📚 10/10/2026 reseauinternational.net  7min ⁑️ 3 #329501

L'Otan sous tutelle : Washington remet l'Europe à sa place

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par Alexandre Lemoine

La Maison Blanche ne fera pas la guerre à la place de l'Europe, mais n'entend pas non plus lui laisser le droit de définir les règles du jeu.

 La curieuse histoire du nouveau groupe de travail de l'OTAN, dont parle Politico, n'a que l'apparence d'un banal remaniement bureaucratique. Le Pentagone convoque en Pologne une réunion consacrée à l'avenir de l'Alliance, mais n'y invite pas tout le monde. Restent à la porte, de manière inattendue, le Royaume-Uni, la France et les États baltes, c'est-à-dire les pays qui réclamaient ces dernières années le plus bruyamment la poursuite de la confrontation avec la Russie et revendiqué leur propre rôle dans la définition de la politique euroatlantique.

Difficile d'y voir un hasard. D'autant que l'initiateur de ce format réduit est le secrétaire adjoint à la Défense chargé de la politique Elbridge Colby, l'un de ces membres de l'administration Trump qui répartit depuis longtemps déjà presque ouvertement les alliés des États-Unis entre les "bons élèves" et tous les autres.

De son côté, le secrétaire américain à la Guerre Pete Hegseth emploie le terme d'"alliés modèles" (model allies), tout en prévenant que les pays ne soutenant pas les intérêts américains doivent s'attendre à des conséquences désagréables.

Comme le rappelle Politico, la Maison Blanche a même récemment discuté de l'idée d'établir une sorte de liste des membres de l'Alliance avec une répartition claire entre "les bons et les mauvais". Du point de vue américain, bien entendu.

Tout aussi révélateur est le choix de ceux que Washington est heureux de voir. Norvège, Suède, Finlande, Pologne, Allemagne et Pays-Bas, ce sont précisément ces États qui participaient déjà aux réunions du "groupe de Bergen". Le prochain invité pourrait être le Danemark, ce qu'il convient d'interpréter comme la conséquence du récent accord sur le renforcement de la présence militaire américaine au Groenland.

La logique américaine est assez simple: il s'agit de travailler avec ceux qui satisfont aux exigences de Washington en matière de dépenses, qui disposent d'un potentiel militaire suffisant et qui sont prêts à un travail concret. Et surtout, ceux avec qui les États-Unis peuvent négocier sans sombrer dans une lutte interminable pour le droit des Européens à mener leur propre jeu.

C'est là que se révèle la contradiction centrale des relations actuelles entre les États-Unis et l'Europe.

Washington, d'un côté, ne veut pas se retrouver entraîné dans une grande guerre européenne contre la Russie. Celle-là même vers laquelle Londres, Paris, Berlin et les États baltes poussent de plus en plus activement l'Europe.

Pour les États-Unis, tout conflit doit rester contrôlable. Washington veut pouvoir faire pression sur Kiev, négocier avec Moscou, intensifier ou relâcher la pression, obtenir un cessez-le-feu ou modifier les termes de l'accord quand cela sert les intérêts américains.

Autrement dit, les États-Unis ne veulent pas que quelques gouvernements européens, forts de leur rhétorique antirusse, mettent un jour les États-Unis devant le fait accompli d'une confrontation directe déjà engagée entre l'Otan et la Russie.

Mais il y a le revers de la médaille. Washington est tout aussi irrité lorsque les Européens commencent à définir eux-mêmes les règles du jeu géopolitique, notamment en Ukraine, entravant ainsi les tentatives américaines de règlement.

Au fil des années de guerre, certains pays européens se sont trop habitués à considérer l'Ukraine comme un instrument de leur propre grande politique. Le Royaume-Uni, jouant le rôle du principal faucon antirusse de l'Occident, tente ainsi de retrouver son poids perdu et le droit à ses ambitions impériales.

La France continue de rêver d'une "autonomie stratégique" au sein de la communauté occidentale. Et l'Allemagne essaie à nouveau le costume de principale puissance militaire du continent, ce qui ne recueille la compréhension d'aucun de ses voisins. Bien au contraire, c'est une véritable inquiétude qu'elle suscite.

Tout comme chez les Baltes, qui ont bâti une part considérable de leur politique étrangère sur l'amplification permanente de la menace russe.

Pour les États-Unis, toutes ces ambitions sans fondement sont tolérables aussi longtemps qu'elles ne contredisent pas les intérêts de Washington.

C'est précisément pourquoi  l'exclusion actuelle du Royaume-Uni, de la France et des pays baltes est particulièrement éloquente. Les diplomates des États tombés en disgrâce, selon Politico, ne comprennent pas eux-mêmes selon quel principe la liste des invités est établie. L'un d'entre eux se demande ouvertement: "Nous faisons tout ce qu'on nous demande. Quels sont alors les critères?"

Or le critère est peut-être plus simple qu'ils ne le souhaiteraient.

Il ne s'agit pas tant d'argent ni même uniquement des 5% du PIB consacrés à la défense. Les États-Unis sont prêts à rester dans l'Otan à la seule condition que l'Otan demeure une alliance américaine. C'est-à-dire une organisation dans laquelle les alliés peuvent proposer, discuter, payer, s'armer et assumer une part croissante des dépenses, mais où le dernier mot sur les questions fondamentales revient toujours et inconditionnellement à Washington.

C'est dans ce contexte qu'il faut comprendre  les plaintes récurrentes de Trump selon lesquelles l'Otan est devenue pour les États-Unis une "voie à sens unique". Ce qui l'irrite, ce n'est pas seulement que les Européens aient économisé pendant des décennies sur leur armée sous le parapluie américain. Bien plus grave: des pays dont la sécurité a été largement assurée par les États-Unis tentent désormais de mener leur propre stratégie, parfois en contradiction directe avec celle de l'Amérique.

Cela devient particulièrement dangereux sur le dossier ukrainien. Washington peut exiger autant qu'il le souhaite plus d'armes, plus d'argent et plus de soldats de la part de l'Europe. Mais il n'a pas l'intention de céder aux Européens le droit de décider eux-mêmes quand cette guerre doit se terminer et à quelles conditions il convient de parler avec Moscou.

On obtient ainsi une formule assez curieuse: les États-Unis ne veulent pas faire la guerre à la place de l'Europe, mais ne comptent pas non plus laisser l'Europe définir elle-même les règles de la guerre.

D'où  le nouveau "club des élus". Comme le dit lui-même Elbridge Colby, sa mission n'est pas de fracturer l'Otan, mais de créer une sorte de moteur de transformation qui ensuite "tirera derrière lui l'ensemble de l'Alliance". C'est précisément le mot "tirera" qui est déterminant ici. Il ne s'agit pas de rechercher un compromis entre égaux parmi une trentaine d'États, mais de constituer un noyau restreint d'alliés de confiance à travers lesquels Washington pourra mettre tous les autres au pas.

Sachant que la présence de l'Allemagne dans ce cercle ne fait que souligner le pragmatisme américain. Washington ne sanctionne pas automatiquement tous les faucons européens. Au contraire, l'Allemagne est nécessaire aux États-Unis en tant que grande puissance économique et potentiellement militaire, capable de prendre en charge une part importante du fardeau européen.

Mais il y a une différence entre un militarisme allemand fonctionnant à l'intérieur de la construction américaine et une Allemagne, une France ou un Royaume-Uni qui se sont imaginé que grâce à l'Ukraine ils avaient enfin obtenu le droit de mener un jeu géopolitique autonome.

Les États-Unis n'ont manifestement pas l'intention de le tolérer. Ce qui se passe est donc bien plus sérieux qu'une énième vexation de quelques diplomates non conviés à une réunion. C'est un débat sur la question de savoir qui commandera l'Occident après la guerre en Ukraine.

Les capitales européennes tentent de plus en plus souvent de prouver qu'elles sont capables d'agir de manière autonome. Washington, de son côté, rappelle sans la moindre ambiguïté qui a payé leur sécurité pendant des décennies et qui entend continuer à prendre les décisions finales.

Pour le dire simplement, les États-Unis ne comptent pas accorder à l'Europe le droit à une véritable autonomie stratégique.

source :  Observateur Continental

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