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Pourquoi la Russie reste obstinément insignifiante au Moyen-Orient

L'appel de Moscou en faveur d'un État palestinien n'est qu'une rhétorique creuse de la part d'un État qui a choisi Israël en 1948 et qui le soutient aujourd'hui alors qu'il mène un génocide à Gaza et une guerre contre l'Iran.

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Joseph Massad, 2 octobre 2026. - Dans son allocution prononcée la semaine dernière lors de la 81e session de l'Assemblée générale des Nations unies, le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, a souligné : "Le moment est également venu de s'attaquer à la question centrale au Moyen-Orient : garantir l'existence d'un État palestinien, conformément aux innombrables décisions des Nations unies."

Moscou soutient la création d'un Etat palestinien depuis que l'Union soviétique a appuyé le plan de partage en 1947 ; cette position est demeurée inchangée depuis la fondation de la Fédération de Russie en décembre 1991.

Plutôt que d'apporter aux Palestiniens un soutien substantiel face à leurs colonisateurs israéliens, la Fédération de Russie n'a offert, depuis 1991, rien de plus -au mieux- qu'une rhétorique diplomatique creuse en faveur d'une solution à deux États aujourd'hui caduque, tout en entretenant des relations cordiales avec Israël.

Même après qu'Israël s'est ouvertement rangé du côté de la guerre totale menée par l'Occident contre la Russie dans le cadre du conflit en Ukraine, les Russes n'ont pas rompu leur alliance avec Israël. Dans le cadre de cette alliance, et en feignant une neutralité équidistante par son soutien persistant à une solution à deux États obsolète, la Fédération de Russie a obtenu des résultats bien moins probants que l'URSS.

Au-delà des déclarations diplomatiques dénuées de portée réelle (comme celle de Lavrov la semaine dernière), le soutien tiède de la Russie à l'Iran dans le conflit actuel ne constitue guère une rupture majeure par rapport au jeu d'équilibriste prudent auquel se livraient les Soviétiques dans l'après-guerre. La tendance soviétique, puis russe, à s'aliéner l'opinion publique arabe se poursuit sans relâche.

Loin d'ouvrir une nouvelle voie, la Fédération de Russie a refusé de modifier sa politique à l'égard des Palestiniens et du sionisme, si ce n'est pour renforcer les échanges commerciaux et la coordination sécuritaire avec Israël au cours des trois dernières décennies et demie. Son soutien à l'Autorité palestinienne (AP), qui collabore avec Israël et l'Occident, ne saurait être considéré comme un véritable soutien aux Palestiniens.

Au vu de ces réalités, il est curieux que personne, au sein des cercles dirigeants russes, n'ait envisagé de changer radicalement une politique moyen-orientale qui a fait la preuve de son échec.

Les alternatives soviétiques

Les bolcheviks russes, qu'ils soient chrétiens ou juifs, s'étaient constamment et vigoureusement opposés non seulement au sionisme, mais aussi au nationalisme juif antisioniste du "Bund" (l'Union générale des travailleurs juifs de Lituanie, de Pologne et de Russie), qui prônait une autonomie culturelle juive non territoriale.

C'est après la révolution russe et la création de l'Union soviétique que l'opposition bolchevique au sionisme devint une politique d'État, tandis que leur opposition initiale au nationalisme juif du Bund s'atténuait. Le Bund finit par se dissoudre, et la plupart de ses membres rejoignirent le Parti communiste de l'Union soviétique (PCUS).

En effet, de nombreux anciens membres du Bund devinrent des cadres de la Section juive du parti (la Yevsektsia), chargée de mettre en œuvre les politiques culturelles et linguistiques (en yiddish) soviétiques à l'égard de la population juive de l'Union.

C'est la Section juive du PCUS qui mena la campagne contre le sionisme dans le pays. Toute activité organisée par les sionistes devint illégale en URSS, et des personnalités soviétiques juives et chrétiennes de premier plan dénoncèrent le mouvement colonial de peuplement dans leurs discours et leurs publications, qualifiant les sionistes de colonialistes cherchant à soumettre les travailleurs palestiniens autochtones au capital britannique.

Parallèlement, les Soviétiques adoptèrent une politique prolongeant le soutien apporté par les tsars à la colonisation agricole juive à l'intérieur du pays, une initiative qui remontait à la fin du XVIIIe siècle.

Sous le régime tsariste, des Juifs russes avaient été envoyés en Sibérie, dans le sud de la Russie, dans le Caucase et en Crimée pour y établir des colonies agricoles ; certaines d'entre elles étaient encore prospères au moment de la révolution russe.

L'offensive des armées blanches tsaristes et de leurs soutiens d'Europe occidentale contre la révolution dévasta la Zone de résidence (où vivait la majeure partie des Juifs sous les tsars), causant la mort de plus de 100.000 Juifs et ruinant les moyens de subsistance des survivants.

C'est dans ce contexte que le gouvernement soviétique naissant co-parraina et co-finança, avec l'American Jewish Joint Distribution Committee, un nouveau projet visant à créer d'autres colonies agricoles pour les Juifs dans le sud de l'Ukraine, le Caucase du Nord, la région de la Volga et la Crimée. Le projet s'est déroulé de 1924 à 1938, date à laquelle le comité conjoint a manqué de fonds pour le poursuivre.

Le Sion soviétique

En 1934, les Soviétiques, qui avaient refusé de créer une province "juive" en Crimée en raison de l'opposition des Tatars de Crimée (la population autochtone), en établirent une dans la région peu peuplée du Birobidjan. Cette initiative visait à satisfaire les nationalistes juifs antisionistes pour qui les politiques soviétiques de principe - fondées sur la lutte contre l'antisémitisme et l'intégration des Juifs soviétiques - constituaient la meilleure riposte au sionisme colonial de peuplement.

Bien que de nombreux responsables juifs se soient opposés au projet, un article favorable au Birobidjan, publié dans l'International Press Correspondence (Inprecor) de l'Internationale communiste (Komintern), affirmait :

"La preuve est désormais faite que les Juifs, à l'instar de tous les autres peuples, sont capables, tels des pionniers et dans les conditions physiques les plus rudes, de transformer une contrée sous-développée en un pays de culture socialiste. Il n'y a là ni"question arabe", ni conflit d'intérêts impérialistes, ni fuite d'un antisémitisme vers un autre. Telle est la solution apportée par le pouvoir soviétique à la question juive."

Cet article, signé d'un auteur identifié uniquement par les initiales MZ et intitulé "La construction du socialisme en Union soviétique : le Birobidjan, province autonome juive", parut dans le numéro 32 du volume 14 d'Inprecor, le 1er juin 1934.

C'est d'ailleurs Hannah Arendt - figure du sionisme modéré et anticommuniste convaincue - qui le reconnut elle-même :

"La Révolution russe a porté un coup à la première thèse [sioniste] selon laquelle la question juive ne peut être résolue qu'en Palestine et que l'antisémitisme ne peut être éradiqué que par le développement de la Palestine, autrement dit par l'exode des Juifs hors de leurs terres d'origine."

Pour autant, la majorité des Juifs soviétiques demeurèrent antinationalistes et privilégièrent l'assimilation à la société soviétique. Seule une faible proportion s'installa au Birobidjan ou dans les colonies agricoles ; la majeure partie rejoignit les grandes villes soviétiques de Russie, de Biélorussie et d'Ukraine, rejetant le nationalisme juif sous toutes ses formes - qu'il fût sioniste, bundiste ou parrainé par les Soviétiques. À l'époque de la Seconde Guerre mondiale, les Juifs étaient si bien intégrés à la société soviétique que plus de cent généraux juifs servirent dans l'Armée rouge - fondée et dirigée par le bolchevik juif Léon Trotsky - au cours du conflit.

Les Soviétiques et l'Internationale communiste défendirent le droit des Palestiniens à se révolter contre les Britanniques et les sionistes tant dans les années 1920 que dans les années 1930, condamnant sans équivoque les sionistes. Au lendemain du soulèvement palestinien de 1929 lié au mur d'Al-Buraq, Gueorgui Safarov, directeur adjoint de la section orientale du Komintern, condamna fermement les "colonies sionistes en Palestine", qualifiant la "communauté juive de Palestine [d']avant-garde de l'impérialisme britannique".

Toutefois, à la fin de la guerre et après la Shoah, Staline opéra un revirement complet.

Le revirement sioniste

Le lobbying sioniste auprès des ambassades soviétiques en Grande-Bretagne et en Turquie a joué un rôle, sans toutefois constituer la raison principale. Au début de la guerre froide, les monarchies arabes réactionnaires et la direction palestinienne conservatrice étaient alliées à l'Occident impérialiste. Leurs alliances d'après-guerre et leur hostilité au communisme ne les rendaient guère sympathiques aux yeux des Soviétiques.

Les prétentions sionistes à un engagement socialiste et à une neutralité dans la guerre froide ont contribué à convaincre les Soviétiques de soutenir une solution à État unique pour les Palestiniens et les colons juifs ou, à défaut, le partage de la Palestine en deux États : l'un pour les colons et l'autre pour la population autochtone.

En avril 1947, l'ambassadeur soviétique auprès de l'ONU, Andreï Gromyko, reçut de Moscou de nouvelles instructions qui bouleversèrent la position antisioniste soviétique antérieure. Gromyko prononça des discours passionnés en mai et novembre 1947, défendant le droit allégué des colons juifs à établir un État en Palestine tout en reprochant aux pays d'Europe occidentale de ne pas avoir aidé les Juifs pendant la guerre.

Lors de la proclamation de l'État d'Israël, les Soviétiques s'empressèrent de le reconnaître, s'attirant ainsi l'hostilité de la majeure partie du monde arabe et éloignant durablement aux yeux du public arabe tous les partis communistes arabes qui s'alignaient sur la ligne de Moscou. Si les Soviétiques pensaient avoir gagné un allié au Moyen-Orient en soutenant les sionistes, ils réalisèrent rapidement leur erreur de calcul.

Néanmoins, sous Nikita Khrouchtchev, qui avait succédé à Staline à la tête du parti l'année précédente, la délégation soviétique en Israël fut élevée au rang d'ambassade en juin 1954.

Ce furent toutefois les républiques arabes qui se révélèrent être les régimes arabes les plus favorables aux Soviétiques : l'Égypte à partir du milieu des années 1950, l'Irak après 1958 et l'Algérie après 1962, suivis par d'autres.

Les Soviétiques maintinrent leurs relations diplomatiques avec Israël, tandis que leur soutien aux républiques arabes demeura tiède comparé au soutien apporté par l'impérialisme occidental à Israël et aux régimes arabes réactionnaires. L'alliance d'Israël avec l'impérialisme et son hostilité envers les Soviétiques étaient telles qu'il a lancé une campagne qualifiant d'"antisémites" les Soviétiques - alors que ceux-ci constituaient le premier régime au monde à s'engager, en paroles comme en actes, dans la lutte contre l'antisémitisme.

Face au refus des Juifs des pays occidentaux de s'installer en Israël et à l'essoufflement de l'immigration, les Israéliens ont cherché à attirer les Juifs soviétiques pour peupler leur colonie de peuplement. C'est dans ce contexte qu'ils ont accusé les Soviétiques d'antisémitisme pour avoir refusé d'autoriser les Juifs soviétiques à partir pour Israël.

Limites diplomatiques

Les Soviétiques ont rompu leurs relations avec la colonie de peuplement juive après l'invasion israélienne de trois pays arabes en 1967. Israël a alors intensifié sa campagne contre l'"antisémitisme" soviétique, jusqu'à ce que les Soviétiques finissent par céder et autorisent une émigration juive à grande échelle à partir de 1971. La moitié de ceux qui sont partis ont choisi les États-Unis plutôt qu'Israël.

Cet assouplissement s'inscrivait dans la tentative soviétique de maintenir la détente avec les États-Unis, qui menaient la campagne antisoviétique pour le compte d'Israël. C'est le dirigeant soviétique Mikhaïl Gorbatchev qui a assoupli les restrictions à l'émigration entre 1987 et 1989, permettant à un million de Juifs soviétiques de quitter l'URSS en plein effondrement pour rejoindre Israël, le seul pays disposé à les accueillir sans réserve.

Gorbatchev a rétabli les relations diplomatiques avec Israël en octobre 1991 et, le 16 décembre de la même année, sous la pression des États-Unis, l'Union soviétique a voté l'abrogation de la résolution de l'ONU qualifiant le "sionisme de racisme", résolution que les Soviétiques avaient pourtant soutenue en 1975.

Si le revirement de Staline concernant le sionisme avait été motivé par la Shoah, la guerre froide et la pénurie de dirigeants arabes pro-soviétiques, la guerre actuelle de l'Occident contre la Russie, le génocide des Palestiniens ainsi que l'anti-impérialisme de l'Iran et des résistances libanaise et palestinienne ne suffiraient-ils pas à provoquer un nouveau retournement de situation ?

Il est vrai que tous les régimes arabes, y compris l'Autorité palestinienne collaborationniste, sont aujourd'hui dans la poche de l'Occident, tout comme ils l'étaient en 1948. Ils ne sont toutefois pas les seuls acteurs sur l'échiquier politique.

Le soutien occidental au projet sioniste visait - comme l'a formulé l'antisémite Winston Churchill dans son article de 1920 intitulé "Le sionisme contre le bolchevisme" - à porter un coup à la Révolution russe et au "communisme international", qu'il assimilait à un "complot mondial" juif.

La déclaration Balfour britannique, publiée en 1917 en soutien à ce que Churchill appelait les "Juifs nationaux" - cinq jours avant le triomphe de la Révolution russe -, avait été conçue pour empêcher les Juifs russes de soutenir la révolution. Le plan a échoué.

Sous Gorbatchev, toutefois, l'Union soviétique a judicieusement émis l'un de ses derniers votes à l'ONU en faveur de la réhabilitation du sionisme. En soutenant l'abrogation de la résolution qualifiant le sionisme de racisme quelques jours avant la chute de l'URSS, elle a effacé une fois pour toutes l'antisionisme de l'ère soviétique.

Au vu de ce passé, la Fédération de Russie ne doit guère s'attendre à voir évoluer sa position au Moyen-Orient. À moins de modifier radicalement sa stratégie dans la région, elle restera un acteur négligeable dans la lutte en cours pour mettre fin au colonialisme de peuplement sioniste et à l'impérialisme régional israélien.

Article original en anglais sur  Middle East Eye / Traduction MR

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