📚 07/10/2026 legrandsoir.info  9min ⁂️ 6 #329157

 Blocages lycéens : la mobilisation s'étend avec le soutien de Lfi

La jeunesse veut un avenir

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Vijay PRASHAD

Chers amis

Je vous salue depuis les locaux de l'Institut Tricontinental de Recherches sociales.

Ces deux dernières années, les jeunes sont descendus dans la rue aux quatre coins du monde. Du Kenya au Népal, de l'Indonésie aux Philippines, de Madagascar au Maroc, en passant par le Pérou, ils se révoltent et se mobilisent. Les journalistes parlent volontiers de soulèvements de la "Génération Z", comme s'il s'agissait d'un segment de marché. L'expression renvoie à la jeunesse des manifestants, à leur familiarité avec les plateformes numériques et à leur impatience à l'égard des institutions politiques établies. Elle masque cependant davantage qu'elle n'éclaire la réalité politique de notre époque.

Une génération n'est pas une classe : tous les jeunes ne partagent pas la même expérience socio-économique. De plus, chacun de ces soulèvements s'inscrit dans une histoire qui lui est propre. Ainsi, au Kenya, les manifestations de juin 2024 sont déclenchées par un projet de loi de finances qui entend faire peser le poids de la dette et de l'austérité sur les travailleurs, tandis qu'au Népal, c'est la corruption et l'ostentation des élites politiques qui mettent le feu aux poudres en septembre 2025 et déclenchent un mouvement qui s'intensifie quand le gouvernement tente de restreindre l'accès aux réseaux sociaux. Au Maroc, à la fin du même mois, les jeunes manifestent contre la dégradation des services publics de santé et d'éducation, alors que des sommes colossales consacrées aux préparatifs de la Coupe du monde de football de 2030. À Madagascar, toujours en septembre, les manifestations éclatent face aux difficultés d'accès à l'eau et à électricité. Au Pérou, en septembre et octobre 2025, la contestation vise à la fois la classe politique, le crime organisé et un système de retraite qui prélève l'argent des jeunes sans leur garantir la moindre sécurité. Ces soulèvements ne sont pas identiques, mais ils expriment un même sentiment : il y a de l'argent pour les stades mais pas pour les hôpitaux ; pour les créanciers étrangers mais pas pour donner du travail aux jeunes ; pour la police mais pas pour les écoles.

La corruption est le mot le plus souvent invoqué. Mais derrière elle se cache un ordre social qui sacrifie l'avenir.

Un emblème singulier apparaît dans plusieurs de ces mouvements : le drapeau pirate du manga japonais One Piece. Celui-ci raconte l'histoire d'une bande de jeunes qui prend la mer à la recherche d'un trésor accaparé par les puissants et affrontent un gouvernement mondial qui se réclame de la légalité tout en recourant à la violence. En lui-même, ce drapeau ne véhicule aucun programme politique. Il exprime plutôt un sentiment : l'ordre établi repose sur une tromperie et il faut désormais s'aventurer sur de nouvelles voies qui aillent au-delà de celui-ci. Comme si les jeunes disaient : "Prenons le large à la recherche d'un avenir moins désespérant que le présent !"

Le nouveau rapport de l'Organisation internationale du travail (OIT), Tendances mondiales de l'emploi des jeunes 2026 : Retour vers le futur, donne à voir les ressorts matériels de cette révolte. Après être tombé en 2023 à son niveau le plus bas depuis 20 ans, le taux de chômage des 15-24 ans est remonté à 12,4 % en 2025. Autrement dit, 67 millions de jeunes cherchent activement du travail sans en trouver. Entre 2023 et 2025, le chômage des jeunes a progressé dans huit des onze sous-régions du monde.

Cependant, le taux de chômage ne donne qu'une image partielle de la réalité, puisqu'il laisse de côté celles et ceux qui ont renoncé à chercher un emploi. C'est pourquoi la catégorie la plus révélatrice est celle des NEET, c'est-à-dire les jeunes qui ne sont "ni en emploi, ni en études, ni en formation". En 2025, plus de 257 millions de jeunes - soit un sur cinq - se trouvaient dans cette situation, soit neuf millions de plus qu'en 2023.

Derrière cet acronyme froid se cachent des existences mises en suspens. Un jeune termine ses études, cherche un emploi pendant des mois, puis finit par comprendre qu'il n'y a pas de poste disponible. Il renonce alors à ses recherches, se résout à retourner vivre dans un foyer familial surpeuplé et repousse le moment de se marier, de fonder une famille ou, tout simplement, de mener une vie indépendante. Le temps passe, mais la vie n'avance pas.

Ce fardeau est fortement marqué par le genre. Plus des deux tiers des jeunes NEET sont des femmes. Parmi les jeunes femmes, le taux de NEET atteint 27,4 %, soit plus du double des 13,1 % observé chez les jeunes hommes. Ce décalage ne s'explique pas par un manque de formation, mais par le poids du travail domestiques non rémunérées, la discrimination et la pénurie des emplois décents, qui les excluent de la vie économique.

Dans les États arabes et d'Afrique du Nord, environ un tiers des jeunes relève de la catégorie des NEET. En Afrique subsaharienne, le taux officiel de chômage des jeunes semble plus faible, à 8,4 %. Cependant, ce chiffre traduit moins une abondance d'emplois que le poids d'une économie informelle dictée par la pauvreté. Pour survivre, les jeunes doivent accepter n'importe quelle activité informelle ou créer eux-mêmes de quoi gagner leur vie. Dans les pays à faible revenu et à revenu intermédiaire inférieur, près de neuf jeunes travailleurs sur dix travaillent dans le secteur informel, sans bénéficier d'une protection sociale et professionnelle.

Beaucoup se sont pourtant entendu dire que l'éducation était l'échelle pour sortir de la précarité. Ils s'endettent, étudient, acquièrent des qualifications et émigrent parfois, pour finalement se heurter à ce que l'OIT décrit comme le "creusement" des emplois moyennement qualifiés. Les employeurs exigent de l'expérience de la part de ceux qui recherchent leur premier emploi, tandis que l'intelligence artificielle menace une partie des premiers échelons de l'emploi qui permettaient d'acquérir cette expérience. L'éducation suscite des attentes, mais l'économie ne peut y répondre..

La désillusion des jeunes ne s'aurait être réduite à une simple crise de santé mentale, comme si celle-ci était déconnectée de l'économie politique. Une enquête menée en 2025 par l'UNICEF auprès de plus de 5 600 jeunes a révélé que six sur dix se sentaient submergés par l'actualité, tandis qu'un sur deux seulement savait où trouver de l'aide en matière de santé mentale. Pourtant, 60 % d'entre eux déclarent encore garder espoir et vouloir contribuer à bâtir un avenir meilleur.

L'Organisation mondiale de la santé indique qu'une personne sur six dans le monde souffre de solitude, ce taux s'élevant à 17-21 % chez les 13-29 ans. Contrairement à une idée répandue, c'est dans les pays à faibles revenus que la solitude est la plus répandue. Elle n'est pas seulement associée à la dépression et à l'anxiété : elle va aussi de pair avec des faibles revenus, des infrastructures publiques insuffisantes et à l'exclusion de l'éducation et de l'emploi.

La solitude n'est pas simplement l'absence de compagnie. C'est le sentiment de ne pas être utile à la société. Les jeunes sont certes connectés à des milliers de personnes grâce à leurs smartphones, mais déconnectés des institutions qui permettent de mener une vie digne : le lieu de travail, le syndicat, l'association de quartier, le centre culturel ou l'organisation politique. Le marché offre de la communication sans communauté, de la visibilité sans autonomie d'action.

À cette solitude s'ajoute un climat général d'incertitude. Même les institutions qui s'expriment dans le langage du capital constatent cette instabilité. L'Indice mondial de l'incertitude (World Uncertainty Index) recense les occurences du terme "incertitude" dans les rapports nationaux publiés par l'Economist Intelligence Unit, un service de recherche utilisé par les entreprises, les institutions financières et les gouvernements. Ses pics coïncident avec les guerres, les crises financières, les pandémies, les ruptures politiques et les conflits commerciaux - autant de crises qui rendent la vie quotidienne précaire pour des millions de personnes.

Mais l'incertitude mesurée par le capital n'est pas celle que vit la classe travailleuse. Pour les financiers, l'incertitude signifie qu'un investissement risque de perdre de la valeur. Pour un jeune travailleur, elle signifie ne pas savoir s'il aura encore du travail le mois prochain, s'il pourra payer son loyer, s'il aura de quoi manger, ou si la guerre ou le changement climatique viendront détruire son logement. Les classes dirigeantes mesurent ainsi une incertitude qu'elles génèrent elles-mêmes.

Les soulèvements dits de la "Génération Z" marquent l'entrée en scène politique d'une génération dont l'avenir a été compromis. Cette révolte ne constitue pas encore un projet politique organisé. La colère spontanée peut ouvrir la voie à la solidarité et à la reconstruction socialiste ; elle peut aussi être détournée vers le cynisme, le chauvinisme ou l'extrême droite. La question décisive est de savoir si des organisations durables pourront transformer la solitude de l'écran en une communauté de lutte.

Ces soulèvements ont été accompagnés par divers poètes et artistes : Hamza Raid et El Mahdi Lyoubi au Maroc, Eduardo Ruiz Sáenz au Pérou - tué par la police lors des manifestations de 2025 - ou encore Javan the Poet au Kenya. Le poème de Javan de 2019, "Killer Breed" (Engeance meurtrière), rend compte de la détermination de la jeunesse. Écrit en sheng, le langue vernaculaire des villes kenyanes mêlant swahili, anglais et d'autres langues du pays, il évoque de la violence infligée aux jeunes rebelles par un État récalcitrant et corrosif :

Citizens na law no love,
Land cruisers zimekuwa hearse
Kuferry body bags forest grounds zimeja body parts
Si watu Ni animals
Kwa killer squads'
Poo poo kushoot na kutoa bullets kwa throats
Alafu Kwa media wanakuwa applaused
Hakuna light
Kwa end ya tunnel iko closed
Hakuna change
Kwa youth heart yake imekuwa stopped
Hakuna justice
Kwa years za cases ziko paused
Nikupe ID ?
Wee ukifichia eyewitness badge number
Kwa crime scene openly identity unaseal
Inamean hauko right system
Ni dark haina light
Si na guns but our voices zita challenge your might.
Juu Wewe Na Wewe Na Wewe Na Wewe
Si Enforcers
Wewe Ni killer breed
Wewe Ni Killer breed
Wewe ni killer breed

Citoyens et loi : entre eux, aucun amour
Les Land Cruisers sont devenus des corbillards
Dans la forêt, le sol est jonché de morceaux de corps.
Pas des êtres humains, juste des animaux
Pour les escadrons de la mort.
Pan ! Pan ! Ils tirent,
Retirent les balles des gorges,
Puis, dans les médias, on les applaudit.
Il n'y a pas de lumière,
Au bout du tunnel - le tunnel a été muré.
Rien ne change :
Leur jeune cœur a été stoppé.
Il n'y a pas de justice :
L'affaire sera enterrée pendant des années.
Que je te donne ma carte d'identité ?
Quand toi, tu caches ton matricule aux yeux des témoins.
Sur la scène du crime,
Tu dissimules ouvertement ton identité.
C'est bien la preuve que tu n'es pas dans le droit.
Le système est sombre, aucune lumière ne l'éclaire.
Nous n'avons pas d'armes,
Mais nos voix défieront votre puissance.
Parce que toi, toi, toi, et toi,
Vous n'êtes pas des policiers
Vous êtes une engeance meurtrière.
Vous êtes une engeance meurtrière.
Vous êtes une engeance meurtrière.

Amitiés,

Vijay

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