🧠 08/10/2026 arretsurinfo.ch  4min ⁎️ 5 #329208

Ce que nous cherchions autrefois dans le café

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Le café, c'est mieux que la télé. Mieux que la guerre des plateaux. 

Pourquoi j'y retourne souvent, dans ce café minuscule ?

Parce qu'il y a du café, des gens, et surtout pas de plateau télé.

On y va pour être là. Pour être accueilli. Pour sentir, ne serait-ce qu'un instant, que l'on appartient à un monde où d'autres sont là aussi.

Barthes disait, dans une formule bouleversante, que l'on va au bistrot "chercher une mère". Derrière le comptoir, derrière la tasse fumante, derrière cette apparente banalité du café, il voyait la recherche inconsciente d'un lieu protecteur, d'une présence, d'une chaleur. Un endroit où l'on peut s'asseoir sans avoir à expliquer pourquoi l'on est venu.

Roland Barthes, avait donc eu cette intuition qui, à mes yeux, prend aujourd'hui une résonance particulière : on ne va pas vraiment au café pour boire un café.

Cette phrase m'avait impressionnée alors.

Parce que moi, je crois que je n'allais pas seulement au café chercher une mère.

J'allais chercher mon père.

Mon père avait disparu brutalement, et avec lui avait disparu quelque chose que je ne savais pas nommer. Une voix, une présence, une manière d'être au monde. Il y avait désormais un avant et un après. Et peut-être qu'inconsciemment, je me suis mise à fréquenter ce café, ces lieux où les hommes s'asseyent, parlent, lisent leur journal, boivent lentement leur café. Ces lieux ordinaires où la vie continue, où les pères sont encore là, où les silhouettes masculines peuvent parfois, l'espace d'une seconde, réveiller une mémoire.

Je ne cherchais peut-être pas son visage.

Je cherchais la sensation de sa présence.

Le café devenait alors un lieu étrange : un endroit où l'on pouvait être seul sans être abandonné. On y était entouré de voix, de gestes, de vies étrangères. On pouvait regarder quelqu'un s'asseoir à une table et, sans raison, penser à quelqu'un qui n'y était pas.

Mon père n'était pas là.

Et pourtant, quelque chose de lui pouvait surgir dans ces instants minuscules: dans le bruit d'une tasse posée sur une soucoupe, dans une parfum de café, dans un homme, assis seul près d'une fenêtre, dans la lumière d'un après-midi.

C'est peut-être cela que je cherchais : non pas retrouver mon père, puisque l'on ne retrouve pas ceux qui ont disparu, mais retrouver en moi l'endroit où il continuait d'exister et moi aussi.

Et puis les réseaux sociaux sont arrivés. Ils nous ont promis une présence permanente.

Nous pouvons désormais être reliés à tout instant, voir les visages des autres, suivre leurs vies, recevoir leurs messages. Nous sommes moins seuls devant nos écrans, du moins en apparence.

Mais quelque chose du café s'est perdu.

Car au café, la présence ne passait pas par un écran. Elle était physique, touchante. Elle avait une voix, une odeur, un silence. On pouvait ne parler à personne et pourtant ne pas être seul.

Peut-être avons-nous perdu le désir d'aller au café parce que nous avons cru pouvoir retrouver ailleurs ce que nous y cherchions.

Mais un écran ne remplace pas une présence.

Et il ne peut surtout pas nous rendre ceux qui nous manquent.

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Aujourd'hui, quand je repense à cette phrase de Barthes - "aller chercher une mère" - je l'entends autrement.

Moi, j'allais chercher mon père.

Je ne savais pas toujours que je le cherchais.

Je croyais aller boire un café, m'asseoir quelque part, regarder les autres vivre.

Mais peut-être qu'au fond, dans chacun de ces cafés, je cherchais simplement un endroit où son absence serait un peu moins grande.

Un endroit où, pendant quelques instants, je pourrais encore être l'enfant de quelqu'un, exister.

Et peut-être est-ce cela, finalement, que les cafés nous offraient : la possibilité d'être seuls sans être séparés du monde.

Et, pour ceux qui ont perdu quelqu'un, la possibilité précieuse et fragile de sentir que l'absence n'est pas tout à fait le contraire de la présence.

Car certains êtres disparaissent de notre vie.

Mais ils continuent longtemps à nous attendre dans certains lieux, certaines parfums, certains regards, certains gestes.

Peut-être même au fond d'une tasse de café.

 ALICE.  3 octobre 2026

Première diffusion. Arrêt sur info, le 8 octobre 2026

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