Marie-France Deprez
L'information à propos de Gaza et de la Palestine est une de celles qui nous permet de montrer le plus clairement l'omniprésence de la désinformation et de la censure dans les médias, qui nous permet concrètement de voir l'obéissance de beaucoup de rédactions. Combien de rédactions, sous la pression du sionisme, accordent-elles à cette idéologie seule le droit à la parole ?
(78) ans après la nakba, beaucoup de médias serinent encore et toujours les mêmes mots à propos du droit d'Israël à se défendre et n'osent toujours pas parler des évacuations forcées, des destructions de villages, des massacres d'aujourd'hui, ne veulent parfois même pas prononcer le mot de génocide.
La propagande israélienne s'insinue partout, forte aussi sur les réseaux sociaux.
Faire taire l'info à l'origine, c'est la tactique du sionisme
Comment ? En empêchant les journalistes étrangers d'aller sur le terrain, en assassinant ceux qui sont sur place, les journalistes palestiniens.
Les journalistes étrangers sont cantonnés à Jérusalem. Ceux qui ont essayé d'en sortir pour aller à Gaza ont été arrêtés, expulsés. Certains ont été arrêtés alors qu'ils se rendaient en Cisjordanie. D'autres à Jérusalem même. Après le soi-disant cessez-le-feu, alors que les massacres continuent, l'interdiction faite aux journalistes étrangers d'aller sur le terrain a été maintenue. (1)
Après le soi-disant cessez-le feu, le massacre des journalistes à Gaza a continué.
Et puisque la méthode fonctionne, elle a été étendue. Les journalistes du Sud-Liban sont aussi visés.
Mais les journalistes courageux de Gaza continuent leur travail sur le terrain. Des jeunes aidant dans les bureaux prennent à leur tour la caméra quand leurs collègues ne reviennent pas - "Ami, si tu tombes un ami sort de l'ombre à ta place"-. Ils savent l'importance de documenter les faits, de les faire connaître et de les envoyer à l'extérieur en espérant que les documents seront préservés.
Et puis des Israéliens eux-mêmes veulent faire savoir. Parce qu'ils se savent au sein d'un système d'occupation, un système qui ne recule devant rien, le pire n'étant aux yeux du pouvoir sioniste qu'un moyen d'atteindre leur but.
Parmi ces Israéliens, des cinéastes. Récemment les cinéastes Yuval Abraham et Rachel Szor ont mené un tel travail de journaliste en réalisant un film qui récolte des témoignages de l'intérieur du système.
C'est le film Naza, produit par The Guardian.(2)
Quelques réflexions à la sortie de la projection de Naza
Entendre ces acteurs de mort décrire avec précision les moyens mis en œuvre et les techniques utilisées pour tuer est glaçant.
Ils savent pertinemment combien de victimes il y aura et qui elles seront, qu'importe si au moment de la frappe, la personne visée est chez elle entourée de sa famille, de ses enfants
Mais le pire : ce qu'ils disent (ils ne dénoncent pas, ils disent) est déjà connu et documenté (les assassinats ciblés qui tuent de nombreuses victimes collatérales, les démolitions, la destruction).
L'apport du film est de le faire entendre par les auteurs des meurtres et de montrer comment ces militaires vivent pendant les meurtres (l'excitation de réussir sa mission) et après les meurtres.
Une fois de plus, on entend "c'est la mission", "c'est le travail", "je transmets des données" et des "si ce n'est pas moi qui le fais, un autre le fera". Dilution des responsabilités, endoctrinement aussi.
Ces hommes sur les toits de Tel Aviv pourraient sans doute payer très cher leur témoignage car même s'ils ne remettent pas en cause le système, l'admirent même parfois ; même s'ils sont en accord avec l'objectif des dirigeants israéliens, ceux-ci se sont sentis en difficulté face à l'aveu des crimes et surtout à leur description détaillée, à la description détaillée de leur mise en place. Tout est calculé, organisé.
Ce qui rend ces témoignages particulièrement difficiles à entendre c'est le fait que ces hommes n'ont pas de remords même si certains se posent quelques questions. Certains même se disent avoir de la détestation pour les actes commis par les nazis mais se trouver en accord avec le but, l'objectif israélien.
En fait, ils sont généralement loin du terrain, ils sont ces hommes qui désignent les cibles avec l'aide de l'IA, en conséquence, ils ne se considèrent pas comme les responsables. Ils n'ont pas tiré, ils sont un rouage du système.
Mais à chaque assassinat ciblé, les soldats de l'armée israélienne savent exactement combien il y aura de "victimes collatérales" et qui elles seront. Les attaques ayant lieu le plus souvent dans les habitations des personnes visées, quand elles sont au repos, chez elles, l'assassinat des familles et proches est lui aussi planifié.
C'est l'IA qui choisit les victimes, c'est un drone qui les tue.
Ces hommes ont-ils vu les dernières images du film, celles de ce Palestinien qui appelle sa femme, son fils sous les décombres ? Cet homme dévasté qui finit, dans sa douleur, par hurler contre son fils à qui il avait demandé de protéger sa petite sœur ? Ces images touchent au cœur. Mais les hommes qui témoignent dans Naza ont-ils un cœur ?
Le film nous ouvre un peu plus les yeux sur le fait que le système d'occupation israélien de la Palestine, son système colonial, ne s'arrêtera pas. Il est structuré. Il est l'un des plus avancés concernant l'utilisation des nouvelles technologies. Il est l'un des plus forts en ce qui concerne la propagande interne et en ce qui concerne la propagande vers l'extérieur.
Cela explique que les réalisateurs et le film aient été attaqués. Yuval Abraham et Rachel Szor ont tous deux reçus des menaces de mort et Benjamin Netanyahu a proposé qu'ils soient déchus de leur citoyenneté israélienne.
Attaqués par le gouvernement de Netanyahu et par des représentants de Tsahal, les réalisateurs ont répliqué et affirmé avoir interrogé plus de 100 sources au sujet des actions israéliennes à Gaza.
Les réalisateurs maintiennent. A nous de mener des campagnes pour contrer la propagande sioniste. Sinon, elle gagnera encore plus de terrain.
Naza signifie 'victimes collatérales'
Alors j'ai évidemment pensé à "Collateral Murder", même vocabulaire à propos des victimes collatérales et des règles d'engagement à respecter pourtant, c'est tout différent.
"Collateral Murder" n'est pas un témoignage, c'est un document de l'armée US destiné à son usage interne. Un document que (parmi des milliers d'autres) la lanceuse d'alerte Chelsea Manning a fait fuiter parce qu'elle espérait que cela pourrait changer le cours de la guerre.
Cette analyste de l'armée US faisait aussi partie d'un système, la guerre contre le terrorisme lancée par les États-Unis après le 11 septembre 2001. Elle avait pris conscience du rôle qu'elle jouait comme analyste de l'armée et de celui qu'elle pouvait jouer en divulguant ces documents.
Alors elle a fait un choix et les a fait fuiter. Elle a répété à plusieurs reprises qu'elle pensait qu'en montrant au monde les victimes collatérales, les civils assassinés sous prétexte qu'il fallait éliminer un "terroriste", - tous les participants à un mariage, des enfants ramassant du bois-, les populations forceraient l'arrêt de la guerre
Mais la guerre a continué. C'est elle qui a payé le prix des révélations pendant des années -y compris en prison- alors que les meurtriers continuaient de vivre, continuaient de tuer.
C'est à WikiLeaks que Manning avait envoyé les documents
WikiLeaks a été fondé le 4 octobre 2006, avec pour objectif principal de faire connaître au peuple des documents d'intérêt public que les dirigeants veulent garder secrets.
WikiLeaks travaille donc depuis 20 ans.
Pour Julian Assange un des fondateurs de WikiLeaks, le journaliste doit donner accès aux documents, il ne s'agit pas seulement d'en parler, de les analyser mais de les mettre à disposition pour qu'ils puissent être lus, compris, confrontés à la réalité, aux faits. Le journaliste a tout-à-fait le droit de dire son opinion, de donner son avis, mais cette partie de son travail doit être identifiable, séparable du document de base.
WikiLeaks a été conçu comme une plate-forme sur laquelle aussi bien les journalistes que les lecteurs pourront consulter les documents authentifiés.
De plus, en protégeant l'anonymat des lanceurs d'alerte, cela pouvait diminuer la crainte de ceux-ci d'être poursuivis et de fait, leur nombre a augmenté.
Manning avait essayé de déposer les documents auprès de grands médias US, ils n'étaient pas intéressés, alors elle a contacté WikiLeaks. Par la suite elle a été dénoncée par une personne avec qui elle discutait sur internet et qui a donné son nom en échange d'un accord avec le FBI.
Les documents révélés par Manning étaient au nombre de plusieurs centaines de milliers, tous authentifiés, tous d'intérêt public, ils ont été publiés sur WikiLeaks et ont joué un grand rôle pour faire connaître la réalité de la guerre et aussi la plate-forme elle-même.
Mais ils ont aussi constitué un risque majeur pour Manning et pour WikiLeaks. Quand les USA se sont attaqués à Julian Assange, ils avaient -et ont certainement encore- aussi l'objectif de détruire WikiLeaks, de détruire une forme de journalisme qui donne accès aux documents prouvant les faits.
Après 20 ans, WikiLeaks est toujours là mais affaibli par une lutte juridique de 14 années pour faire libérer Julian Assange.
Sa victoire réside dans le fait d'avoir démontré le rôle essentiel de ce genre de sites ou plate-formes. WikiLeaks prouve que le journalisme peut avoir un caractère scientifique, transmettre des documents tenus secrets et être ainsi un des piliers d'une démocratie où chacun pourrait étant bien informé, réfléchir à une société plus égalitaire et à quoi faire pour y arriver. (3)
Sa victoire est aussi que d'autres sites du même type se sont développés depuis sa fondation.
A l'heure où pour certains médias, les documents consultés se limitent à des dépêches d'agence, le rôle initié par WikiLeaks est d'une importance extrême.
Les projections de Naza et les 20 ans de WikiLeaks sont des points d'appui pour continuer, aux côtés des médias indépendants et des journalistes courageux, la lutte pour le droit à l'information.
Notes:
