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Pourquoi la droite latino-américaine ignore Washington sur la question chinoise

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par Bruno Sgarzini

Alors que, durant la deuxième décennie de ce millénaire, Washington s'est attaché à évincer les progressistes du pouvoir en Amérique latine, la troisième semble avoir concentré ses efforts sur l'éviction des capitaux chinois des secteurs stratégiques de l'économie latino-américaine. Le renforcement de la doctrine Monroe ("L'Amérique aux Américains"), rebaptisée Donroe, illustre une série de tentatives délibérées et mesurées visant à bloquer la Chine dans des domaines clés du développement latino-américain.

L'une des premières batailles menées par l'administration Trump a visé les ports situés aux deux entrées du canal de Panama, gérés par le consortium hongkongais CK Hutchison. L'objectif initial était d'évincer ce conglomérat afin d'empêcher la Chine de contrôler le principal passage transocéanique de la région et de le remplacer par un autre,  dirigé par le fonds d'investissement BlackRock et la Mediterranean Shipping Company (MSC), par le biais d'une opération de rachat.

Cependant, un organisme de réglementation chinois a brutalement interrompu l'opération. Sous la pression, la  Cour suprême du Panama a déclaré la concession inconstitutionnelle en janvier 2026, et l'État panaméen en a pris le contrôle, de concert avec les géants portuaires occidentaux Maersk et MSC.

La réaction de la Chine a été agressive : elle a multiplié les saisies de navires battant pavillon panaméen dans les ports chinois, qu'elle justifie par des contrôles de sécurité maritime, affectant ainsi l'une des principales sources de revenus de l'Autorité maritime du Panama.  Plus de 200 navires ont quitté le registre panaméen entre avril et juin 2026 en raison de l'ampleur des saisies.

Selon certaines informations, Pékin aurait demandé à ses  entreprises publiques de suspendre les négociations concernant de nouveaux projets d'infrastructure au Panama, et le géant maritime chinois  Cosco a annoncé la suspension de ses services à Balboa, l'un des ports concernés par la décision de justice.

De son côté,  CK Hutchison a engagé une procédure d'arbitrage international contre l'État panaméen en août, réclamant plus de 1,5 milliard de dollars de dommages et intérêts. Sa filiale panaméenne, Panama Ports Company, est quant à elle impliquée dans une autre procédure d'arbitrage portant sur plus de 2 milliards de dollars.

Cette affaire trouve un écho important dans d'autres régions d'Amérique latine, où les États-Unis s'efforcent de rompre les liens avec le capital chinois. Le Pérou subit l'une des plus fortes pressions depuis l'inauguration du mégaport en eau profonde de Chancay, géré par Cosco, qui confère à la Chine une autonomie concernant les ports et les routes bio-océaniques sous influence américaine, comme le Panama.

Plus tôt cette année, Washington a vivement critiqué la  décision d'un tribunal péruvien qui avait soustrait le port de Chancay à la tutelle de l'État péruvien au motif qu'il était "privé". En juin, la  Seconde Chambre constitutionnelle de Lima a cassé ce jugement suite à un appel interjeté par les instances réglementaires péruviennes, et le litige pourrait être porté devant la Cour constitutionnelle. De son côté, le Département d'État américain  a révoqué le visa du juge péruvien Juan Carlos Núñez Matos, de la Première Cour constitutionnelle spécialisée de Lima, qui avait statué en faveur de Cosco Shipping Ports Chancay Peru.

Le Commandement Sud des États-Unis, la division du Pentagone chargée de l'Amérique latine, a affirmé, sans apporter de preuves, que le port pourrait servir de base de renseignement à l'Armée populaire de libération chinoise. Afin de renforcer son contrôle sur le port, les États-Unis ont fait don de scanners aux douanes péruviennes et ont menacé d'imposer des droits de douane en cas d'implantation d'entreprises de "nearshoring", un euphémisme pour désigner le rapprochement des activités commerciales avec les lieux de destination des exportations.

La classe politique péruvienne, cependant, n'a pas boycotté cette initiative menée avec des capitaux chinois, son principal partenaire commercial et une source d'investissements dans les secteurs minier, énergétique et des infrastructures.

En Argentine, bien sûr, toutes ces manœuvres n'étaient pas nécessaires au gouvernement de Javier Milei pour stopper le projet  de centrale nucléaire d'Atucha III, géré par l'entreprise publique Nucleoeléctrica Argentina SA (NA-SA) et la  China National Nuclear Corporation, avec un financement de banques chinoises. À plusieurs reprises, des responsables américains du secteur nucléaire avaient demandé l'arrêt du projet, dans une zone de conflit entre les entreprises américaines et leur homologue argentine, NA-SA. Milei entend mettre NA-SA en faillite en la privant de financement et en la vendant à des capitaux américains.

Scott Bessent, secrétaire au Trésor américain, a déclaré à plusieurs reprises que l'Argentine devrait abandonner le système de swap (échange de devises) avec la Banque populaire de Chine, qui assure une certaine stabilité aux réserves de la Banque centrale argentine. Cependant, ces pressions sont restées vaines jusqu'à présent. Par ailleurs, le Commandement Sud des États-Unis lance chaque année des campagnes contre la station d'observation spatiale exploitée par des scientifiques chinois à Neuquén, qu'il considère comme une "menace pour la sécurité".

Tous ces efforts ont été explicitement mis en avant lors de la récente tournée du secrétaire d'État américain Marco Rubio en Colombie, en Équateur et au Pérou. Le lancement promotionnel de cette tournée a débuté par la publication d'une tribune de M. Rubio dans plusieurs journaux latino-américains, où il affirmait que "lorsqu'un pays voit ses infrastructures critiques tomber sous contrôle étranger, il perd son droit fondamental à décider de son propre destin et fait face à de graves menaces pour sa souveraineté nationale".

L'une des initiatives qu'il a promues lors de cette visite était le  Bouclier des Amériques, une coalition visant à lutter contre le "trafic de drogue" et les "influences néfastes" dans la région. Au Pérou, il a rencontré la présidente Keiko Fujimori pour s'assurer de l'adhésion de Lima à cette initiative et a critiqué la présence d'entreprises chinoises dans le pays. En Colombie, il a signé des accords énergétiques et commerciaux destinés à permettre aux capitaux américains de contrôler les ressources naturelles du pays.

Cependant, aucun gouvernement d'extrême droite n'ose rompre définitivement ses liens avec la Chine, après avoir constaté le suicide collectif du Panama. Les échanges commerciaux entre la Chine et l'Amérique latine sont passés de  274 milliards de dollars en 2013 à plus de  518 milliards de dollars en 2024. La part de la Chine dans le commerce régional est passée de 1,7% en 2000 à 17% en 2023.

D'après un rapport de la Commission économique pour l'Amérique latine et les Caraïbes (CEPALC), la Chine est le deuxième partenaire commercial de la région, après les États-Unis. Entre 2005 et 2024, elle a réalisé 294 projets d'infrastructure dans la région, représentant des investissements de plus de 129 milliards de dollars et la création de près d'un million d'emplois.

C'est pourquoi, même pour les présidents trumpistes, rompre les relations avec la Chine est considéré comme un "suicide politique".

source : Diario Rouge via  Orinoco Tribune via  China beyond the Wall

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