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 Trois ans de génocide à Gaza : des milliers de personnes dans la rue à Madrid

7 octobre 2023 - 7 octobre 2026 : la bataille du narratif

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Entretien avec Thomas Vescovi

Entretien avec Thomas Vescovi, doctorant en études et sciences politiques à l'EHESS et l'ULB et membre du comité éditorial de la revue Yaani.

Par l'Agence Média Palestine, le 5 octobre 2026

Trois ans après le 7 octobre 2023, quel récit peut-on faire de la séquence toujours en cours ? Comment se raconte le génocide à Gaza, par qui et avec quels mots ?

Je crois que la difficulté qu'il peut y avoir encore à poser le terme de génocide n'est plus forcément liée à une question linguistique ou juridique, mais résulte davantage de la manière dont on perçoit Israël.

Il y a là deux visions qui s'opposent. L'une, que nous pouvons considérer comme sioniste, appréhende Israël comme une démocratie libérale qui serait corrompue par un gouvernement d'extrême-droite et traumatisée par le 7 octobre. Dans cette perspective, la société israélienne est présentée comme totalement étrangère au fait de commettre un génocide.

La seconde vision perçoit l'État d'Israël comme le fruit d'un colonialisme de peuplement et affirme que c'est par cela qu'il faut définir cette société. Dans cette perspective, le crime de génocide s'inscrivant aussi dans l'histoire du colonialisme, il figure au rang des possibilités.

Par ce prisme, nous pouvons rappeler des choses relativement simples mais fondamentales : les soldat-es qui commettent des crimes à Gaza ne sont probablement pas tous-tes des électeur-ices de Netanyahou, mais pour commettre des crimes d'un tel ordre, il faut un assentiment large de la société, et on voit qu'il y a en Israël un véritable consentement et un consensus à l'écrasement des Palestinien-nes.

Ce débat lexical se répercute en France avec les mêmes tendances, qui varient évidemment en fonction du degré de soutien et d'adhésion à l'un ou l'autre des narratifs.

Justement, comment analysez-vous le traitement de cette séquence par les médias français, et quel écho peut-on y lire dans la répression politique et juridique du mouvement de solidarité avec la Palestine en France ?

Si on doit parler des médias à grande audience, ou dits "dominants", il faut d'abord rappeler la composition sociale de ces rédactions. Grossièrement, disons qu'il s'agit d'individu-es qui ont bénéficié de parcours scolaires stéréotypés, fréquenté un même milieu social, lui-même traversé depuis 20 à 30 ans par des courants profondément occidentalistes, islamophobes, néo-conservateurs, atlantistes. Ces courants ont aussi travaillé le débat public en trouvant un relais au sein de la classe politique et un écho dans une partie de la société française, qui adhère à ces discours.

Ces courants de pensée ont abondamment relayé la théorie d'une guerre des civilisations, sous couvert de "lutte contre le terrorisme". Dans ce cadre, la Palestine va être perçue, parfois comme une cause légitime, mais toujours et invariablement, comme un élément qui constitue une menace à l'égard d'Israël. Or, Israël y bénéficie d'un soutien quasi inconditionnel, car c'est un allié, appréhendé comme un prolongement de l'occident, une oasis de démocratie au sein d'un monde arabo-musulman qui serait menaçant.

Lorsque le 7 octobre 2023 a eu lieu, si vous n'aviez pas suivi l'actualité proche-orientale de manière régulière, vous pouviez tout à fait devenir partisan-e de cette vision qui percevait le 7 octobre non pas au travers de l'histoire du colonialisme et de l'occupation, mais comme une stricte question d'intégrisme, de choc entre démocratie et terrrorisme. Ce discours a largement dominé les semaines qui ont suivi le 7 octobre, au prix des pires fake news relayées par la diplomatie publique israélienne. Mais ce narratif était loin d'être le fruit d'une réaction mal informée : il a été préparé depuis des années par cette connivence sociale des décideur-ses médiatiques et politiques, qui relaie et produit cette vision partisane du "choc de civilisations".

Sauf que cette vision s'est rapidement heurtée, selon moi, à deux choses importantes. La première, c'est le degré de violence, absolument insoutenable, déversé sur les Palestinien-nes et particulièrement sur Gaza, avec son lot de tueries de journalistes, de personnels humanitaires, d'enfants, etc. La seconde est la prise de conscience que l'enjeu premier, pour le gouvernement israélien comme pour une grande partie de la société israélienne, n'était pas d'arrêter les massacres mais de sauver les otages. À partir de là, certains médias se sont mis à documenter la vie des Palestinien-nes, et parfois même à leur donner la parole, quand à l'inverse d'autres médias n'ont couvert la situation que tant qu'il y avait des otages, ou lorsque des soldat-es israélien-nes étaient tué-es ou blessée-es, participant à silencier voire à camoufler la réalité d'un génocide.

Cet élément est important parce qu'il explique pourquoi on n'arrive pas à parler le même langage, et qu'un langage aussi universel que celui du droit international peine aujourd'hui à être audible. Il y a une sorte de bataille des narratifs qui vise à vider de leur sens ces valeurs universelles, par exemple lorsque des instances qui invoquent le droit international sont accusées d'être hostiles à Israël parce qu'elles le critiquent. Mais cette déconsidération et délégitimation des instances internationales participent à l'affaiblissement des normes universelles, et c'est une porte ouverte à la réitération de tels crimes.

À propos de la communauté internationale, 77 pays ont quitté l'Assemblée générale de l'ONU pendant le discours de Netanyahou, la semaine passée. Comment comprenez-vous ce geste : qu'est-ce que ça dit, et qu'est-ce que ça change ?

Encore une fois, ça dépend du niveau de lecture. Au niveau international, c'est un moment très fort, qui montre l'isolement significatif d'Israël. Cela illustre comment l'Organisation des Nations Unies, tout en voulant représenter une sorte de parlement international, peine en son sein à respecter les rapports de force, puisque malgré cet isolement, l'impunité d'Israël se poursuit.

En revanche, du point de vue plus local, israélien, cette séquence est surtout perçue comme l'illustration d'un monde hostile, qui n'attendrait que la moindre occasion pour s'en prendre à Israël et l'accuser de tous les maux. Et donc ça renforce en Israël un sentiment d'être un pays assiégé, seul contre tous, et ça jouera dans les élections à venir. Parce qu'avec ce sentiment, l'une des questions posées ne sera pas de savoir qui sera le-la dirigeant-e le ou la plus honnête ou qui respectera le mieux le droit international, mais plutôt qui sera capable de faire front contre une large partie de la communauté intenationale considérée "contre" Israël, pour ne pas dire parfois "antisémite".

Quels enjeux percevez-vous dans ces élections israéliennes à venir, et quelles perspectives pour Gaza ?

Par rapport à ce qui pouvait se passer avant le 7 octobre 2023, on est dans une séquence complètement nouvelle. Avant cela, et depuis la fin de la seconde Intifada, la société israélienne s'était complètement confortée dans un sentiment de victoire sur la question palestinienne, qui était devenue largement secondaire, du point de vue israélien bien sûr. Entre le blocus à Gaza, le Mur en Cisjordanie, le contrôle de toutes les frontières et axes de déplacements, l'idée d'avoir "résolu" la question s'était installée, et celles-eux qui continuaient de parler d'un État palestinien étaient complètement isolé-es.

Et dans ce sentiment de "victoire", on a vu une normalisation généralisée de l'installation d'un régime d'apartheid : les sondages étaient très clairs sur cela, et sur l'acceptation globale de la favorisation des droits d'une partie de la population sur une autre. En parallèle, les groupes qui continuaient de se battre, armes à la main, ont été petit à petit relégués dans l'imaginaire collectif au rang de résidus peu signifiants d'une certaine tradition terroriste anti-israël. On l'a vu à chaque cycle électoral de cette période : la question palestinienne n'était pas au centre des débats.

Le 7 octobre a éclaté cette croyance en s'attaquant à tous les dispositifs de contrôle qui étouffaient la question palestinienne. On a vu alors dans la société israélienne se normaliser un autre type de discours qui considérait que, puisque l'effacement au sens figuré du terme des Palestinien-nes avait échoué, il fallait désomrais les faire disparaitre physiquement, au sens propre. Et donc, raser la bande Gaza, favoriser le déplacement forcé du maximum de Palestinien-nes de Gaza ; accélérer, zone par zone, un processus de nettoyage ethnique en Cisjordanie ; et en Israël, les Palestinien-nes ont subi une vague de repression déstinée à leur rappeler leur statut réel de sous-citoyen-nes.

Ces élections, donc, arrivent à un moment où le fait même d'avoir une parole qui appelle à respecter le droit des Palestinien-nes peut déjà être considéré comme radical du point de vue du niveau du débat politique en Israël.

Au cours de ces trois années de génocide perpétré par Israël à Gaza, on a aussi vu émerger un mouvement fort de solidarité avec la Palestine, notamment des sociétés civiles qui se sont largement formées et mobilisées. Quelle lecture avez-vous de ce mouvement ?

Je suis très prudent sur cette vision nécessairement positive de la suite des événements, où on aurait une jeunesse et une société qui auraient pris conscience de la question palestinienne. On oublie à quel point celles et ceux qui manifestent pour la Palestine sont bien sûr importants, et nombreux, mais ne sont qu'une partie de la population. Une autre partie de la jeunesse française adhère davantage au RN et ne formule aucune sorte de soutien à la Palestine.

Nous sommes simplement en train de voir se poser les bases, aujourd'hui, d'un rapport de force et d'un conflit politique à venir, et ce sera notamment celui contre l'extrême-droite et la menace fasciste. Dans ce combat, décisif à bien des égards, la Palestine continuera de jouer un rôle au regard des responsabilités, chez une partie de la classe politique, qui a soutenu ou participé à la silenciation de l'un des pires crimes de ce XXIe siècle.

Source : Agence Média Palestine
 agencemediapalestine.fr

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