Les difficultés de l'UE à négocier avec la Chine vont au-delà des tarifs douaniers et des quotas - les différences économiques structurelles, la fragmentation politique en Europe et les tensions géopolitiques plus larges révèlent une incompréhension fondamentale de la Chine à laquelle Bruxelles a affaire et du monde dans lequel elle doit rivaliser.
Le décalage stratégique : l'angle mort de l'Europe sur la Chine
Le fait que les négociateurs européens omettent fréquemment de prendre en compte l'approche civilisationnelle séculaire de la Chine dans la conduite de l'État et sa mémoire historique témoigne d'un profond décalage culturel et conceptuel. Si les divergences économiques et réglementaires engendrent des tensions immédiates, c'est une méconnaissance plus profonde de l'histoire, de la philosophie politique et économique qui provoque un alignement stratégique déficient.
Il ne s'agit pas seulement de droits de douane ou de quotas ; c'est le reflet d'une mémoire courte européenne face à la stratégie de long terme chinoise.
Bruxelles reste guidée par une approche essentiellement technocratique et transactionnelle, alors que Pékin négocie avec la patience d'une civilisation qui pense en décennies, voire en siècles, bien au-delà des cycles électoraux. L'habitude européenne de considérer la Chine sous l'angle réglementaire, économique ou idéologique l'empêche de percevoir les causes fondamentales de la tension.
La Chine n'est pas un simple partenaire commercial à qui l'on pourrait imposer un changement de modèle économique selon les préférences européennes. C'est une grande puissance dotée de sa propre histoire, de son système politique, de son modèle économique et de ses objectifs stratégiques.
L'Europe n'a pas à approuver le système politique chinois, mais si elle veut négocier efficacement, elle doit le comprendre.
Les dirigeants européens feraient bien de méditer les propos de l'ancien diplomate singapourien Kishore Mahbubani : "La Chine est le pays qui portera le XXIe siècle - cela devrait être une évidence pour tous."
Le problème, c'est que Bruxelles aborde trop souvent la Chine avec un sentiment de supériorité implicite. L'argument selon lequel "la Chine n'est pas une démocratie" sert sans cesse à se distinguer de Pékin, mais il n'explique en rien la logique chinoise ni les raisons de ses succès économiques.
On ne peut pas simplement transférer les valeurs d'une civilisation à une autre. Pour la Chine, la stabilité, la paix et le bien-être social de la population revêtent une importance historique majeure. En Europe, un gouvernement centralisé et fort n'a pas la même signification politique qu'en Chine.
Comme l'a souligné Kishore Mahbubani, il est difficile de transposer les valeurs politiques d'une civilisation à une autre. En Chine, l'histoire a accordé une importance particulière à la stabilité politique, à l'ordre social, à la paix et au bien-être matériel, alors que la démocratie libérale à l'occidentale n'est pas forcément considérée comme la priorité politique absolue.
Mahbubani cite des enquêtes faisant état d'un niveau de satisfaction exceptionnellement élevé à l'égard du gouvernement chinois, tout en soulignant que de nombreux Chinois associent davantage la stabilité politique, la gouvernance efficace et le bien-être économique à la légitimité du pouvoir qu'à la démocratie libérale occidentale.
Des enquêtes menées à plusieurs reprises par la Harvard Kennedy School ont ainsi révélé que plus de 90 % des personnes interrogées en Chine se disent satisfaites du gouvernement chinois.
Ignorer ces différences ne les fait pas disparaître. Cela ne fait que rendre la stratégie européenne moins efficace.
Blocage à la table des négociations : exigences, contradictions et vœux pieux
Les négociations d'octobre à Pékin - qualifiées par le commissaire européen au Commerce, Maroš Šefčovič, de "réunion super cruciale" - visent à s'attaquer au gigantesque déficit commercial de l'UE avec la Chine, qui s'élève à 360 milliards d'euros. Les discussions officielles ont commencé en juin, lorsque Bruxelles a réclamé bien plus que des réductions de droits de douane.
L'Union européenne souhaite mettre en place des mécanismes pour éviter les déferlements d'exportations chinoises dans certains secteurs, offrir aux entreprises européennes un meilleur accès au marché chinois, et obtenir des garanties à long terme sur les matières premières critiques, en particulier les terres rares.
Les discussions se répartissent en quatre axes : rééquilibrage du commerce et de l'investissement, contrôles à l'exportation, droits de propriété intellectuelle et réforme de l'OMC.
Mais une contradiction majeure traverse ces négociations.
L'UE veut que la Chine ouvre davantage son marché et augmente ses achats de produits européens, tout en souhaitant imposer de nouveaux quotas et restrictions aux importations et investissements chinois.
Bruxelles demande donc à Pékin de faciliter l'accès des entreprises européennes, tout en se préparant à restreindre l'accès des produits chinois.
Cette contradiction est devenue plus flagrante ces derniers mois, alors que Bruxelles presse Pékin d'accepter des quotas sur les exportations chinoises vers l'UE. Ces quotas vont bien au-delà d'une simple discussion sur les droits de douane et l'accès au marché.
Du point de vue de Pékin, ces questions sont évidemment liées : si l'Europe limite l'accès du made in China à son marché, pourquoi la Chine accorderait-elle des concessions asymétriques en ouvrant le sien aux Européens ?
L'Europe se retrouve ainsi à exiger de la Chine une ouverture économique qu'elle-même est de moins en moins prête à concéder.
Le problème n'est pas que l'UE n'ait pas de préoccupations économiques légitimes - elle en a. Mais elle semble vouloir traiter toutes ses faiblesses en demandant à la Chine de résoudre les problèmes de compétitivité européens.
La stratégie européenne risque ainsi de conduire à une impasse.
Enfin, la relation économique UE-Chine ne se résume pas à un déficit de 360 milliards d'euros. Les entreprises européennes génèrent chaque année environ 30 milliards d'euros de profits en Chine, dont 12 milliards sont rapatriés sous forme de dividendes. En 2025, l' UE affichait un excédent de 21,2 milliards d'euros dans les services avec la Chine. De plus, les visiteurs chinois injectent des milliards dans le tourisme et le commerce européens - rien qu'en France, en Espagne et en Italie, les touristes chinois ont dépensé 12 milliards d'euros en 2025. En Italie, selon une autre méthode de calcul de l'impacte du tourisme plus ample, cela représentait 11,7 milliards d'euros. Par ailleurs, les investissements chinois dans l'UE atteignent environ 80 milliards d'euros.
Les principaux produits importés par l'UE depuis la Chine sont les équipements de télécommunications et audio, les machines de bureau, ordinateurs et assimilés, ainsi que le matériel électrique. Les exportations européennes vers la Chine concernent surtout les machines, les automobiles et leurs pièces détachées.
La stratégie dure de l'Europe : beaucoup de paroles, peu d'actes ?
Des éléments indiquent que Bruxelles complique la négociation. Mais cette fermeté accrue renforce-t-elle vraiment la position européenne, ou ne fait-elle que rendre un accord plus difficile à atteindre ?
L'Europe exige désormais tout à la fois : une baisse des exportations chinoises vers l'UE, une plus grande ouverture du marché chinois aux entreprises européennes, des actions contre les subventions et la surcapacité, des garanties sur les matières premières critiques, et l'acceptation par la Chine de dispositifs de protection contre l'expansion industrielle chinoise.
Parallèlement, le Parlement européen envisage de durcir les restrictions sur les investissements chinois.
Un rapport publié en septembre par les rapporteurs du Parlement suggère d'imposer des conditions particulièrement strictes aux investissements chinois dans les secteurs où la Chine domine mondialement, comme les véhicules électriques, les batteries, les panneaux solaires et les matières premières critiques. Les conditions proposées incluent des coentreprises avec l'UE, des transferts de technologie, des exigences d'emploi dans l'UE, des règles sur l'approvisionnement local, et l'absence de financement public ou de subventions pour les investissements chinois dans ces secteurs.
La pression ne s'arrête pas là.
On rapporte que la France et l'Allemagne souhaitent adopter une position européenne commune sur un mécanisme similaire à la section 301 américaine, permettant à Bruxelles d'agir seule face à ce qu'elle considère comme des pratiques commerciales étrangères déloyales. La Chine a clairement mis en garde contre une telle mesure, la qualifiant de protectionniste et unilatérale, et avertissant qu'elle pourrait nuire au commerce sino-européen ainsi qu'aux chaînes d'approvisionnement mondiales.
Ce n'est certainement pas l'atmosphère propice à une percée majeure dans les échanges avec la Chine.
Pékin, de son côté, ne s'est pas replié. Au contraire, il encourage ses constructeurs automobiles à investir en Europe, et des responsables chinois dialoguent directement avec les industriels européens de l'automobile pour tenter de résoudre le différend sur les véhicules électriques.
Le Conseil des Affaires étrangères de l'UE a qualifié le déséquilibre commercial croissant avec la Chine de "défi stratégique" dans son évaluation de l'environnement stratégique européen, mais le fait d'avoir identifié le problème ne signifie pas que ses causes ont été correctement diagnostiquées.
Et c'est peut-être là la plus grande faiblesse de l'Europe. [À suivre]
Ricardo Martins - Docteur en sociologie, spécialiste des politiques européennes et internationales ainsi que de la géopolitique
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