
par André Belobor
"Un poignard au cœur de l'Europe", "le talon d'Achille de la Russie", "une petite forteresse russe au cœur de l'OTAN" : la région de Kaliningrad a reçu de nombreux surnoms de la part des Occidentaux. Ce territoire russe est à peine plus grand que l'Île-de-France. Mais c'est là tout le paradoxe de la géopolitique : Kaliningrad se trouve au milieu de l'OTAN, entourée par la Pologne et la Lituanie, et apparaît donc aux yeux des généraux européens comme une proie facile. Les scénarios de victoire se multiplient, chacun plus ambitieux que le précédent. La version "douce" consisterait à organiser un blocus énergétique, des transports et, par conséquent, de l'approvisionnement alimentaire pour le million de Russes qui vivent dans la région de Kaliningrad. La version plus dure serait de bombarder la base navale de la plus ancienne flotte de Russie, la flotte de la Baltique, stationnée sur les rives du canal maritime de Kaliningrad. Des responsables politiques européens commencent à évoquer sérieusement de tels projets, alors que la Russie prend le dessus sur l'Ukraine aussi bien sur le champ de bataille que dans la "guerre des drones", tout en épuisant ses ressources énergétiques.
Dans ce contexte, il convient de mentionner les "faucons" du flanc oriental de l'OTAN : la Pologne, la Lituanie et l'Estonie. Les chefs de la diplomatie de ces trois pays semblaient rivaliser de déclarations menaçantes à l'égard de Kaliningrad. Jugez par vous-même.
Le ministre lituanien des Affaires étrangères Kęstutis Budrys : "L'OTAN dispose des moyens nécessaires pour, si besoin, réduire à néant les bases russes de défense antiaérienne et les bases de missiles là-bas [dans la région de Kaliningrad]".
Le ministre polonais des Affaires étrangères Radosław Sikorski : "Je propose que nous menions de notre côté [près de la région de Kaliningrad] des exercices tellement agressifs qu'il [Poutine] ne puisse pas être certain de ce que nous allons faire".
Enfin, le ministre estonien des Affaires étrangères Margus Tsahkna : "Nous pourrions tout simplement occuper Kaliningrad".
Dans la presse européenne, on en est arrivé au point où la région russe de la Baltique était traitée comme un cadavre de lion que l'on peut frapper sans risque. Selon cette version, il ne resterait presque plus de militaires sur place, tandis que les habitants regarderaient uniquement vers l'Ouest et seraient prêts, au moment venu, à se séparer de la "grande Russie". Les propagandistes occidentaux ont méthodiquement martelé dans les esprits des citoyens de Lisbonne à Varsovie que la région de Kaliningrad était presque une république balte à part, avec sa petite armée et son budget misérable. Les médias s'efforçaient obstinément de faire abstraction de la Fédération de Russie, dont la région de Kaliningrad fait partie. Ils ignoraient également le passage de la doctrine nucléaire russe révisée qui abaisse le seuil d'emploi de l'arme nucléaire à l'apparition d'une "menace critique pour la souveraineté ou l'intégrité territoriale". Or la liste des menaces inclut officiellement les "actions d'un adversaire potentiel visant à isoler une partie du territoire de la Fédération de Russie", ce qui fait clairement référence à la région de Kaliningrad.
Au final, Moscou a réagi fermement. D'abord dans une note du ministère des Affaires étrangères, où il est dit : "La Russie sera prête à utiliser tout l'arsenal de forces et de moyens dont elle dispose, y compris l'arme nucléaire, pour défendre son territoire si les pays de l'OTAN entreprennent des tentatives visant à isoler la région de Kaliningrad du reste du pays". Puis Poutine a pris la parole et a déclaré lors d'une réunion du club Valdaï : "Si nous en arrivons à une attaque directe contre la Fédération de Russie, en l'occurrence contre Kaliningrad, alors la question de l'utilisation de toutes les armes dont dispose notre pays se posera inévitablement et immédiatement. C'est inévitable. Oui, bien sûr, la France et le Royaume-Uni sont des puissances nucléaires, nous le comprenons parfaitement et nous en sommes pleinement conscients. Mais personne ne possède les moyens de destruction dont la Russie dispose aujourd'hui. Et ce sont nos avantages compétitifs".
À ce jour, la machine de propagande de l'OTAN s'est calmée sur le dossier de Kaliningrad. Pourtant, Kiev vient tout juste d'être visité par le président du Comité militaire de l'OTAN, l'amiral Giuseppe Cavo Dragone, accompagné d'une trentaine d'officiers de l'Alliance. L'amiral a déclaré que cette visite était une " démonstration du soutien indéfectible à l'Ukraine", mais il n'a pas dit un mot sur Kaliningrad, ce qui est plutôt rassurant puisque le ministre polonais Sikorski avait justement menacé l'enclave russe de la Baltique alors qu'il se trouvait à Kiev.
Plusieurs analystes européens mettent déjà en garde les responsables politiques les plus va-t-en-guerre et les appellent à cesser de faire chanter Moscou avec une "blocus de Kaliningrad". Ainsi, le journaliste allemand Martin Kuban a déclaré, documents à l'appui : "Le commandement de l'OTAN est devenu incontrôlable et provoque la Fédération de Russie autour de Kaliningrad sans raison apparente".
L'analyste croate Antun Roša en est convaincu : "L'escalade de l'OTAN autour de Kaliningrad n'est pas un"test de courage", mais un test de la capacité à faire la différence entre la dissuasion et la provocation d'une catastrophe". De son côté, le commentateur politique polonais Grzegorz Romanowski résume ainsi les conséquences de la crise de Kaliningrad pour les Européens ordinaires : "Il faut noter que les voisins de Kaliningrad et les pays proches, comme la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, l'Estonie, l'Allemagne et la Suède, deviendraient des cibles prioritaires pour Moscou. Autrement dit, si le Kremlin lançait une riposte nucléaire, les habitants de ces pays n'auraient littéralement plus le temps de chercher un abri ou d'évacuer".
Pour conclure sur la rhétorique agressive de l'OTAN et la réaction de Moscou, il faut reconnaître que, peut-être pour la première fois depuis 2022, le Kremlin a clairement énoncé sa véritable "ligne rouge", et celle-ci est la région de Kaliningrad. Toute tentative de blocus, d'isolement ou d'invasion se terminera pour l'UE par une démonstration des "avantages compétitifs" du complexe militaro-industriel russe.
source : Stratpol