
Stefano Vernole
Source: telegra.ph
En considérant l'OTAN comme son éternel instrument militaire, l'Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique également les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d'attraction de l'Union européenne a été confirmé par les citoyens de l'île voisine.
- "Afin de garantir un fonctionnement sûr et efficace des Zones de défense, les États-Unis d'Amérique jouissent, pour leurs navires et aéronefs d'État, ainsi que pour leurs forces armées et leurs véhicules, du droit de libre accès et de transit entre les Zones de défense à travers le Groenland — y compris ses eaux territoriales — par voie terrestre, aérienne et maritime. Ce droit peut également s'appliquer à des installations militaires sans personnel, sous réserve d'un accord entre les Parties sur les modalités correspondantes au moment de leur mise en place ;
- les aéronefs des États-Unis peuvent survoler toute partie du territoire du Groenland et y atterrir, y compris dans les eaux territoriales, et les navires d'État des États-Unis peuvent accéder aux eaux territoriales et y naviguer en immersion sans restriction, sauf disposition convenue d'un commun accord entre les Parties ;
- les navires d'État des États-Unis bénéficieront d'un accès supplémentaire et d'une liberté de mouvement dans les eaux territoriales, selon ce qui sera convenu au cas par cas entre les Parties en fonction des exigences de la situation militaire, aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l'Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain, ou à toute autre fin convenue entre les Parties."
Tel est le libellé du paragraphe 6 de l'ACCORD ENTRE LE GOUVERNEMENT DES ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE ET LE GOUVERNEMENT DU ROYAUME DE DANEMARK, CONJOINTEMENT AVEC LE GOUVERNEMENT DU GROENLAND, en date du 22 septembre 2026.

Certes, il ne s'agit ni de l'annexion ou de l'achat du Groenland par les États-Unis, ni d'une renonciation formelle du Danemark à sa souveraineté ou du Groenland à son droit à l'autodétermination. Toutefois, il s'agit de quelque chose qui, dans les faits, sera tout aussi fondamental, et probablement pire: la cession du pouvoir de décision danois et groenlandais, accompagnée d'une réduction significative de la liberté d'action des deux parties en matière de sécurité et de politique étrangère.
Il est évident que rien ne pourra être entrepris dans ces domaines sans le consentement des États-Unis, en cas de relation asymétrique ou de situation conflictuelle. C'est précisément dans le cadre d'une telle relation que les États-Unis acquièrent de facto un droit de veto. Si le Danemark et/ou le Groenland souhaitaient, aujourd'hui ou à l'avenir, coopérer avec un autre pays sur les ressources, les bases ou d'autres questions de sécurité auxquelles les États-Unis seraient hostiles dans la région, cela se révélerait tout simplement impossible.
À l'inverse, il est difficile d'imaginer comment les deux parties pourraient empêcher les États-Unis d'agir à leur guise: établir davantage que les deux nouvelles bases mentionnées dans l'accord, contrôler et utiliser les eaux environnantes comme ils l'entendent et — comme indiqué précédemment — ne faire aucune mention des armes nucléaires. Aucune protection n'est par ailleurs prévue pour les conditions environnementales particulières du Groenland ; par le passé, les États-Unis ont abandonné des zones utilisées comme bases en les laissant encombrées de déchets.
Et il n'y a pas que les États-Unis: il y a aussi l'OTAN. Certes, l'OTAN opérait déjà de facto dans la région, mais l'Alliance atlantique pourra à l'avenir y jouer un rôle beaucoup plus marqué. Voilà pourquoi toutes les parties adoptent le même langage de propagande. Ce seul fait devrait suffire à faire naître le soupçon que quelque chose est dissimulé en dehors du texte de l'accord. Un alignement parfait des intérêts au sein de relations asymétriques est le fruit de la tromperie ou de l'auto-illusion.

Par ailleurs, l'accord est perpétuel. Cela signifie qu'aucune clause de renouvellement, de prorogation ou de retrait n'est prévue. Il est contraignant pour une durée indéterminée et, dans la pratique, cette contrainte pèse sur les deux parties les plus faibles. Les États-Unis pourront imposer toute décision à leur convenance, tandis que les deux autres parties ne pourront même pas menacer — si les circonstances l'exigeaient — de se retirer de l'accord. Il s'agit d'une condition extrêmement inhabituelle dans les accords internationaux.
Il est tout aussi incompréhensible que le Danemark et le Groenland aient accepté non seulement le caractère permanent de l'accord, mais aussi l'adhésion définitive du Groenland à l'OTAN. Cette disposition demeurerait valide même si le Groenland devenait un jour un État indépendant. Dans ce cas, les futurs dirigeants et citoyens d'un Groenland indépendant seraient contraints d'accepter et de mettre en œuvre l'adhésion à l'Alliance atlantique. Dans un tel cadre, il serait difficile de qualifier un Groenland indépendant d'État souverain, même s'il conservait son propre territoire. Ce seul aspect soulève déjà des interrogations quant à la substance réelle du concept d'autodétermination.
Le choix de se brader, fait par le Danemark et le Groenland, est légitimé par l'affirmation selon laquelle ils obtiendraient une protection accrue — voire peut-être une certaine influence sur la politique américaine — et que, après les déclarations extrêmement agressives de Trump sur la nécessité absolue d'acquérir le Groenland, y compris par des moyens militaires si cela était "nécessaire", cet accord constituerait un brillant exemple de diplomatie de la part de petits États.
Il est donc surprenant, mais aussi dangereusement imprudent, qu'aucun mécanisme de règlement des différends ne soit prévu dans cet accord à durée indéterminée. Qui, sinon les États-Unis, serait en mesure d'imposer sa volonté en cas de désaccord entre les parties ?
Trump a écrit que les États-Unis avaient obtenu cet "accord fantastique" sans débourser un centime. Cela pourrait bien être vrai, puisque le texte ne précise pas qui paiera pour toutes les nouvelles activités ni pour l'accès que les États-Unis acquièrent au Groenland.
Le journaliste et historien Eric Zuesse a demandé à ChatGPT s'il était possible, sur la base d'accords analogues, d'estimer approximativement la valeur des droits acquis par les États-Unis en vertu de cet accord. La réponse a été : environ 45 milliards de dollars. Drew Horn, ancien responsable de l'administration Trump, a affirmé qu'il développait au Groenland un projet consacré aux terres rares ainsi qu'un centre de données destiné à l'intelligence artificielle et alimenté par l'énergie hydroélectrique. Il s'agit d'un territoire riche en éléments essentiels à la transition écologique, à la transition numérique et technologique ainsi qu'au secteur de la défense. Critical Metals, société américaine cotée en Bourse, a obtenu du gouvernement de Nuuk le contrôle du gisement de Tanbreez, qui comprend 4,7 milliards de tonnes de terres rares, dont plus d'un quart (27 %) sont des terres rares "lourdes", c'est-à-dire essentielles au secteur de la défense.

Un aspect encore plus significatif, et problématique, réside dans le fait que l'accord publié ne dit rien sur la manière dont l'extraction des ressources et les bénéfices escomptés doivent être répartis. Cet accord perpétuel ne dit absolument rien sur la façon dont les trois parties doivent se partager les recettes, ni sur la part qui doit revenir au Groenland. En d'autres termes, il n'y a pas un seul mot sur la manière dont le Danemark et le Groenland entendent éviter une situation où "le gagnant rafle tout".
Trump a déclaré que les États-Unis — tout comme l'OTAN — avaient besoin du Groenland pour des raisons de sécurité, sans toutefois expliquer précisément de quelle manière l'accès aux ressources groenlandaises renforcerait la sécurité américaine, ni contre qui ou contre quoi. En termes de Realpolitik, il lui suffira, ainsi qu'aux futurs présidents, de dire simplement : "C'est nécessaire à notre sécurité." À ce moment-là, Copenhague et Nuuk seront contraintes de s'aligner. L'accord est perpétuel par sa durée et global par sa portée. Pourtant, il ne dit rien de la répartition des coûts et des recettes entre les trois parties, et ne prévoit pas davantage que ces "détails" devront faire l'objet de négociations ultérieures.
C'est aussi pour cette raison que tant d'efforts diplomatiques et de communication sont déployés afin de répéter que le Danemark conserve sa souveraineté et le Groenland son droit à l'autodétermination : Trump a obtenu exactement ce qu'il voulait, dès maintenant et pour toute éventualité future.
Des commentateurs des médias européens, peu ou pas compétents en matière de sécurité, diffusent cette thèse sans procéder à la moindre analyse substantielle du contenu de l'accord. Celui-ci devrait plutôt être qualifié de bradage de la part du Danemark et du Groenland. Bien qu'il préserve formellement le droit du Groenland à l'autodétermination et la souveraineté du Danemark, l'accord implique une renonciation décisive à la liberté d'action, tant dans l'immédiat que dans un avenir incertain.[1]
Cela a été rendu possible par des décennies de soumission du Danemark aux États-Unis — une soumission de plus en plus totale, au point qu'il n'est plus possible de parler d'une politique étrangère et de sécurité indépendante et souveraine de la part de Copenhague.

Seule la version officielle de l'accord sera publiée, truffée de belles paroles mais sans entrer dans les détails ; ceux-ci portent en effet sur des questions de sécurité qui ne peuvent être divulguées. Certains analystes considèrent cet accord comme une sorte de prolongement naturel de celui de 1951 et de l'accord d'Igaliku. Si tel était le cas, il suffirait de les proroger juridiquement. En réalité, il est évident que ce nouveau traité confère aux États-Unis quelque chose qu'ils ne possèdent pas actuellement. Les prétendus "rivaux" des États-Unis seront exclus du Groenland : ils ne pourront ni y investir ni y construire de bases. Cela implique de facto l'absence de coopération avec des pays tels que la Russie et la Chine — ainsi qu'avec d'autres — qui ont dans la région des intérêts économiques et sécuritaires tout aussi légitimes ("aucun État non membre de l'OTAN ne sera autorisé à établir au Groenland ses propres installations militaires, avec ou sans personnel, et aucune présence permanente de forces militaires ne sera autorisée au Groenland, sauf accord contraire entre les Parties").
Cela revient à adopter une attitude conflictuelle. Toute forme de coopération rationnelle, profitable à tous, ainsi que toute sécurité partagée sont exclues d'emblée. La région passera d'un contexte de faibles tensions et de faible militarisation à une zone de haute tension : après tout, partout où les États-Unis sont présents, des tensions et des dynamiques de "dissuasion" se développent à l'égard d'autres acteurs qui se sentent menacés.
Enfin, le paragraphe 7 précise :
- "Les Parties conviennent que le territoire adjacent à une Zone de défense ne doit être utilisé d'aucune manière susceptible de compromettre la sécurité de cette Zone. Afin de mettre en œuvre cette disposition, les Parties entendent coopérer pour garantir la sécurité des Zones de défense. Les États-Unis auront le droit de soulever des objections concernant la construction, ou le changement d'affectation — lorsque celui-ci constitue une menace pour une Zone de défense — de tout bâtiment, ouvrage ou installation situé à proximité de ladite Zone. À la suite de cette notification, les Parties détermineront d'un commun accord les mesures nécessaires pour faire face à toute menace. Les Parties collaboreront pour lutter contre l'espionnage au Groenland. Les autorités compétentes du Royaume de Danemark entretiendront des contacts étroits avec les autorités américaines compétentes et avec d'autres partenaires, dans la mesure nécessaire à la mise en œuvre du présent article."
Pour l'Union européenne, l'accord économique constitue un coup très dur, car les gisements de terres rares dont l'UE a besoin pour mettre en œuvre ses programmes — le Pacte vert, le Livre blanc sur la défense et la stratégie de compétitivité — lui ont été subtilisés sous le nez.
Pourtant, au début de l'année 2026, à propos du dossier groenlandais, von der Leyen avait expliqué que l'Union avait agi en suivant "quatre principes fondamentaux : fermeté, ouverture, préparation et unité, et cette approche s'est révélée efficace". Dans les jours précédant le sommet, la position européenne s'était déjà dessinée à travers une série de prises de position unanimes des dirigeants, placées sous le signe "du calme et du dialogue" avec l'administration américaine, sans exclure toutefois le recours, si nécessaire, aux instruments commerciaux, le fameux "bazooka".
Finalement, rien de tout cela ne s'est produit car, en considérant l'OTAN comme son éternel instrument militaire, l'Europe demeure un acteur géopolitique inexistant et totalement subordonné à la volonté de Washington. Cela explique aussi les résultats du récent référendum en Islande : le faible pouvoir d'attraction de l'Union européenne a été confirmé par les citoyens de l'île voisine.

Au Groenland, il ne pouvait en être autrement.
[1] Les Parties feront le meilleur usage possible des procédures établies dans les Accords de défense, notamment l'Accord de défense de 1951 et l'Accord d'Igaliku de 2004, tels que modifiés et complétés par le présent accord, afin de permettre ce qui suit :
i. Les États-Unis seront autorisés à moderniser et à étendre leurs activités à la base spatiale de Pituffik ;
ii. Les États-Unis seront autorisés à établir une Zone de défense supplémentaire à Narsarsuaq et à Mestersvig, selon des modalités et des détails techniques qui devront être convenus d'un commun accord entre les Parties ;
iii. Les États-Unis pourront établir des Zones de défense supplémentaires au Groenland et renforcer leurs opérations ou leurs infrastructures militaires. Chacune des Parties pourra constater la nécessité d'une nouvelle Zone de défense aux fins de la défense de la zone couverte par le Traité de l'Atlantique Nord, du Groenland et du continent américain. Cette Partie présentera une proposition décrivant l'emplacement, la finalité, les dimensions et les types d'activités de la Zone de défense proposée, ainsi que d'autres modalités, telles que les mesures d'atténuation, y compris celles nécessaires pour tenir compte du Protocole d'accord de 1991 et de la Déclaration conjointe de 2004. Les Parties se réuniront immédiatement afin d'engager des consultations par l'intermédiaire du Comité permanent, dans le but de définir les détails de la mise en œuvre sur la base d'un accord mutuel. Si aucun accord n'est trouvé au sein du Comité permanent dans un délai de 90 jours, les consultations seront portées au niveau des vice-ministres, puis à celui des ministres
iv. Les États-Unis attribueront à des entreprises groenlandaises, dans toute la mesure du possible, tous les contrats de biens et de services liés à l'établissement, à l'entretien et au soutien — y compris, sans toutefois s'y limiter, les projets de construction et de démantèlement — des Zones de défense au Groenland, en tenant compte des capacités de ces fournisseurs et de la faisabilité de leur recours dans l'exécution des contrats. Afin de garantir l'attribution des contrats à des fournisseurs groenlandais, les Parties conviennent de mettre à jour en conséquence les notes diplomatiques de 2020.
Article original: Strategic Culture Foundation