📚 08/10/2026 reseauinternational.net  8min ⁑️ 6 #329268

La politique européenne à l'égard de l'Iran révèle les limites de son autonomie stratégique

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par Ahmad Reza Yousofvand

Les acteurs européens n'ont pas réussi à jouer un rôle indépendant sur le dossier iranien. Voici pourquoi.

Le 9 septembre, le Conseil des gouverneurs de  l'AIEA a adopté une résolution concernant le dossier nucléaire iranien. Celle-ci porte sur le respect par l'Iran de ses obligations au titre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires (TNP). Un point essentiel mérite d'être souligné concernant la procédure juridique. Selon Security Council Report, la résolution de septembre n'impose pas automatiquement de nouvelles sanctions de l'ONU à l'Iran. Elle signifie que le Conseil des gouverneurs de l'AIEA a chargé le directeur général de transmettre le dossier au Conseil de sécurité. Ce dernier devient ainsi la prochaine instance décisive. Cette évolution récente doit donc être considérée comme une escalade majeure, plutôt que comme l'annonce de nouvelles sanctions ou une autorisation automatique de recourir à la force militaire. Les puissances européennes, notamment le Royaume-Uni, la France et l'Allemagne, ont joué, de concert avec les États-Unis, un rôle important dans la présentation de cette résolution, finalement adoptée par 23 voix pour, 3 contre et 8 abstentions. La Chine, la Russie et le Niger ont voté contre. Outre les trois pays du groupe E3, la Belgique, l'Italie, la Lituanie, les Pays-Bas, le Portugal, la Roumanie et le Luxembourg figurent parmi les autres coauteurs mentionnés. Il est également fort probable que d'autres acteurs européens, non mentionnés dans le communiqué, aient voté en faveur de la résolution. Pour comprendre une position aussi unifiée, il est indispensable d'avoir une vision plus large de la stratégie européenne, en tenant compte du fait que la politique étrangère de l'Europe à l'égard de l'Iran est profondément influencée par les États-Unis.

La politique étrangère européenne à l'égard du programme nucléaire iranien

De manière générale, le constat selon lequel "le respect par  l'Iran de ses obligations nucléaires ne peut plus être vérifié de manière indépendante" résulte davantage d'une succession d'événements : le retrait américain du Plan d'action global commun (JCPOA) en 2018, sous la première administration Trump, puis l'escalade sur la scène internationale, jusqu'au bombardement des installations nucléaires iraniennes par les États-Unis. De fait, l'incapacité du groupe E3 à amener le gouvernement américain à répondre du respect de ses obligations après son retrait constitue un facteur déterminant de la situation actuelle. Par ailleurs, INSTEX, un mécanisme européen conçu pour faciliter les échanges commerciaux légitimes avec l'Iran en contournant les sanctions secondaires américaines, a finalement été liquidé en mars 2023, faute d'avoir atteint ses objectifs. En outre, l'Iran a été bombardé à deux reprises alors que des négociations étaient en cours, ce qui a suscité, dans l'opinion publique iranienne, une défiance envers la capacité de la communauté internationale à remplir son rôle dans le maintien de la paix et à faire respecter équitablement les règles internationales. Dans l'ensemble, les évolutions récentes montrent que  les politiques européennes à l'égard de l'Iran manquent non seulement d'autonomie politique, mais qu'elles ne sont pas non plus conformes aux valeurs humanitaires.

La guerre de douze jours et ses suites ont notamment marqué un tournant dans le discours, dissipant l'ambiguïté stratégique jusqu'alors entretenue par le groupe E3 et révélant un alignement structurel plus profond sur la puissance coercitive américaine.  Le 28 août 2025, le groupe E3 a activé le mécanisme de "snapback" du JCPOA, une initiative qui a conduit au rétablissement automatique de l'ensemble des sanctions des Nations unies liées au programme nucléaire iranien. Les dirigeants européens ont présenté cette décision comme une réponse nécessaire à l'escalade nucléaire iranienne et au non-respect par l'Iran de ses obligations en matière de garanties au titre du Traité sur la non-prolifération des armes nucléaires. Ils sont même allés plus loin, en adoptant leurs propres mesures restrictives supplémentaires : gel des avoirs de la banque centrale et des banques commerciales iraniennes, arrêt des importations de pétrole et de gaz, interdiction du commerce de l'or et d'équipements sensibles, et fermeture de l'espace aérien de l'UE aux avions-cargos iraniens. Ce tournant punitif a marqué une rupture nette avec l'engagement diplomatique qui caractérisait auparavant l'approche européenne, reléguant de fait l'Union au second plan aux yeux de Téhéran. Les Européens ont sanctionné l'escalade nucléaire iranienne, mais ils n'ont imposé de coûts comparables ni à Israël ni aux États-Unis pour leurs frappes contre des installations soumises aux garanties de  l'AIEA, ni pour le retrait américain antérieur du JCPOA. Ils ont invoqué le droit international et la non-prolifération lorsque l'Iran était visé, mais leur réaction aux violations commises par leurs partenaires a été bien plus discrète. Cette application sélective donne à la "diplomatie" moins l'apparence d'un processus neutre que celle d'une exigence de conformité adressée à l'Iran et soutenue par les puissances occidentales. Du point de vue de Téhéran, comme de celui de nombreux États non occidentaux, il ne s'agit pas simplement d'une incohérence : c'est la preuve que l'UE n'est pas un médiateur impartial. Et cela s'explique par l'histoire.

Les relations euro-atlantiques : une histoire de dépendance européenne

Avant la Seconde Guerre mondiale, l'Europe était considérée comme le centre des affaires politiques et économiques mondiales. Pourtant, la Seconde Guerre mondiale a été bien plus dévastatrice que la première. En 1945, l'Allemagne était vaincue et divisée, la Grande-Bretagne lourdement endettée, la France avait subi l'occupation et les destructions, et une grande partie de l'Europe centrale et orientale avait été dévastée. Des millions d'Européens avaient été tués, tandis que les infrastructures, les logements, l'industrie et l'agriculture avaient subi des dommages considérables. Selon le récit historique publié par l'OTAN elle-même, environ 36,5 millions d'Européens sont morts pendant la Seconde Guerre mondiale.

Il en a résulté un renversement sans précédent de l'équilibre traditionnel. À partir de 1945, l'Europe est devenue de plus en plus dépendante des deux grandes puissances de l'époque : les États-Unis à l'Ouest et l'Union soviétique à l'Est. Dans un premier temps, les États-Unis hésitaient à s'engager activement dans la reconstruction de l'Europe et le maintien de sa sécurité. Toutefois, la situation a très vite évolué, pour une raison assez évidente : l'inquiétude croissante des Américains face à ce qu'ils qualifiaient de propagation du "virus communiste". Le secrétaire d'État George Marshall a ainsi prononcé, lors de la cérémonie de remise des diplômes à Harvard, un discours proposant un vaste programme de redressement économique européen. L'ensemble de ces évolutions a conduit à l'élaboration d'une doctrine dirigée contre l'Union soviétique, qui a façonné la structure internationale pendant des décennies. Aux yeux de Washington, une Europe pauvre et politiquement instable serait vulnérable au communisme, tandis qu'une Europe occidentale prospère et économiquement intégrée serait plus stable et davantage capable d'assurer sa propre défense.

 Un autre moment décisif est survenu le 4 avril 1949, avec la signature du traité de l'Atlantique Nord. L'OTAN a été créée pour assurer une sécurité collective face aux pressions soviétiques et ancrer durablement la puissance nord-américaine en Europe. Avant 1949, les États européens espéraient que l'Amérique leur viendrait en aide en cas de crise majeure ; après cette date, l'engagement américain s'est institutionnalisé à travers une alliance permanente. La présence militaire américaine en Europe est ainsi devenue une composante durable du système international, et l'Europe est devenue dépendante de la protection non conventionnelle américaine, une dépendance qui perdure aujourd'hui. Actuellement, plusieurs facteurs, dont l'insuffisance du soutien américain concernant l'Ukraine, conduisent les Européens à repenser leur stratégie. Ils restent toutefois profondément dépendants des États-Unis pour les capacités stratégiques de premier plan qui rendent leur puissance militaire efficace et crédible. Cette distinction est essentielle. Si l'Europe dispose de forces armées importantes et d'industries de défense de pointe, et augmente considérablement ses dépenses militaires, les États-Unis continuent de fournir ou de dominer un certain nombre de capacités, notamment la dissuasion nucléaire, le renseignement et la surveillance stratégiques, l'appui spatial, le commandement et le contrôle, les frappes à longue portée ainsi que certaines composantes de la défense aérienne et antimissile intégrée. L'évaluation du Parlement européen pour 2026 les désigne explicitement comme des domaines majeurs de dépendance européenne à l'égard des capacités américaines indispensables à la conduite des opérations stratégiques.

Alors que, logiquement, la situation actuelle du programme nucléaire iranien résulte en réalité du non-respect par les États-Unis et l'Europe de leurs obligations, l'approche européenne à l'égard de l'Iran, qu'il s'agisse du nucléaire ou d'autres domaines, ne se décide ni principalement ni exclusivement dans les capitales européennes : elle demeure sous l'influence de Washington. La raison est simple : la dépendance de l'Europe à l'égard des capacités stratégiques américaines limite sa capacité à mener une politique indépendante.

Biographie de l'auteur : Ahmad Reza Yousefvand est doctorant en études régionales à l'Université de Téhéran et analyste en politique étrangère. Ses recherches portent principalement sur la dissuasion et la sécurité, les modèles de gouvernance européens et chinois, la politique étrangère britannique, l'approche de l'OTAN à l'égard de la Russie et les initiatives mondiales de la Chine.
Il occupe actuellement le poste de directeur adjoint chargé de la recherche à l'Institut iranien d'études sur l'initiative "la Ceinture et la Route" (BRI).

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