerlandais parlaient ouvertement, au parlement, de l'infériorité raciale des Indonésiens face à ce qu'ils appelaient "l'homme blanc".

Ces hommes réduisaient des êtres humains en esclavage et violaient des filles et garçons locaux pour le plaisir. Ils incarnaient, à tous les égards, la "caste Epstein" de leur siècle. Et ils ont découvert que le moyen le plus simple d'occulter leur dépravation était d'inventer une identité, la blanchité, qui renversait la réalité par décret.

Être blanc était synonyme de civilisation et de bonté. Être victime de l'homme blanc, c'était être barbare, arriéré et exploitable.

La "blanchité" était, en d'autres termes, une stratégie politique. Un outil destiné à diviser la solidarité et à légitimer les abus. Elle était conçue pour remplir une double fonction. Elle poussait les Européens ordinaires, pourtant matériellement bien placés pour soutenir les colonisés, à s'identifier au contraire à leurs supérieurs, c'est-à-dire aux colonisateurs - à l'instar des Blancs pauvres d'aujourd'hui aux États-Unis qui votent pour des milliardaires comme Trump uniquement pour sa couleur de peau. Et elle a détruit toute empathie envers celles et ceux dont la couleur de peau est autre, pour les réduire en esclavage, déplacer, violer et tuer sans que la conscience du public occidental ne réalise jamais vraiment ces abus - à l'instar des Occidentaux d'aujourd'hui qui scrollent sans s'arrêter sur les abus sexuels et les tortures commis dans les centres de l'ICE, les bombes pleuvant sur le Liban, la poursuite implacable de la "guerre contre le terrorisme". Le système fonctionne exactement comme prévu.

James Baldwin l'a décrit avec une terrible lucidité : tant que vous vous pensez blanc, écrivait-il, aucun espoir ne vous est permis.. Il ne le pensait pas comme une insulte. Il voulait faire comprendre que la blancheur n'est pas un héritage à défendre, mais un piège à éviter. Et pourtant, parmi vous qui lisez cet article, combien se sont déjà interrogés sur cette identité ? Combien d'entre vous, lorsqu'on vous demande de vous décrire, répondent "je suis blanc" comme s'il s'agissait d'une réalité biologique plutôt qu'une invention vieille de quatre cents ans inscrite dans la loi par des hommes coupables de trafic d'enfants ?

Parcourir le monde en sachant qu'on est perçu et catalogué comme un être humain supérieur aux autres suffit. C'est assez pour faire abstraction, psychologiquement, du sacrifice consenti par d'autres dans le sang.

Une fois qu'on perçoit la "blanchité" sous cet angle, comme une construction à laquelle on a été astreint plutôt que comme une réalité physique, le reste s'enchaîne naturellement.

La Palestine n'est pas une exception. Ce n'est que le schéma prévisible de l'Occident

Le chercheur Patrick Wolfe a décrit le colonialisme de peuplement non pas comme une suite d'événements, mais comme une structure dont la logique interne est fondée sur l'élimination. Le colon ne cherche pas en premier lieu à exploiter le corps de l'autochtone, comme dans les formes plus anciennes de colonialisme. Le colon veut la terre et souhaite par conséquent que l'autochtone disparaisse. Qu'il disparaisse en étant expulsé. En vertu de la loi. Par l'ingénierie démographique. Des suites de la famine. Parce que massacré.

Si cette description choque appliquée à la Palestine, elle devrait aussi faire frémir appliquée à la naissance des États-Unis, du Canada, de l'Australie, de la Nouvelle-Zélande, de l'Algérie française, de l'Argentine, de la Rhodésie ou de l'Afrique du Sud de l'apartheid. La rhétorique est pratiquement identique dans tous ces lieux. Une terre vierge. Faire fleurir le désert. Une mission civilisatrice. Une villa dans la jungle. Ces expressions n'ont pas été inventées en 1948. Elles sont l'héritage de siècles d'expansion européenne, transmises comme des traditions ancestrales.

La Palestine est particulièrement insupportable dans l'esprit du public occidental parce que les événements se déroulent en temps réel, en haute définition sur nos téléphones, avec les mêmes justifications que celles de nos arrière-grands-parents, débitées par des individus bien vivants vêtus de beaux costumes. La Palestine est le miroir tendu à l'Occident et le reflet qu'il renvoie est intolérable. C'est pourquoi un grand nombre de personnes classées "blanches" préfèrent regarder ailleurs.

Le sionisme et la promesse de la "blanchité"

Cette partie est délicate, mais elle a sa place dans tout récit honnête sur le sujet. Les Juifs européens ont été brutalement racialisés comme non-blancs en Europe pendant des siècles, culminant avec l'Holocauste. Le sionisme politique est né au cœur de cette tourmente raciale européenne. Ses premiers promoteurs, parmi lesquels Herzl et Jabotinsky, ont ouvertement décrit leur mouvement comme un avant-poste de la civilisation européenne dans ce qu'ils qualifiaient d'"Orient barbare". Ce projet, en effet, offrait la "blanchité" à un peuple qui en avait été brutalement privé, à condition qu'il endosse le rôle de colon contre un autre peuple.

L'historien Ilan Pappé a retracé comment ce pacte s'est reproduit au sein de la société israélienne. Les Juifs ashkénazes blancs d'origine européenne occupent le sommet de la hiérarchie. Viennent ensuite les Juifs mizrahim issus des pays arabes. Les Juifs éthiopiens encore plus bas. Et les citoyens palestiniens d'Israël encore plus bas. Les Palestiniens des territoires occupés sont quant à eux totalement exclus de ce contrat racial.

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Telle est la logique raciale de l'Occident, importée et adaptée au contexte local. La tragédie de la Palestine ne réside pas tant dans la condition d'oppresseur imposée aux Juifs par quelque défaut de la nature. La tragédie, c'est que la psychologie de la blancheur, qui a méthodiquement massacré les Juifs d'Europe, leur a été offerte en guise de réparation, et qu'un groupe a accepté cette offre, tandis que les Palestiniens en paient le prix.
La peau blanche s'est avérée être l'instrument du "diviser pour régner" le plus efficace jamais conçu par l'élite coloniale.

Les cheveux blonds et les yeux bleus ont été associés, dans nos cultures de la peau blanche, à l'humanité et à l'héroïsme. Nous l'enseignons aux enfants dans les contes de fées. Nous le mettons en scène dans nos films. Nous le dessinons dans nos BD. Et pourtant, les cheveux blonds et les yeux bleus auraient tout aussi bien pu être associés, dans nos esprits, à des siècles de génocide, d'esclavage, de massacres et de viols systématiques des femmes et des enfants colonisés.

La stratégie de communication de l'armée israélienne (IDF) connaît parfaitement le pouvoir de la "blanchitude" : beaux, blancs, souriants, en uniforme. Une image conçue pour s'attirer la sympathie occidentale avant même que l'on s'interroge sur ce que cet uniforme représente réellement.

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L'orientalisme et les morts qui ne comptent pas

Edward Said a nommé le regard que porte l'Occident sur l'Orient : l'orientalisme. Dans cette représentation, l'Arabe est irrationnel, tribal, violent, sensuel, archaïque, et fourbe. Ce n'est pas un citoyen moderne doté de droits, de griefs et d'une mère qui l'aime. C'est un stéréotype. Et dès qu'un être humain est réduit à un stéréotype, il peut être massacré à la chaîne sans que sa mort ne soit perçue comme le serait celle d'un autre.

La guerre contre le terrorisme a tué des millions d'Arabes. Qui prononce leurs noms ? Qui organise des manifestations en leur honneur ? Alors que le 11 septembre est solennellement commémoré chaque année, et quand douze personnes sont tuées à Charlie Hebdo à Paris, les dirigeants mondiaux forment un cortège et défilent dans les rues dans une mascarade du deuil.

Edward Said.

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Judith Butler appelle cela du "chagrinable", ou la capacité à susciter le deuil. Quelles sont les vies qui, lorsqu'elles s'éteignent, suscitent le deuil dans la sphère publique, et lesquelles n'en suscitent pas ? La disparité dans la couverture médiatique occidentale entre civils ukrainiens et palestiniens a exposé brutalement cette hiérarchie aux yeux du grand public. Des journalistes, en direct à la télévision, ont déclaré haut et fort qu'il était choquant de voir des réfugiés ukrainiens parce qu'ils avaient les yeux bleus et les cheveux blonds et qu'ils "nous ressemblent". Ils ne réalisaient pas qu'ils décrivaient, en une seule phrase, l'ordre racial suprémaciste blanc du colonialisme occidental.

Les cheveux blonds et les yeux bleus ont été associés, dans nos cultures de la peau blanche, à l'humanité et à l'héroïsme. Nous l'enseignons aux enfants dans les contes de fées. Nous le mettons en scène dans nos films. Nous le dessinons dans nos BD. Et pourtant, les cheveux blonds et les yeux bleus auraient tout aussi bien pu être associés, dans nos esprits, à des siècles de génocide, d'esclavage, de massacres et de viols systématiques des femmes et des enfants colonisés. Que ce ne soit pas le cas n'est pas un hasard.

Les hommes qui ont inventé la "race blanche" ont été assez avisés pour associer leur propre apparence à la bonté, exactement comme les rois et les reines veillaient à ce que leurs dépravations soient réécrites sous forme de contes de fées où le prince "choisit" la pauvre paysanne pour une vie de bonheur et d'opulence, plutôt que pour les abus qui constituaient en réalité son destin.

Les enfants palestiniens ne sont pas inéligibles au deuil parce qu'ils auraient commis des actes répréhensibles. Ils sont inéligibles au deuil en raison d'une identité vieille de quatre siècles qui décide à l'avance quelles larmes pourront faire la Une. La couleur de leurs yeux et de leur peau n'est pas conforme à cette identité. Le piège est si total que les Palestiniens eux-mêmes,  dans les publications qu'ils partagent, dans les portraits qu'ils diffusent, se tournent parfois instinctivement vers la victime à la peau la plus claire, comme s'ils pensent inconsciemment que la souffrance de leurs frères et sœurs à la peau plus sombre avait moins de valeur.

L'étalage hypocrite de deuil par les dirigeants mondiaux-, criminels de guerre, après le meurtre de douze Français lors de ce qu'on a appelé l'attentat contre Charlie Hebdo.

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L'Irlande et ceux qui ont failli s'en sortir

Les louanges incessantes à l'égard de l'Irlande posent question, car l'Irlande est multi-facettes. Un cas intéressant en Europe, le seul pays du continent à conserver un souvenir vivant et non résolu de la colonisation anglaise, d'une famine délibérément aggravée par certaines politiques, des exploitations agricoles, des viols et de l'exploitation des enfants, de l'occupation, d'une langue qui a failli disparaître. Cette mémoire explique pourquoi la sympathie du public irlandais pour la Palestine est plus forte et plus ancienne que partout ailleurs en Europe occidentale. Les Irlandais regardent Gaza et quelque chose, au plus profond de leur collectivité, se souvient.

Et pourtant, l'État irlandais continue de conclure ses accords en coulisses. L'aéroport de Shannon ravitaille les avions en carburant. Les échanges commerciaux avec les entreprises israéliennes de technologie et d'armement se poursuivent. Il faut le mentionner en toute honnêteté, car ceci révèle quelque chose de primordial. Même là où la mémoire populaire résiste le plus farouchement à la psychologie de la "blanchité", la pression structurelle de l'alignement occidental, de l'adhésion à l'UE et de l'ordre transatlantique continue d'orienter la politique irlandaise vers la complicité.

Noel Ignatiev, dans "How the Irish Became White", a retracé la voie empruntée par les immigrants irlandais de l'Amérique du XIXe siècle qui ont subi des pressions et ont fini par choisir de troquer leur solidarité avec les Noirs américains contre leur intégration à la "culture blanche". L'Irlande d'aujourd'hui traverse une version plus modeste et plus subtile de cette expérience. Sa population est, dans l'ensemble, solidaire des Palestiniens. Pourtant, à Dublin, des extrémistes de droite irlandais s'en prennent à leurs voisins noirs et musulmans, tandis que l'État s'incline discrètement devant Israël. Le fossé entre ces deux Irlande constitue l'une des réalités politiques les plus intéressantes sur le plan moral en Europe et, une fois encore, révèle le pouvoir de "diviser pour mieux régner" de la blanchité.

Les avantages du privilège blanc au XXIe siècle

W. E. B. Du Bois, dans ses écrits sur le Sud américain, a constaté un fait crucial. Les Blancs pauvres, exploités matériellement par les mêmes propriétaires terriens exploitant les travailleurs noirs, ne se sont pas rebellés à leurs côtés. Pourquoi ? Parce qu'ils recevaient, disait-il, une rémunération psychologique. Une rémunération liée au statut. Une rémunération liée à leur appartenance au côté gagnant du clivage racial, même s'ils ne possédaient pas grand-chose d'autre.

Être mieux placé dans la hiérarchie raciale comporte un attrait particulièrement enivrant pour un nombre important d'individus. Y compris pour ceux qui savent, au fond d'eux-mêmes, que cette hiérarchie n'est qu'un mensonge éhonté. Parcourir le monde en sachant qu'on est perçu et classé comme un être humain supérieur aux autres semble convenir. Suffisamment en tout cas pour faire passer au second plan, psychologiquement, le prix payé par le sang d'autrui.

On peut observer cette dépendance à la "blanchité" lors de moments fugaces, presque inconscients. Observez un touriste occidental dans un pays non blanc, en particulier lorsqu'un habitant local lui témoigne de la bienveillance. Ce léger haussement du menton. Ce regard qui s'adoucit trop tard d'une demi-seconde, comme si la gentillesse devait être enregistrée avant d'être acceptée. Ce sourire qui s'étire un peu trop. Cette voix qui monte d'une demi-octave pour prendre un ton chantant - "merci, vraiment merci" -, cette main pressée contre la poitrine, cette petite révérence qui n'en est pas tout à fait une. Une mise en scène de l'humilité qui cache, à y regarder de plus près, exactement le contraire : la reconnaissance gracieuse d'un hommage. Quelque chose s'échange lors de ces rencontres, et les deux parties, je le soupçonne, le savent très bien.

Et puis il y a le groupe. Cette gravitation silencieuse et automatique des Blancs vers d'autres Blancs, dans les aéroports, les auberges de jeunesse, les bars d'expatriés, les halls d'hôtels, dans les villes où ils constituent une minorité visible. Le soulagement sur leur visage lorsqu'un autre Blanc entre dans la pièce. Les épaules se détendent. La voix retrouve sa sonorité habituelle. L'un des rares moments où de nombreux Blancs ont le sentiment, semble-t-il, de pouvoir enfin inspirer profondément. La comédie peut cesser. Ils sont, l'espace d'un instant, simplement entre eux.

Et ce soulagement recèle quelque chose de révélateur. Observez ce qui se passe lorsqu'un Blanc, au sein de ce groupe, tient des propos désobligeants à l'égard des locaux : une blague, une plainte, une généralisation lasse sur les habitants du pays où ils se trouvent. Observez les visages des autres Blancs présents dans la pièce. La plupart ne s'y opposeront pas. Beaucoup riront, ou riront à demi, ou afficheront ce petit sourire complice qui signifie que oui, nous sommes entre nous, nous pouvons le dire ici. Quelques-uns se tairont, sans pour autant exprimer de désaccord. Mais quasiment personne ne brisera le cercle. Le code tient bon. Le silence est le prix à payer pour rester membre.

C'est dans ce silence que réside le privilège blanc. Pas dans l'insulte que la plupart des Blancs d'aujourd'hui ne prononceraient jamais, mais dans la microseconde de complicité qui suit l'insulte proférée par quelqu'un d'autre : la décision, généralement inconsciente, de privilégier le confort de la pièce plutôt que la dignité de ceux dont on parle. C'est une action infime. Mais répétée dans des millions de pièces au fil des siècles, c'est la structure même du système.

La "rémunération psychologique" n'a pas disparu. Elle s'est mondialisé. Les publics occidentaux d'aujourd'hui sont payés en termes d'image de soi pour croire qu'ils font partie de la classe supérieure, du monde civilisé, du monde démocratique, du côté de l'histoire qui, tout bien considéré, est une force au service du bien. Le héros hollywoodien. Le protagoniste de jeu vidéo aux cheveux blonds et aux yeux bleus. Les John Wayne, Clint Eastwood, George Clooney. La mâchoire carrée de la conscience occidentale.

 bettbeat.substack.com

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La Palestine met final mythe. Observer Gaza en toute honnêteté, c'est comprendre que la civilisation - celle dont on nous dit qu'elle est la nôtre - est prête à financer, armer et protéger diplomatiquement les massacres, la torture et le viol d'enfants. C'est voir, de ses propres yeux, qu'en ce siècle, le camp aux cheveux blonds et aux yeux bleus est celui de la barbarie. La caste Epstein. Les familles royales. Les "politiciens démocratiquement élus". Le camp dépourvu de morale. Cette rupture explique pourquoi tant de gens ne supportent pas de regarder. Ce n'est pas par délicatesse. Mais parce que regarder leur coûterait leur identité.

Ce qu'implique remettre en question la "blanchité"

Remettre en question la "blanchité" ne signifie pas se détester soi-même. Ma mère est blanche et a les yeux bleu clair. Ma sœur a les cheveux blonds et les yeux bleus. Il ne s'agit pas de l'apparence. Il ne s'agit pas de culpabiliser. Ce n'est ni une exigence de confession ni un concours de honte.

C'est à la fois plus difficile et plus simple. Il s'agit de se dissocier d'une fiction politique immorale fondée, dès le premier jour, sur la déshumanisation d'autrui. Je vous demande - non, je vous presse - de prendre conscience que c'est la catégorie elle-même qui pose problème. Que s'en affranchir ne constitue pas une perte, mais un recommencement. Un retour à quelque chose de plus ancien et de plus authentique que cette invention du XVIIe siècle. Un retour vers l'humanité, et vers cet attachement profond que nous partageons tous en vertu de notre condition humaine, et non en fonction de la mélanine présente dans notre peau.

C'est en Palestine que ce constat est inévitable. Car les enfants parqués, violés, déportés, affamés et enterrés à Gaza subissent ces traitements pour les mêmes vieux motifs à l'origine de chaque implantation coloniale, de chaque propriété esclavagiste, de chaque réserve, de chaque démarcation tracée par une main européenne sur la carte d'un autre territoire. Et cela perdure grâce à une fiction. Cette fiction, c'est la "blanchité". Et elle est finalement entretenue par des gens ordinaires, dans des pays ordinaires, rémunérés discrètement - en statut social et en image de soi - pour détourner le regard de son impact.

Un soldat de l'armée israélienne avec sa fille. Les héros des films hollywoodiens ont toujours cet aspect. Force est de constater que cette ressemblance est conçue pour nous faire percevoir psychologiquement l'innocence dans ce regard. Elle est conçue pour nous aveugler sur une réalité qui veut que, trop souvent, dans la vie réelle, ceux qui affichent ce regard sont les méchants.

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Le chemin du retour

Je pense à cet enfant qui rentre chez lui à pied. Je songe à quel point une vie dépend de l'adulte présent à cet instant précis. Et je me dis que la question politique la plus importante qu'un Occidental puisse se poser aujourd'hui est une question très ancienne.

Lorsque l'enfant palestinien lève les yeux vers vous, qu'avez-vous été conditionné à voir ?

Et êtes-vous enfin prêt à voir autre chose ?

Si oui, votre retour est lui aussi imminent.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com