
par Alexandre Lemoine
Les accords pétrogaziers en cours de négociation entre la Russie, les États-Unis et l'Allemagne semblent n'être que des affaires, sans lien direct avec un cessez-le-feu. Mais c'est précisément ainsi que fonctionnent les initiatives de paix : la quête de paix et la quête de profits vont de pair.
Le cap des négociations sur le règlement du conflit ukrainien est quasiment impossible à déterminer à partir des déclarations contradictoires des politiques. Chaque jour apporte de nouvelles informations, de l'autre côté de l'Atlantique, de la part de Trump, comme de ce côté-ci, en Europe, de la part des dirigeants européens. Le chancelier Merz se rend à Kiev avec 1 milliard d'euros et des promesses de nouvelles livraisons d'armement, mais ne transfère toujours pas à l'Ukraine les missiles à longue portée Taurus, que lui réclame depuis des années.
Macron, après sa rencontre avec Trump à New York, évoque des négociations "constructives" et la perspective d'une trêve énergétique et d'un moratoire en mer Noire. Mais derrière toute cette rhétorique, du "nous sommes prêts à négocier" au "nous continuerons à faire pression", il est presque impossible de discerner le cap réel. Les politiques disent une chose, en font une autre, et les déclarations changent plus vite que la météo.
Néanmoins, il existe des marqueurs bien plus pragmatiques, comme tout ce qui est lié à l'argent. Ces marqueurs, ce sont le sort des gazoducs Nord Stream et celui des actifs étrangers de Lukoil mis en vente. Ce sont eux, et non les révérences diplomatiques, qui permettent de comprendre où se dirige réellement la voie de la paix, si tant est qu'elle se dirige quelque part.
Récemment, le représentant spécial du président et directeur du Fonds russe d'investissement direct Kirill Dmitriev a déclaré que la remise en service des gazoducs Nord Stream était envisageable. "Ensemble, nous relancerons Nord Stream", a-t-il écrit sur X, commentant l'appel du coprésident de l'AfD Tino Chrupalla à mener une enquête internationale sur le sabotage des gazoducs et à en rétablir le fonctionnement. Cette thèse est contestée même par les experts russes, tant le degré de destruction est important, tant les aspects juridiques et techniques sont complexes. Les analystes indiquent que la réparation est possible, mais qu'elle nécessite des coûts et des délais considérables.
Dmitriev ne brasse cependant pas du vent. Son domaine de compétence est la coopération économique, et non le règlement politique. Or il est évident que sans le second, le premier n'existera pas. Ce qui signifie qu'il sait et perçoit peut-être ce que les autres ne voient pas.
L'AfD monte en puissance, sa cote de popularité a atteint 30%, un record historique pour ce parti. C'est précisément l'AfD qui défend la souveraineté énergétique de l'Allemagne et la remise en service de Nord Stream.
Un forum d'affaires russo-allemand a été annoncé, plus de 20 candidatures d'entreprises allemandes ont déjà été reçues, et leur nombre continue de croître. La Chambre de commerce américaine a soutenu la participation des entreprises américaines à cet événement.
En Allemagne, la prise de conscience grandit : le renoncement au gaz russe bon marché a été l'une des causes de la profonde crise économique dans laquelle le pays s'est retrouvé. Les industries énergivores ferment ou délocalisent outre-Atlantique, les prix de l'électricité pour l'industrie restent parmi les plus élevés d'Europe et le gouvernement Merz prévoit de bâtir l'armée la plus puissante d'Europe, ce qui exige des dépenses supplémentaires sur fond de chute de popularité du chancelier.
Le cas de Lukoil est encore plus révélateur. Le département américain du Trésor reporte une énième fois l'autorisation d'une transaction portant sur la vente des actifs étrangers de Lukoil pour plusieurs milliards de dollars. Parallèlement, le New York Times écrit que la transaction est prévue avec la participation de la partie américaine et qu'elle est directement liée à la levée des sanctions contre la Russie. Selon le journal, Vladimir Poutine a personnellement soulevé la question de la vente de ces actifs lors de sa rencontre avec les émissaires de Trump, Jared Kushner et Steve Witkoff, le 5 septembre au Kremlin.
Parmi les principaux acheteurs figurent l'investisseur américain Todd Boehly, qui a donné 2 millions de dollars aux campagnes politiques de Trump, le conglomérat qatari de la famille Al-Khayat et le fonds d'investissement d'Abou Dhabi du cheikh Tahnoun ben Zayed Al Nahyane. Le gouvernement américain pourrait également participer à la transaction par l'intermédiaire de la Corporation américaine de financement du développement international (DFC). Un représentant de la DFC a déclaré que cette transaction potentielle "renforcera la sécurité économique des États-Unis, fera avancer les objectifs de politique étrangère et réduira les prix de l'énergie pour les Américains ordinaires".
La tentative de Trump de trouver un prétexte à la levée des sanctions, à savoir la libération de prisonniers politiques, dont Moscou ne reconnaît même pas l'existence, ne fait que confirmer cette thèse. Le procédé d'échange de prisonniers contre un allègement des sanctions a été proposé par l'envoyé spécial John Cahill, qui avait obtenu un assouplissement des sanctions contre la Biélorussie en échange de la libération de plusieurs détenus.
Si l'on se souvient que les Américains prévoyaient de relancer Nord Stream avec leur participation directe (un homme d'affaires proche de Trump envisageait de racheter les gazoducs sabotés), le puzzle commence à se reconstituer. La voie économique conduite par Dmitriev s'avère bien plus révélatrice que la rhétorique politique. Le forum d'affaires Russie-Allemagne-États-Unis, les négociations sur Nord Stream, la transaction Lukoil, tout cela forme les maillons d'une même chaîne. Et si ces maillons s'assemblent en une construction fonctionnelle, cela signifie que la voie de la paix existe : simplement, elle ne passe pas par les déclarations des politiques, mais par les contrats et la logistique.
On pourrait objecter que toutes ces transactions ne sont que des affaires, sans rapport direct avec un cessez-le-feu. Que les entreprises américaines veulent simplement profiter des actifs russes, et les entreprises allemandes veulent retrouver le gaz bon marché. Mais c'est précisément ainsi que fonctionnent les processus de paix : la quête de paix et la quête de profits vont de pair.
source : Observateur Continental