Mujahed Al-Saadi, 2 octobre 2026.- Peu après minuit, le 19 septembre 2024, un important contingent militaire israélien est arrivé à Jénine et a pris d'assaut mon domicile dans le quartier d'Al-Saada, à l'ouest de la ville. Ce fut le début d'une épreuve de vingt-deux mois de détention pour moi.

À GAUCHE : Mujahed Al-Saadi immédiatement après sa libération de prison le 14 juillet 2026. À DROITE : Mujahed Al-Saadi à Jénine le 30 septembre 2026. Photos fournies par Mujahed Al-Saadi.
Le bruit des explosions emplissait l'air alors que les forces d'occupation lançaient des grenades assourdissantes et enfonçaient les portes de ma maison. Les soldats ont agi très vite. Dès les premiers instants de leur arrivée, ils m'ont violemment passé à tabac sous les yeux de ma famille. Ils m'ont ensuite bandé les yeux et attaché les mains. Ils ont fouillé la maison et confisqué mon matériel de journaliste, notamment mes caméras, mon matériel électronique et mes téléphones portables.
Ils m'ont couvert d'insultes et d'obscénités ; ils ont continué à me frapper alors que j'étais entravé à l'intérieur de leur véhicule militaire. Puis ils m'ont conduit vers une base militaire située à l'ouest de Jénine, connue sous le nom de camp Salem ; j'y ai passé une journée et une nuit entières en plein air, sans nourriture ni eau. C'est là qu'a débuté le premier chapitre de ma détention.
Depuis le 7 octobre 2023, les prisons de l'occupation, placées sous l'autorité du ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir, sont devenues des mouroirs pour les vivants. Les détenus y subissent diverses formes de mauvais traitements, notamment la privation de nourriture, l'humiliation et la mise à mort délibérée par une politique de négligence médicale. Le nombre de Palestiniens arrêtés par les forces d'occupation depuis le 7 octobre a dépassé les 25.000 ; près de 10.000 d'entre eux sont actuellement derrière les barreaux, contre un peu plus de 5.000 auparavant.
Le lendemain, j'ai été transféré à la prison de Megiddo, située près de Jénine. J'y suis arrivé à 3 heures du matin. Les nouveaux détenus sont accueillis par de tabassages violents : c'est le rituel, la première étape de l'admission en prison. J'ai été frappé sur des zones sensibles du corps, puis déshabillé et contraint de porter des vêtements de mauvaise qualité et malodorants. On m'a confisqué toutes mes affaires personnelles, y compris ma bague et ma montre.
La prison de Megiddo compte dix sections. Chaque section comprend seize cellules, chacune hébergeant dix détenus dans un espace n'excédant pas vingt mètres². Au fond de chaque cellule se trouve une unique installation sanitaire partagée par les dix prisonniers.
On m'a conduit dans l'une des cellules et jeté à terre. J'ai passé la première nuit sans matelas ni couverture. Le lendemain, on m'a remis un matelas mince et nauséabond ; il avait probablement plus de dix ans. C'est ainsi qu'a débuté le cycle de mauvais traitements et de torture, les détenus étant privés de leurs droits les plus élémentaires.
Mujahed Al-Saadi en reportage à Jénine le 8 septembre 2024, moins de deux semaines avant son arrestation par les forces israéliennes. Photo fournie par Mujahed Al-Saadi.
Nous recevions très peu de nourriture. Le repas du matin se limitait à une cinquantaine de grammes de yaourt, quelques petits morceaux de concombre ou de tomate et trois tranches de pain. Ce type de repas était distribué à tous les détenus. C'était la première nourriture qu'on me donnait depuis mon arrestation, quarante-huit heures plus tôt.
Le déjeuner se limitait à 30 grammes de riz et environ 50 grammes de légumineuses, comme des pois chiches. Les aliments étaient servis froids. Le dîner était tout aussi frugal : pas plus d'un œuf, 10 grammes de houmous et quelques tranches de poivron.
Je pesais 89 kilogrammes lors de mon arrestation et 59 kilogrammes à ma libération ; j'ai perdu près d'un tiers de mon poids durant ma détention.
Depuis le 7 octobre 2023, l'occupant a réduit la quantité de nourriture fournie aux prisonniers et a fermé la cantine située dans chaque section de la prison, où les détenus pouvaient auparavant acheter des produits d'hygiène personnelle ainsi que de la nourriture et des conserves qu'ils pouvaient préparer eux-mêmes en cuisine.
Certains prisonniers mettaient de côté leur petit-déjeuner, leur déjeuner et leur dîner pour les consommer en un seul repas, simplement pour ressentir une sensation de satiété.
Un homme adulte a généralement besoin de 1.500 à 2.000 calories par jour, mais les trois repas qui nous étaient servis ne représentaient pas plus de 5 % de cet apport. Sans parler de la piètre qualité de la nourriture.
Les produits d'hygiène personnelle nous ont également été retirés ou refusés, notamment les brosses à dents, les rasoirs et les coupe-ongles, ainsi que d'autres articles de toilette de base. Je n'ai pu prendre ma première douche que 15 jours après mon arrestation, moment où j'ai reçu mon premier sachet de 30 grammes de shampoing. Nous ne recevions qu'un seul sachet de shampoing par semaine pour la toilette ou tout autre usage. Le manque de produits d'hygiène de base a conduit environ 95 % des prisonniers à contracter la gale, une affection cutanée qui s'est propagée en raison de la mauvaise hygiène, de la grave pénurie de produits de nettoyage et du manque de vêtements. La pénurie de vêtements était telle que les prisonniers étaient souvent contraints de les partager.
La gale est si répandue et persiste si longtemps en prison que certains détenus ont tenté de mettre fin à leurs jours à cause d'elle. Les symptômes incluent des éruptions cutanées sur tout le corps et les zones sensibles, accompagnées de démangeaisons constantes et insupportables qui empêchent les prisonniers de dormir ou de se reposer. Des furoncles se développent et laissent s'écouler du sang infecté. Des prisonniers sont également morts en martyr en raison d'une négligence médicale systématique. L'un d'eux a vu apparaître des furoncles près du cœur ; en éclatant, ils ont provoqué une hémorragie interne et une infection généralisée.
Avant le 7 octobre, le nombre de détenus disposant d'un dossier médical dans les prisons de l'occupant ne dépassait pas la centaine. Aujourd'hui, tous les prisonniers ont un dossier médical et nécessitent des soins intensifs. Certains souffrent de maladies cardiaques ou de diabète, tandis que d'autres ont besoin d'opérations urgentes et d'une intervention chirurgicale immédiate, mais l'occupant retarde leur traitement.
Plus de 90 prisonniers palestiniens sont morts dans les prisons israéliennes depuis octobre 2023, nombre d'entre eux en raison d'une négligence médicale délibérée, incluant la privation de médicaments de base. À Megiddo, un seul comprimé d'analgésique Acamol, lorsqu'il y en avait, était partagé entre plus de dix prisonniers, qui le réduisaient en poudre pour le dissoudre dans de l'eau.
Les raids et les sévices dont nous étions victimes, mes codétenus et moi, étaient perpétrés par plus de cinq unités, dont l'unité Dror ; cette dernière a été affectée aux prisons de l'occupant après le 7 octobre avec pour mission de réprimer et d'humilier les prisonniers, ainsi que de fouiller leurs cellules.
Aujourd'hui, dans les prisons de l'occupant, même un sac en plastique vide - conservé par les détenus pour y ranger leurs maigres rations de pain et éviter qu'il ne sèche ou ne s'abîme - est considéré comme un objet prohibé. Un prisonnier peut être pris pour cible et maltraité si l'on trouve en sa possession un gobelet en plastique à usage unique. Si un détenu entonne l'appel à la prière à voix haute ou pratique simplement son culte dans sa cellule, cette unité intervient pour le réprimer, le frapper et le maltraiter.
Un soir, vers 20 heures, l'unité Dror a fait irruption dans ma cellule, située dans le secteur 9 de la prison de Megiddo. Ils ont fouillé la pièce et nous ont frappés. Ensuite, ils nous ont emmenés dehors dans le froid glacial de la nuit, nous ont déshabillés et nous ont jetés au sol. Ils nous y ont laissés plus de deux heures, nos corps exposés à ce froid intense. Nous étions contraints de rester allongés sur le ventre, les mains menottées dans le dos, le visage tourné vers l'évacuation des eaux usées du secteur. L'odeur était insoutenable.
Après avoir saccagé la pièce, ils ont déversé du shampoing et de l'eau froide sur nos vêtements, nos matelas et nos couvertures. Lorsque nous avons regagné la cellule, une odeur infecte y régnait, car ils avaient mis des détritus sur nos affaires et tout inondé d'eau. C'était l'une des formes de maltraitance que nous subissions. Ce jour-là, je ne l'oublierai jamais. Cette nuit-là, nous avons tous dormi sur les lits en fer nus, sans matelas ni couvertures. Même la fenêtre de la cellule était restée ouverte, sans vitre, nous laissant exposés au froid de l'hiver.
Au cours des trois dernières années, l'occupant a emprisonné des milliers de Palestiniens, le nombre total de détenus ayant atteint, à un moment donné, plus de 10.000 personnes. Nombre d'entre eux sont des détenus administratifs, maintenus en détention en vertu de ce que l'on appelle la loi sur la détention administrative d'urgence ; en vigueur depuis l'époque du mandat britannique, cette loi permet aux autorités d'emprisonner des Palestiniens pour une durée indéterminée, sans inculpation ni procès.
J'ai été placé en détention administrative 72 heures après mon arrestation. J'y suis resté six mois, une détention arbitraire sans accusation précise, fondée sur l'allégation selon laquelle je représentais une menace pour la sécurité, alors que je ne faisais qu'exercer mon métier de journaliste en couvrant les événements à Jénine et dans toute la Cisjordanie. À l'issue de cette première période de six mois, ma détention administrative a été renouvelée une deuxième, une troisième, une quatrième, puis une cinquième fois ; j'ai ainsi passé 22 mois dans les prisons de l'occupant, sans inculpation ni la moindre preuve étayant les accusations portées contre moi. Ces prolongations arbitraires empêchent le détenu de savoir quand il sera libéré, ce qui accroît l'amertume liée à la détention et rend plus difficile l'adaptation aux conditions carcérales. C'est ainsi que l'occupant maintient des dizaines de journalistes derrière les barreaux.
Quant aux tribunaux militaires chargés de juger les Palestiniens de Cisjordanie, il en existe deux : le tribunal militaire d'Ofer, près de Ramallah, et celui de Salem, à l'ouest de Jénine.
Une autre forme de torture et de privation réside dans l'impossibilité pour les détenus de communiquer avec leur famille et dans les restrictions imposées aux visites des avocats. Les familles doivent obtenir une autorisation pour qu'un avocat privé puisse rendre visite au détenu ; c'est le seul moyen d'établir un contact et de rassurer tant le prisonnier que ses proches.

À GAUCHE : Mujahed Al-Saadi en reportage depuis Jénine le 5 juin 2024. À DROITE : Mujahed Al-Saadi avec des collègues à Jénine le 22 avril 2024. Photos fournies par Mujahed Al-Saadi.
Or, une telle visite coûte plus de 700 shekels (environ 200 €) au détenu et ne dure que cinq minutes. Pire encore, le détenu est extrait de sa cellule à 6 heures du matin et doit attendre jusqu'à 15 heures, à genoux, les yeux bandés et les mains menottées dans le dos. Jusqu'à 30 détenus peuvent attendre simultanément. Chacun est conduit à tour de rôle pour s'entretenir avec l'avocat. Il arrive, en de rares occasions, que la visite dure 10 minutes. Ce laps de temps est insuffisant pour échanger des informations et des nouvelles concernant le détenu et sa famille. Lors de l'une des visites de mon avocat, on m'a sorti de ma cellule à six heures du matin. Les gardiens m'ont frappé ; j'avais les mains entravées dans le dos et les yeux bandés. Une vingtaine d'autres détenus attendaient dans la pièce avec moi. Quand mon tour est arrivé, on m'a retiré mes entraves et le bandeau. Je me suis rapidement assis sur la chaise, face à l'avocat. Il était visiblement choqué par mon apparence, qui avait radicalement changé par rapport aux photos que ma femme lui avait envoyées sur son téléphone. Il me regardait avec incrédulité. Cela se passait après près de six mois de détention.
Après être resté assis cinq minutes - peut-être moins - sur cette chaise, l'avocat m'a annoncé que mon frère aîné était tombé en martyr lors d'un raid sur la ville de Jénine, alors que les forces israéliennes tentaient d'arrêter l'un de nos voisins. Les soldats de l'occupation l'ont abattu chez lui et ont empêché les ambulances de l'atteindre pour lui prodiguer des soins. Je me souviens n'avoir pu me contenir et m'être effondré en larmes. Les gardiens de prison m'ont alors roué de coups sur tout le corps. C'est ainsi que se déroulent les visites des avocats.
En vertu de la loi israélienne, un détenu a droit à une visite d'une durée comprise entre 30 et 45 minutes. Pourtant, l'occupation continue de priver les détenus de ce droit.
La vie en prison est faite de cruauté, de privations, d'humiliations et d'indignité, du moment de l'arrestation jusqu'à celui de la libération. Lorsque j'ai finalement été libéré, on m'a sorti de ma cellule tôt le matin et on m'a rendu les affaires confisquées le premier jour. J'ai ensuite été conduit devant les directeurs de la prison, qui menacent et intimident tout détenu sur le point d'être libéré. Après cela, je suis resté enfermé dans une cellule pendant plus de trois heures, en attendant l'arrivée du véhicule de transfert des prisonniers. On m'a ensuite conduit jusqu'à l'un des points de contrôle les plus proches des territoires palestiniens occupés avant de me relâcher.
Lorsqu'un prisonnier sort de prison, il semble avoir vieilli, non seulement à cause du manque de nourriture et des mauvais traitements, mais aussi psychologiquement, en raison des humiliations et des privations constantes. Le prisonnier en vient à croire qu'il ne pourra jamais retrouver la vie, ni même son humanité. Privé de tout contact direct avec sa famille, il finit par perdre confiance en la vie à l'extérieur de la prison, percevant le monde extérieur comme un lieu dépourvu de vie.
Je voyais cela comme un rêve lointain : voir la porte de la prison s'ouvrir pour me laisser sortir. Puis, je me rappelle que je suis bel et bien sorti de ce sombre cimetière.
Le nombre de prisonniers décédés dans les prisons de l'occupation depuis le 7 octobre est bien plus élevé que celui enregistré au cours des décennies précédentes. Mon corps, déjà fragile, a développé des problèmes de santé, notamment au niveau de la thyroïde et du foie. Plusieurs de mes fonctions physiologiques ont été altérées par les carences nutritionnelles, le manque de nourriture et les mauvaises conditions d'hygiène.
Au moment de mon arrestation, ma plus jeune fille, Maria, avait six mois. À mon retour, vingt-deux mois plus tard, elle avait plus de deux ans et refusait ma présence à la maison. Il a fallu de nombreuses tentatives et près de trente jours pour qu'elle finisse par m'accepter.
Quiconque est libéré des prisons de l'occupation a le sentiment de commencer une nouvelle vie. Ces prisons sont des fosses communes où les détenus attendent l'annonce de leur propre mort.
Article original en anglais sur Drop Site News / Traduction MR
