📚 06/10/2026 euro-synergies.hautetfort.com  14min ⁑️ 6 #329052

La France des révoltes et l'illusion d'une convergence entre travailleurs et périphéries ethniques

500px/333px - 162.13 Koreduce by 50%del

par Sergio Filacchioni

Source:  ilprimatonazionale.it

Rome, 3 octobre — Après le refrain selon lequel «en France, au moins, ils savent manifester», il en est un second qui accompagne désormais presque automatiquement chaque nouvelle flambée de contestation de l'autre côté des Alpes: la convergence. Le mot a refait surface ces derniers jours, tandis que le mouvement parti des lycées français s'étendait rapidement, passant d'une protestation contre le manque d'enseignants, la surpopulation et la dégradation des établissements à une mobilisation nationale qui, au 3 octobre, avait touché plus de 1200 écoles et entraîné plus de cinq mille arrestations. Syndicats, enseignants et organisations politiques ont progressivement rejoint un mouvement né avant eux, tandis qu'aux revendications scolaires se sont ajoutés incendies, affrontements et formes de violence urbaine que le gouvernement français a présentés comme un changement de nature de la contestation.

De là découle une image presque inévitable: les élèves commencent, les professeurs les rejoignent, les travailleurs se mettent en grève, les périphéries ethniques se mobilisent, et ce qui était un conflit particulier devient une opposition générale. Le verbe choisi par Ilaria Salis pour commenter les protestations françaises a d'ailleurs précisément été «élargir». C'est une image politiquement séduisante, comme toute utopie, car elle promet de résoudre par la quantité ce que la politique ne parvient plus à construire par l'organisation: si suffisamment de colères finissent par se retrouver dans la même rue, tôt ou tard naîtra aussi le sujet capable de les représenter. Seulement, l'histoire française des trente dernières années suggère exactement le contraire. Une révolte peut s'étendre sans converger, car occuper simultanément le même espace ne signifie pas partager la même conception du conflit, de l'État, du travail ou de l'ordre qui devrait lui succéder.

500px/375px - 155.24 Koreduce by 50%del

Toutes les révoltes françaises ne sont pas une seule et même révolte

Depuis des décennies, la France connaît une récurrence du conflit social qui a peu d'équivalents en Europe. En 1995, les grèves contre le plan Juppé paralysèrent pendant plusieurs semaines une partie décisive du pays et contraignirent le gouvernement à retirer certaines des mesures prévues concernant les régimes de retraite des travailleurs des transports. Huit ans plus tard, ce furent les intermittents du spectacle qui paralysèrent festivals et institutions culturelles pour protester contre la réforme de leur régime de protection sociale, jusqu'à entraîner l'annulation du Festival d'Avignon de 2003. Vinrent ensuite les émeutes des banlieues de 2005, les grandes mobilisations contre les réformes des retraites et la loi Travail, les Gilets jaunes de 2018, la nouvelle bataille sur les retraites et, en 2023, les émeutes consécutives à la mort de Nahel Merzouk, qui se propagèrent en l'espace d'une semaine à près de neuf cents communes françaises. Lue comme une séquence continue, cette histoire peut donner l'impression d'un mouvement unique qui referait périodiquement surface. En réalité, derrière la continuité des barricades se trouvent des mondes très différents.

500px/325px - 69.61 Koreduce by 50%del

Le mouvement de 1995 appartenait encore pleinement à une culture du conflit organisé: cheminots, transports publics et autres secteurs de l'État disposaient de structures syndicales, d'assemblées, de représentants, d'objectifs définis et d'une mémoire des mobilisations antérieures. La radicalité ne consistait pas simplement à élever le niveau de l'affrontement, mais à parvenir à le maintenir assez longtemps pour le transformer en rapport de force. La protestation des intermittents de 2003, elle aussi, tout en donnant naissance à des coordinations capables d'agir en dehors des structures syndicales traditionnelles, conservait une composition identifiable et, surtout, un objet précis de conflit : le régime d'assurance-chômage d'une catégorie professionnelle qui connaissait parfaitement l'institution contre laquelle elle luttait.

Avec les émeutes des banlieues apparaît une autre forme. Le conflit devient plus territorial, générationnel et discontinu ; il peut se propager à une vitesse considérable, mais ne dispose pas nécessairement d'une organisation capable de transformer l'incendie en continuité. Les émeutes de 2023 en ont constitué une manifestation évidente : des centaines de communes touchées, des milliers de voitures incendiées, des mairies, des commissariats et d'autres bâtiments publics attaqués, mais aucune structure nationale issue de cette explosion et capable d'en préserver la force pour la transformer en programme. La différence ne réside donc pas entre une protestation policée et une protestation violente. Elle se situe entre un conflit qui possède une forme et un autre qui consume sa propre force au moment même où il la manifeste.

Quand la radicalité n'est plus qu'intensité

Telle est la limite de la forme-émeute, qui s'est progressivement imposée dans l'imaginaire de la contestation contemporaine. Sa force est évidente : elle ne nécessite pas d'appareils lourds, se diffuse rapidement, rend difficile toute prévision du lieu où l'affrontement éclatera et, grâce aux réseaux sociaux, peut déplacer en quelques heures des groupes de jeunes d'un établissement à l'autre ou d'un quartier à l'autre. La note des services de renseignement parisiens consacrée aux mobilisations actuelles décrit précisément TikTok et Snapchat comme des outils au moyen desquels les lycéens établissent des contacts et se prêtent mutuellement assistance lors des blocages. Dans le même document, le mouvement apparaît toutefois extrêmement fragmenté et difficile à contrôler, à tel point que la reconstitution proposée par Le Monde relativise la thèse gouvernementale d'une direction centrale de La France insoumise et évoque plutôt la tentative de la gauche radicale de se greffer sur une contestation qui avait déjà éclaté spontanément.

Le problème vient ensuite. La spontanéité peut déclencher un conflit, mais elle ne lui indique pas où aller. Un mouvement organisé cherche à préserver ses forces, à choisir ses objectifs, à empêcher que chaque provocation ne détermine l'orientation de la journée, à limiter les arrestations et les blessés qui ne produisent aucun avantage et, surtout, à maintenir un rapport entre les moyens employés et le but poursuivi. Le service d'ordre des anciennes mobilisations n'était pas seulement un vestige militariste de la politique du XXe siècle ; il indiquait que quelqu'un maîtrisait suffisamment le mouvement pour assumer la responsabilité de le discipliner. L'émeute renverse cette logique. La capacité à produire du désordre augmente tandis que celle de déterminer la signification politique de ce désordre s'affaiblit. Une nuit peut être beaucoup plus violente et, le lendemain matin, il peut y avoir beaucoup moins de choses à négocier.

500px/333px - 165.97 Koreduce by 50%del

Le mouvement français de ces derniers jours rend cette contradiction particulièrement visible, puisqu'il est né de revendications scolaires élémentaires. Selon la reconstitution du Monde, le blocage initial de Créteil est parti sans partis ni syndicats, à l'initiative d'élèves exaspérés par les emplois du temps, le manque de professeurs, l'inadaptation des locaux et l'incertitude entourant leur avenir. Quelques jours plus tard, le gouvernement parlait d'un basculement vers les « violences urbaines », avec des établissements incendiés, des membres du personnel blessés et des groupes se déplaçant d'une école à l'autre.

Le paradoxe est difficile à ignorer : une protestation réclamant davantage d'enseignants peut finir par offrir sa scène à ceux qui agressent le personnel scolaire ou incendient une école. Non parce que ces deux phénomènes seraient nécessairement l'expression d'un même mouvement, mais précisément parce que, lorsqu'une direction reconnue fait défaut, l'espace ouvert par la protestation devient également accessible à ceux qui n'en partagent pas les revendications. Appeler tout cela « convergence », c'est résoudre par les mots une contradiction qui, politiquement, demeure intacte.

Les Gilets jaunes ont réussi là où la convergence devient difficile

Les Gilets jaunes constituent à cet égard un précédent beaucoup plus intéressant que les émeutes des banlieues, car ils ont, pendant un certain temps, construit un espace politique dans lequel des personnes issues de milieux différents pouvaient se reconnaître sans qu'un parti ait défini à l'avance la signification de leur présence. Le mouvement est né en 2018, en dehors des grandes structures syndicales et partisanes, autour du prix du carburant et de la situation économique de la France périphérique, avant d'élargir rapidement son champ aux inégalités, aux salaires, aux services publics, à la fiscalité, à l'immigration et à la représentation politique. Les revendications circulant au sein du mouvement étaient elles aussi difficiles à enfermer dans l'axe traditionnel droite-gauche. Les 42 revendications publiées en novembre 2018 comprenaient une hausse du salaire minimum, une plus grande progressivité fiscale, la défense des retraites, l'opposition aux délocalisations et à l'austérité, la protection des petites entreprises, le contrôle des élus et des mesures relatives à la question migratoire.

500px/375px - 183.86 Koreduce by 50%del

La difficulté est apparue lorsqu'il a fallu passer de la présence à la représentation. Les tentatives de certains protagonistes de se présenter aux élections ou de parler au nom des Gilets jaunes se sont heurtées à une très forte résistance, tandis que des groupes comme celui de Commercy défendaient le principe d'assemblées populaires contre l'idée même que quelqu'un puisse facilement devenir le porte-parole du mouvement. C'est précisément ce passage qui montre à quel point la convergence est une construction politique et non une simple photographie sociale. Les Gilets jaunes sont parvenus à rassembler des intérêts différents précisément parce qu'ils ont suspendu, pendant un certain temps, la question de savoir qui devait les représenter ; lorsque cette question est devenue inévitable, toute la difficulté de transformer leur force en sujet stable est apparue. La véritable convergence a donc un coût. Elle exige de renoncer à une partie de ses propres catégories, d'accepter des éléments étrangers à son propre lexique et de trouver un intérêt commun suffisamment puissant pour unir ce qui demeure différent.

500px/280px - 122.8 Koreduce by 50%del
327px/500px - 55.67 Koreduce by 50%del

La « maranza » révolutionnaire existe surtout dans l'esprit de ceux qui le cherchent

C'est ici que le débat français rejoint directement une tentation qui, ces dernières années, a également trouvé sa place en Italie: transformer la marginalité urbaine en sujet politique du simple fait qu'elle est marginale. La version la plus aboutie en a été élaborée par Houria Bouteldja dans Beaufs et barbares, publié en Italie sous un titre qui ne laisse aucune place à l'équivoque: Maranza di tutto il mondo, unitevi ! — « Maranzas de tous les pays, unissez-vous ! ». Le projet déclaré consiste à construire une alliance entre les « barbares » des périphéries postcoloniales et les « ploucs » issus du monde du travail pauvre européen, en réunissant les jeunes des deuxième et troisième générations, les travailleurs appauvris et d'autres laissés-pour-compte au sein d'un bloc capable d'affronter à la fois l'ordre économique et le « contrat racial ». Cette intuition contient une vérité matérielle et une erreur politique. La vérité est que la précarisation, la désindustrialisation, la crise du logement et la marginalité urbaine peuvent toucher des personnes qui n'ont pas les mêmes origines et les placer du même côté de certaines fractures économiques. L'erreur consiste à croire que cette position produit à elle seule le « nous » nécessaire pour les transformer en une force unique.

La conscience de classe n'est d'ailleurs pas la conséquence mécanique du solde d'un compte bancaire. Si tel était le cas, chaque crise économique aurait automatiquement provoqué une révolution et chaque périphérie aurait engendré la même politique. L'ancien mouvement ouvrier européen est devenu ce qu'il fut parce qu'il a construit tout un monde autour d'une condition économique : syndicats, coopératives, partis, sections, journaux, maisons du peuple, rites, symboles, disciplines et mémoires familiales. Il ne s'est pas contenté de constater que des millions de personnes étaient exploitées ; il leur a appris à interpréter cette exploitation de la même manière. Lorsque cette transmission se brise, la marginalité reste disponible pour des interprétations différentes, voire incompatibles. C'est précisément ce qui fragilise l'idée du « maranza » comme nouveau prolétaire. Le jeune qui vit aux marges de la ville, déteste la police, consomme des symboles de statut social et participe à une émeute ne franchit pas la première étape d'un parcours politique simplement parce qu'un intellectuel parvient à le faire entrer dans une catégorie marxiste. Il peut avoir des intérêts matériels communs avec un travailleur, mais aussi se faire une représentation complètement différente de l'autorité, de la propriété, de la communauté et même de ce qu'il considère comme une vie réussie.

500px/256px - 109.57 Koreduce by 50%del

La même erreur était déjà perceptible dans l'interprétation des banlieues françaises. Entre la génération de la Marche pour l'égalité de 1983 et celle des émeutes de 2005, ce ne sont pas seulement les conditions matérielles qui ont changé, mais aussi les structures par lesquelles ces conditions se transformaient en action collective. La sociologie française a précisément insisté sur la rupture générationnelle des formes associatives et politiques dans les périphéries. Ce qui demeure constant, c'est la marginalité ; ce qui change radicalement, c'est la manière dont elle se transforme en comportement public. C'est pourquoi deux groupes peuvent avoir des raisons différentes de haïr le même ordre sans avoir aucune raison d'en construire ensemble un nouveau.

La convergence est le problème, non la solution

La France insoumise semble aujourd'hui consciente d'au moins la première moitié du problème. Elle n'a pas besoin d'avoir organisé les blocages des lycées pour en comprendre le potentiel ; elle doit devenir la force capable de leur donner un sens avant que quelqu'un d'autre ne le fasse. Le gouvernement Lecornu a accusé LFI et les milieux d'ultragauche d'être à l'origine des protestations. Toutefois, la note des services de renseignement parisiens utilisée pour étayer cette interprétation ne concerne que la Seine-Saint-Denis et, comme l'a fait observer Le Monde, elle documente surtout la présence d'organisations désireuses de tirer parti d'une mobilisation fragmentée et déjà en cours. Cette stratégie est politiquement compréhensible, mais elle demeure un pari. Une protestation scolaire peut être reliée aux coupes budgétaires ; celles-ci, aux conditions de travail dans la fonction publique ; le travail public, à la politique économique du gouvernement ; et, à partir de là, on peut tenter de construire un front général. Mais plus ce front s'élargit, moins il est possible de tenir pour acquis que tous ceux qui le rejoignent partagent la même interprétation du conflit.

C'est précisément ici que le rêve de la « convergence » devient un raccourci lexical servant à appeler « unité » ce qui n'est encore que proximité, «conscience» ce qui peut n'être qu'un simple ressentiment, et «politique» ce qui ne demeure parfois qu'une pure et simple disposition à l'affrontement. Au cours des trente dernières années, la France a connu des grèves capables de faire plier les gouvernements, des révoltes urbaines sans représentation, des coordinations professionnelles, des mouvements transversaux et des émeutes capables de se propager dans des centaines de villes. Il n'existe aucune ligne ascendante conduisant naturellement d'une forme à l'autre. Au contraire, cette succession montre combien il est rare que l'intensité, l'étendue et la forme politique parviennent réellement à coïncider.

Le problème de ceux qui rêvent d'une convergence entre travailleurs, étudiants et populations marginalisées des métropoles réside alors dans l'ordre des opérations : ils imaginent d'abord l'utopie, puis cherchent à plier la réalité à cette image. C'est l'acte typique de la superstition marxiste, qui consiste à croire en l'existence d'une « conscience naturelle » des exploités, des marginaux et des plus démunis, qu'il suffirait de faire émerger.

500px/281px - 128.73 Koreduce by 50%del

L'histoire n'est pas mue uniquement par des intérêts matériels

Il est inutile de répéter qu'une communauté politique, aussi large soit-elle, ne naît pas seulement parce qu'un nombre suffisant de personnes sont en colère au même moment. Elle naît lorsque cette colère acquiert une mémoire, une discipline, un langage et une mesure commune de ce qu'il vaut la peine de défendre et de construire. L'ancienne politique le savait bien; la culture de l'émeute, au contraire, tend à confondre l'absence de forme avec la liberté à l'égard de toute forme. Et c'est ici que la rhétorique de la gauche se heurte à sa limite la plus profonde: l'histoire n'est pas mue uniquement par des intérêts matériels. Les appartenances, les identités ethniques et communautaires, la religion, les fidélités, les hostilités et les pulsions continuent d'agir sans se laisser ordonner selon la simple opposition entre le haut et le bas.

Dans les révoltes françaises de ces derniers jours, la contradiction atteint le paradoxe d'écoles incendiées et de membres du personnel agressés au sein d'une mobilisation née avant tout pour réclamer davantage d'enseignants et de meilleures conditions scolaires. En somme, nous avons là la démonstration qu'un élargissement peut se produire sans parvenir à engendrer la convergence tant rêvée. Et tant que l'on continuera de confondre la capacité d'incendier le même espace avec la volonté d'habiter le même monde, ce mot servira surtout à dissimuler le problème qu'il prétend avoir résolu.

 euro-synergies.hautetfort.com