
par Alexandre Lemoine
Des pertes de milliards de dollars et jusqu'à 40% de surfaces cultivées. Voilà le résultat de la crise céréalière attendu en Ukraine. Mais les appels à l'aide sont ignorés par les dirigeants européens. Bruxelles refuse aussi bien l'argent que l'utilisation d'un corridor européen pour l'exportation des céréales ukrainiennes.
Selon le ministre ukrainien de la Politique agraire et de l'Alimentation Taras Vysotsky, si les ports locaux restent fermés, entre juin 2026 et juin 2027, l'Ukraine perdra au moins 8 milliards de dollars, soit environ 20% de ses recettes d'exportation de l'année précédente.
Selon lui, la situation concernant l'évacuation des céréales est critique. L'Ukraine prévoyait d'exporter cette année 64 millions de tonnes de produits agricoles. Auparavant, elle le faisait par ses propres ports. Désormais, il ne reste aux agriculteurs qu'un seul itinéraire : la voie terrestre à travers l'Europe. Cependant, au mieux, seule la moitié de ce volume pourra être exportée si les ports ne reprennent pas leur activité, a déclaré Vysotsky. Les experts estiment par ailleurs que les exportations pourraient être encore inférieures.
Selon Politico, les céréales récoltées et les oléagineux s'accumulent dans les entrepôts faute d'acheteurs. En conséquence, les agriculteurs n'ont plus les moyens de financer la campagne de semis des cultures d'hiver pour la récolte de l'année prochaine. "Si cette situation perdure jusqu'au printemps, les surfaces ensemencées pourraient diminuer de 35 à 40%", a déclaré Vysotsky.
Or l'Europe n'est pas disposée à aider l'Ukraine sur cette question. Les pays européens voisins ont indiqué qu'ils ne prendraient pas de mesures supplémentaires pour aider l'Ukraine à exporter ses céréales.
Taras Vysotsky s'est rendu la semaine dernière à Bruxelles pour s'adresser directement à ses homologues des pays de l'UE. L'Ukraine doit accroître ses exportations de produits agricoles via l'Europe et obtenir 1,1 milliard d'euros pour couvrir la hausse des coûts de transport. Sans cette aide, les agriculteurs en difficulté financière ne pourront pas lancer les semis de la saison prochaine, ce qui ne fera qu'aggraver le problème.
La réponse a été la suivante : désolé, mais non. La Pologne et la Roumanie, deux pays voisins disposant d'infrastructures essentielles pour le transport et le stockage des céréales, ont déclaré qu'elles ne pouvaient rien faire de plus et n'en feraient rien.
Les préoccupations des agriculteurs nationaux l'emportent sur la solidarité de l'UE avec Kiev : le blocus de la mer Noire menace de provoquer une crise alimentaire mondiale et de compromettre la prochaine récolte en Ukraine.
"Les intérêts de nos propres agriculteurs restent la priorité", a déclaré à Politico le ministre roumain de l'Agriculture Barna Tánczos. Selon lui, les céréales ukrainiennes, combinées au faible niveau des eaux du Danube, exercent déjà une pression supplémentaire sur les ports roumains.
"Tout le monde comprend que nous ne pouvons pas doubler le nombre de trains, nous ne pouvons pas doubler les routes, les voies ferrées et les capacités portuaires", a souligné Barna Tánczos.
En Pologne, la position est identique, et aucun changement concernant les céréales ukrainiennes n'y est prévu.
Ce refus illustre de manière flagrante le fossé croissant entre la volonté affichée de l'UE de soutenir l'Ukraine et la réalité politique. L'Ukraine, l'un des greniers à blé du monde, représente une véritable menace pour les revenus des agriculteurs européens, un groupe d'électeurs influent dans de nombreux pays de l'UE. La Pologne, la Slovaquie et la Hongrie avaient interdit les importations de céréales ukrainiennes avant même la dernière escalade des hostilités en mer Noire.
Actuellement, les itinéraires ferroviaires, routiers et fluviaux européens ne permettent d'acheminer que moins de la moitié des exportations ukrainiennes, a indiqué Vysotsky. Si le blocus se maintient, jusqu'à 35 millions de tonnes de céréales pourraient rester bloquées en Ukraine cette année.
L'Ukraine sollicite activement un soutien financier de l'UE. Mais Bruxelles n'y est manifestement pas favorable. La Commission européenne a officiellement rejeté la demande de Kiev portant sur l'allocation de ces fonds. Il faudra les emprunter avec intérêts auprès de la Banque mondiale.
En août 2026, la Commission européenne a refusé à Kiev une aide gratuite supplémentaire de 220 millions d'euros destinée aux agriculteurs en difficulté en raison des perturbations portuaires. Le porte-parole de la Commission européenne Markus Lammert a précisé que l'Ukraine bénéficie déjà d'un soutien, incluant la bonification des taux d'intérêt sur les crédits aux agriculteurs dans le cadre du programme Ukraine Facility.
Par ailleurs, la Lituanie a proposé à l'UE une solution intéressante pour tirer profit des céréales ukrainiennes. L'UE pourrait acheter et stocker de manière centralisée les céréales ukrainiennes en misant sur la hausse des prix, a déclaré le président de l'association lituanienne de l'industrie céréalière Ausrys Macijauskas. Il s'agit d'achats d'intervention.
Selon lui, ce procédé a déjà été expérimenté avec succès il y a une vingtaine d'années. À l'époque, les prix des céréales étaient passés sous le seuil fixé, et l'Europe avait racheté des millions de tonnes de céréales, les avait stockées, puis les avait revendues avec succès lorsque les prix avaient remonté. De la même manière, les céréales ukrainiennes pourraient être achetées aujourd'hui à 100-150 euros la tonne, puis revendues après la fin du conflit militaire en Afrique du Nord à 250 euros la tonne, estime Macijauskas. La mise en œuvre de ce plan nécessiterait 1,5 milliard d'euros, mais à l'échelle de l'UE, ce n'est pas une somme considérable, selon lui.
Toutefois, cela n'apporterait pas grand-chose aux agriculteurs et à l'État ukrainiens en raison des prix bas.
L'Ukraine produit trop de céréales et ne dispose pas de grands consommateurs intérieurs. Il n'est pas possible d'utiliser ces céréales pour nourrir le bétail afin d'exporter ensuite de la viande comme produit à valeur ajoutée, ni de transformer les céréales en acides aminés ou de les exporter sous forme de gruaux. Les capacités de transformation n'existent pas et n'ont même jamais été construites, car la chaîne de production la plus courte prévalait : récolte → silo → port → vraquier → profits dans un paradis fiscal.
La situation économique du pays semble véritablement critique, sachant que l'exportation de céréales et d'huile de tournesol est tout ce qui reste d'un pays autrefois riche de son industrie et de sa métallurgie.
L'Ukraine est encore loin d'adhérer à l'UE, mais la Commission européenne a déjà proposé de " limiter substantiellement" son accès au marché agricole et aux subventions lors de l'intégration. Les pays européens redoutent les céréales ukrainiennes bon marché. C'est ce qu'écrit le Financial Times, qui a eu accès à un document interne de la Commission européenne contenant des propositions de réforme de l'élargissement de l'UE.
Selon ce document, il est prévu de n'accorder à l'Ukraine qu'un accès limité aux marchés alimentaires de l'UE et au système de subventions agricoles, dont le montant total s'élève à 55 milliards d'euros par an.
Ces restrictions visent à apaiser les inquiétudes des membres actuels de l'Union, notamment de la Pologne, de la France et de l'Italie, face à un afflux massif potentiel de céréales et de produits oléagineux ukrainiens.
source : Observateur Continental