🧠 09/10/2026 reseauinternational.net  6min ⁑️ 8 #329349

Kaddour Naimi : un essai à rebours des idées reçues

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par Hadouche Dris Leila Louise - Professeure, Institut des arts, Université Oran 1 Ahmed Ben Bella

"Il faut toujours avoir le courage de ses propres idées et ne pas craindre les conséquences, parce que l'homme est libre uniquement quand il peut exprimer sa propre pensée, sans se plier aux conditionnements" ~ Charles Chaplin

Il me faut avouer, qu'avant ce 29 octobre 2024, je n'avais jamais entendu parler de Kaddour Naimi. Ce jour-là au département des arts, le directeur du laboratoire Archivage du théâtre algérien sis à l'université Oran 1 Ahmed Ben Bella organisait une matinée intitulée Lectures. Trois ouvrages devaient être présentés pour l'occasion parmi lesquels Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté de Kaddour Naimi. C'est à moi qu'incombait la responsabilité d'en proposer une lecture. Mr Naimi était assis au premier rang des personnes invitées.

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Le livre en main et fidèle à mes automatismes de lectrice, je veux d'abord faire plus ample connaissance avec l'auteur, son parcours professionnel, ses productions. Pour assouvir cette curiosité, je vais donc surfer sur le net. Et le moins que je puisse dire, c'est que je fus épatée par la richesse de la carrière de ce monsieur au point où je me dis : "Mais c'est qu'il est balaise le gars !". J'apprends donc que ce natif de Sidi Bel Abbès qui a passé de longues années à l'étranger a été tour à tour dramaturge, producteur, cinéaste et critique. Il compte à son actif un nombre incalculable de productions théâtrales parmi lesquelles Alhanana Ya Ouled !, Mon corps, ta voix et sa pensée, Mohamed, prends ta valise ou encore I Canti di Moldaror et Anno Zero. Certaines de ces œuvres ont même reçu des prix. Naimi est aussi l'auteur de nouvelles et de recueils de poèmes. Face à un Curriculum Vitae aussi diversifié, la première question qui me vient alors à l'esprit est : pourquoi n'avais-je jamais entendu parler, depuis près de trois décennies que j'enseignais le français au département des arts, de Kaddour Naimi ? Les noms d'Abdelkader Alloula, Abderrahmane Kaki, Kateb Yacine et bien d'autres m'étaient familiers. J'en entendais régulièrement parlé autour de moi, soit durant les colloques et autres tables rondes, soit au travers des travaux universitaires qu'il m'a été donné d'évaluer. Mais bizarrement, je n'avais jamais rien entendu ou lu sur Kaddour Naimi.

Je me lance donc dans la lecture du livre, un pavé je tiens à le préciser de près de 500 pages. Paru aux Éditions Dar El Qods en 2024, Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté est d'un point de vue générique un essai. Ce livre qu'il destine aux professionnels du secteur et aux étudiants, Naimi l'écrit pour dit-il : "faire le bilan critique et théorique de sept années de pratique théâtrale tant sur le plan de l'écriture dramaturgique que sur celui de la mise en scène, la scénographie, le jeu, l'interprétation que celui de la formation de l'acteur" (Naimi, pp.9-10). Or je perçois en lisant les titres choisis pour nommés les quatre principaux chapitres autour desquels s'organise la rédaction - "En zone de tempête", "Écriture de l'histoire avec la gomme ou le prix du silence", "En zone (apparemment) calme" et "Retour en zone de tempête" -, que la volonté de l'auteur n'est pas seulement la transmission de connaissances. Elle ira bien au-delà. Mon intuition s'avérera très vite fondée.

Dans Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté, Kaddour Naimi revient sur sa longue carrière au service de la création artistique. Dans un style fluide accessible à tout un chacun possédant des rudiments en langue française - je pense essentiellement à nos étudiants dont la formation se fait en langue arabe -, Naimi présente son œuvre et donne méthodiquement tous les détails relatifs à l'écriture et à la réception de chacune des pièces qu'il a produite. On sent dans la minutie de la description la patte du pédagogue. Dans sa démarche, l'auteur adopte une posture réflexive. En créant cette distance critique à l'égard de sa conception de la création artistique, il nuance ses propos et invite le lecteur à la réflexion.

Mais ce ne sont pas là les seuls aspects intéressants de cet essai. Il y en a un qui retient particulièrement mon attention et qui fait l'originalité de Théâtre : Beauté, Vérité, Bonté : l'inédit de la perspective adoptée par Naimi. Alors que la création dramaturgique en Algérie faisait déjà l'objet de nombreuses réflexions, Kaddour Naimi apporte un éclairage inédit en abordant les choses sous un nouvel angle. En un mot : ce que dit Naimi renverse la donne et s'inscrit à contre-courant de conceptions établies. Il aborde ouvertement la question de la censure et se replace au centre de la création dramaturgique algérienne. Il ne fait pas dans la dentelle lorsqu'il s'en prend à ses détracteurs parmi les journalistes et les commissaires de festivals qu'il juge incompétents et inféodés à un système politique fermé à toute critique. Pour lui qui a toujours fait de la liberté d'expression une condition sine qua non, la création artistique ne peut être dictée par un quelconque discours idéologique. Kaddour Naimi se dit acculé, persécuté. Il raconte, un chapitre durant, les raisons qui ont mené à la rupture avec Kateb Yacine et Abdelkader Alloula. Ne les ménageant guère, il répond documents à l'appui à chacune de leurs déclarations. Plus encore, il les accuse vertement d'avoir progressivement effacé son nom de l'écriture et la mise en scène de pièces phare du répertoire théâtral national, d'avoir tu ses travaux, voire de se les être carrément réappropriés.

J'ai pour coutume de dire que chaque interprétation d'une problématique, à partir du moment où elle est solidement étayée, n'engage que celui qui l'émet. Libre à chacun de la partager ou au contraire de s'y opposer. C'est ce qui fait la richesse de la recherche scientifique. J'avais pour mission, au départ, de faire le compte rendu de Théâtre : Beauté Vérité Bonté mais mon objectivité habituelle m'a très vite fait défaut face au cri du cœur d'un auteur qui s'estime floué, voire dépossédé d'une partie de sa création et qui demande réparation devant l'histoire et les hommes. Théâtre : Beauté Vérité Bonté devrait être un incontournable de la formation universitaire en arts dramatiques dans notre pays, ceci est une certitude. Imposer sa lecture à tout étudiant dans le domaine ne serait guère un luxe ne serait-ce que comme modèle à respecter dans la rédaction d'un travail universitaire.

Mais l'intérêt principal de Théâtre : Beauté Vérité Bonté réside dans son caractère novateur. Son originalité tient moins à la nouveauté du sujet abordé qu'à la perspective à partir de laquelle celui-ci est abordé. En prenant à contre-pied certaines certitudes, Kaddour Naimi opère un déplacement du regard qui nous pousse à reconsidérer un pan de la création dramaturgique algérienne sous un angle inédit. Pour la néophyte que je suis, il en était ainsi : le gros de la création théâtrale dans notre pays était imputable à une poignée de créateurs. Au sortir de ma lecture de cet essai, mes convictions sont ébranlées, mes perspectives d'analyse renouvelées. Je dois ici faire mon Mea culpa. Sans doute à l'image de ces universitaires à qui Kaddour Naimi reproche de reproduire sans vérifier la véracité des affirmations qu'ils perpétuent (Naimi, pp. 256-257), n'ai-je pas confronté mes propres certitudes à la possibilité qu'elles puissent être envisagées différemment.

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