🇵🇸 11/10/2026 reseauinternational.net  12min ⁂️ 10 #329633

Le chiffre de 74 000 morts relève de la hasbara. Aujourd'hui, Mamdani l'affirme aussi

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par Karim

Les auteurs eux-mêmes nous donnent désormais le chiffre. Il s'agit d'un million et demi de morts.

Ces chiffres qui révoltent

Regardez la une de *The National*. Regardez-la plus longtemps que vous ne le souhaiteriez. Un quadrillage de rues photographié depuis l'orbite et, dans chaque carré de cette grille, la même poussière grise, pâté de maisons après pâté de maisons. Un seul bâtiment se dresse vers le bas de l'image, isolé. Des dizaines de milliers de personnes vivaient dans ce seul coin de Gaza. Le titre proclame : "Montrez ceci à quiconque nie le génocide"

J'ai écrit quelque chose de similaire en mai 2026. J'ai écrit que c'était  la chose la plus abjecte qu'il m'ait jamais été donné de voir. La destruction totale d'une civilisation, d'un peuple et de l'histoire humaine. Des millénaires d'histoire humaine réduits en poussière par une jeune nation de quatre-vingts ans, sous nos yeux pétrifiés.

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Maintenant, associez un chiffre à ces images. Soixante-quatorze mille.

C'est le chiffre qu'a avancé cette semaine le maire de New York. C'est celui qui figure dans le premier paragraphe de chaque dépêche, de chaque bulletin de la BBC, de chaque éditorial prudent qui refuse encore de prononcer le mot "génocide", préférant parler de "guerre à Gaza" ou de "conflit Israël-Hamas" tout en minimisant l'ampleur de la situation.

"Plus de 74 000 Palestiniens tués, dont plus de 21 000 enfants. Cette phrase est prononcée sur le ton d'une simple clause de réserve. Elle est répétée, à quelques variantes près, depuis plus d'un an. À travers la période du soi-disant cessez-le-feu. À travers la famine. À travers les massacres quotidiens sur les lieux de distribution d'aide. Ce chiffre reste là, immuable. Toujours ces maudits chiffres de 70 000 et 20 000. Cela me met dans une rage folle.

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Réfléchissez à ce qu'il faudrait pour que cela soit vrai. Quelque 2,4 millions de personnes se trouvaient à Gaza le 6 octobre 2023. Trois ans plus tard, plus des deux tiers des bâtiments de la bande de Gaza sont endommagés ou détruits, tous les hôpitaux ont été bombardés, assiégés ou vidés, l'eau a disparu, les eaux usées coulent dans les rues, la population a été poussée d'une extrémité à l'autre de cette cage - et ramenée en arrière - une douzaine de fois, et la famine a été déclarée. Et l'on nous dit qu'un peu plus de 3 personnes sur 100 parmi elles sont mortes. Trois sur cent. Sur la photographie en une du journal *The National*, trois sur cent ne représenteraient même pas la marge d'erreur.

"Un million et demi de morts. Ce n'est pas une projection. Ce n'est pas un modèle du *Lancet*. C'est l'estimation opérationnelle d'un homme qui espère devenir ministre de la Défense dans le prochain gouvernement israélien."

Le chiffre du ministère de la Santé de Gaza comme alibi pour un génocide

Je sais d'où vient ce chiffre. Il provient du ministère de la Santé de Gaza ; ce ministère mérite plus de respect que n'importe quelle autre institution au monde pour le travail accompli sous le feu des combats. Mais comprenez bien ce que le ministère comptabilise. Il recense les corps - munis d'un nom et d'un numéro d'identité - qui arrivent à l'hôpital ou dont le décès est signalé par un proche survivant remplissant un formulaire. C'est là toute la méthode.

Ce système a été conçu pour une société disposant de morgues, or les morgues ont été bombardées. Il ne comptabilise pas les morts ensevelis sous les décombres - et ces décombres représentent cinquante millions de tonnes. Il ne comptabilise pas les familles entièrement rayées de la carte, sans aucun survivant pour signaler leur disparition. Il ne comptabilise pas le nourrisson mort parce que sa mère, affamée et déshydratée, n'avait plus de lait. Il ne comptabilise pas le diabétique privé d'insuline, l'insuffisant rénal privé de dialyse, la femme morte d'hémorragie en accouchant sous une tente, ni l'enfant tué par une diarrhée qu'une clinique aurait pu soigner avec un simple sachet de sels de réhydratation.

Ainsi, le chiffre officiel correspond au décompte des morts retrouvés et identifiés. Ce n'est rien d'autre que cela. Le crime réside dans l'usage qui en a été fait. C'est devenu un alibi pour le génocide, et l'équipe de la "hasbara" s'en est emparée avec jubilation.

Un million et demi de morts ?

Toute tentative sérieuse d'estimer le bilan réel aboutit à un chiffre bien plus élevé. L'étude publiée par *The Lancet* début 2025 ne prenait en compte que les morts violentes survenues jusqu'en juin 2024 ; elle concluait que le  ministère en avait sous-estimé le nombre de 41%. Sans inclure les décès dus à la famine ou à la maladie. Uniquement les corps déchiquetés par les explosifs.

Devi Sridhar, titulaire de la chaire de santé mondiale à l'université d'Édimbourg, estime que, dans ce type de conflit, le ratio prudent est de quatre décès dus aux privations pour un décès dû à la violence. Stephen Donziger, l'avocat spécialisé dans les droits humains que Chevron a tenté de détruire pendant dix ans, évalue le chiffre plausible à un demi-million. Richard Hil et Gideon Polya, dans la revue *Arena*, ont calculé ces ratios et  sont arrivés au chiffre de 680 000 morts à la date d'avril 2025 - alors qu'il restait encore dix-huit mois de tueries et de famine à venir après cette date.

Allez-y, contestez leurs calculs si vous le souhaitez. Mais aucune méthode crédible, appliquée honnêtement, ne donne le chiffre de 74 000.

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Et puis, il y a l'homme qui dispose des meilleurs services de renseignement au monde. Donald Trump, qui souhaite vider Gaza pour en faire une station balnéaire, a évoqué à maintes reprises le "1,7 million" de Gazaouis qu'il compte déplacer. Sridhar a entendu cela et a effectué la soustraction à voix haute : "J'ai été surpris de voir ça, sans que personne ne bronche. Ils se disaient juste : "Ah, d'accord, il en reste 1,7 million." Et moi, je me demandais : "Mais où sont passés le demi-million ou les 400 000 personnes manquantes ?"" Personne dans la salle n'a posé la question. Personne dans les rédactions ne l'a fait non plus.

"Mamdani a appris la séquence : d'abord et pleinement la douleur des Israéliens, ensuite la douleur des Palestiniens, au tarif officiel de 74 000.

Puis, en octobre de cette année, le sol s'est de nouveau dérobé. Moshe Feiglin, ancien député du Likoud à la Knesset et actuel numéro deux de la liste électorale commune de Bezalel Smotrich, a accordé un entretien à i24NEWS - la chaîne israélienne anglophone - affirmant qu'il  restait moins de huit cent mille personnes à Gaza. Les intervieweurs ont contesté ses propos. Ils ont fait remarquer que toutes les organisations internationales situaient encore la population au-dessus de la barre des "deux millions".

Feiglin n'est pas revenu en arrière. Il n'a apporté aucune précision. Il a laissé ce chiffre en suspens. Refaites le calcul. Population d'avant-guerre : 2,4 millions. Réfugiés en Égypte : environ 100 000. Population restante selon Feiglin : moins de 800 000. Le chiffre manquant correspond à 1,5 million de morts. Il ne s'agit ni d'une projection ni d'un modèle de la revue *The Lancet*. C'est l'estimation opérationnelle d'un homme qui espère devenir ministre de la Défense dans le prochain gouvernement israélien ; une déclaration faite sur une chaîne de télévision proche de l'État israélien, qui n'a suscité aucune relance, aucun bandeau d'information urgente, aucun point presse du département d'État, aucune condamnation de la part du maire de New York. Feiglin veut vider Gaza. Il ne cache pas ce chiffre. Il s'en vante. Que le chiffre avancé par Feiglin relève de l'aveu ou qu'il désigne une cible, le gouffre qu'il ouvre reste le même. Soit le million et demi de personnes manquantes est déjà mort, soit ces individus constituent la prochaine étape du plan. Le chiffre de soixante-quatorze mille relayé par nos journaux ne résiste à aucune de ces deux interprétations. Pourtant, la presse occidentale - incapable de se résoudre à dépasser ce seuil de soixante-quatorze mille - a laissé cette déclaration s'évaporer dans la nature.

Les chiffres du ministère de Gaza : un outil commode pour la *hasbara*

C'est ce point précis qui me met hors de moi. Pendant deux ans, les porte-parole d'Israël ont qualifié les chiffres du ministère de "pure invention du Hamas". Chaque ambassadeur, chaque figure de proue de la *hasbara*, chaque rabbin invité sur un plateau pour crier à "l'accusation de meurtre rituel nous affirmait que ces chiffres étaient gonflés. Or, tout à coup, ce même chiffre est accepté partout, sans la moindre contestation, par ceux-là mêmes qui avaient passé deux ans à le dénigrer.

Posez-vous la question : pourquoi ? Pourquoi ce chiffre est-il devenu acceptable ? L'ancien mensonge consistait à dire que le décompte était trop élevé. Le nouveau mensonge consiste à dire que le chiffre est ce qu'il est. Une fois devenu impossible de nier la destruction de Gaza, le chiffre le plus bas qu'un adulte puisse avancer sans ciller est devenu le plus précieux au monde.

Le plancher fixé par le ministère de Gaza est devenu le plafond des propagandistes. Les auteurs des faits ont réalisé qu'ils avaient tué tant de Palestiniens que soixante-quatorze mille constituait désormais l'alibi parfait : un chiffre qu'on peut lire en prenant son petit-déjeuner sans pour autant perdre l'appétit ou laisser refroidir son café. Ce n'est pas le cas pour deux tiers de million. Encore moins pour un million et demi. Voilà la *hasbara* parvenue à maturité : elle ne nie plus, elle minimise.

"On ne peut pas rayer de la carte tous les bâtiments figurant sur ces images tout en laissant en vie 97 % de leurs habitants."

Les médias qui reprennent ce chiffre en boucle sont les mêmes que ceux qui surveillaient notre vocabulaire. Le *New York Times* a diffusé une note interne - qui a fini par fuiter - enjoignant à ses journalistes d'éviter les termes "génocide", "nettoyage ethnique", "territoire occupé" et même "Palestine". CNN faisait valider par son bureau de Jérusalem tout sujet concernant Gaza avant diffusion. Selon Hil et Polya, le radiodiffuseur public australien a interdit à ses journalistes d'employer les mots "génocide", "occupation" et "nettoyage ethnique", tout en accordant autant de temps d'antenne à un procès pour empoisonnement aux champignons qu'à l'anéantissement d'un peuple - tout comme les "sept de Cornell" captent l'attention alors que des  Palestiniens sont violés en toute impunité, année après année, sous l'œil des caméras.

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Il s'agit d'organisations détenues par des milliardaires qui n'ont jamais caché leur position sur Israël, dépendantes d'annonceurs ayant clairement affiché leurs allégeances et employant des rédacteurs qui ont vu des collègues perdre leur emploi pour une simple publication. Elles n'ont pas ignoré l'étude du *Lancet*. Elles n'ont pas ignoré la remarque de Trump. Elles n'ont pas ignoré Feiglin. Elles ont opté pour le chiffre le plus bas parce qu'il est sans risque, et elles l'ont répété jusqu'à ce qu'il se fige en un fait qu'il est interdit de remettre en question dans les cercles convenables.

Ce qui m'amène à Zohran Mamdani.

Mamdani et les formes de plus en plus sophistiquées par lesquelles les classes dirigeantes canalisent le sentiment populaire

C'est ce que signifie le titre ci-dessus. La vieille machine de propagande fondée sur le déni s'est enrayée. Il y a eu tout simplement trop d'images, trop d'universitaires, trop d'étudiants occupant des campus et trop de démissions. La machine de propagande a donc évolué. Elle ne cherche plus à vous empêcher de prononcer le mot "génocide". Elle tente de décider quel chiffre vous êtes autorisé à y associer. Vous pouvez adopter le vocabulaire de l'indignation, pourvu que vous acceptiez l'arithmétique de la minimisation. Vous pouvez exprimer votre chagrin, à condition qu'il reste dans les limites autorisées. Le sentiment est absorbé, remodelé, puis vous est restitué sous une forme bien plus atténuée. C'est une méthode encore plus sophistiquée que la censure occidentale traditionnelle, car elle prend l'apparence d'une concession. Votre candidat a prononcé le mot. Votre mouvement a été entendu. Mais le plafond artificiel a tenu bon.

Lisez la déclaration de Mamdani dans l'ordre. D'abord, les "crimes de guerre atroces du 7 octobre", avec le décompte précis des morts et des personnes enlevées - il n'a pas commencé par évoquer près d'un siècle d'apartheid, de massacres, de viols et de tortures à l'encontre des Palestiniens autochtones. Puis, dans le deuxième paragraphe, le "génocide dévastateur en cours" et le chiffre : plus de 74 000. Un homme dont la position sur Gaza était censée le rendre inéligible a appris à réciter le chiffre plafond. Il a intégré la séquence : le chagrin pour les Israéliens d'abord et en totalité, le chagrin pour les Palestiniens ensuite et selon le barème officiel. Ses propres électeurs l'ont remarqué, et ils ont raison d'être furieux. Un maire qui évoque un génocide tout en reprenant à son compte le chiffre accepté par les défenseurs de ce même génocide contribue à contenir l'indignation.

Revenez aux photographies figurant au début de cet article. Voici Gaza vue du ciel. On ne peut pas infliger un tel sort à une ville bouclée depuis trois ans - privée d'hôpitaux et de nourriture - et ne perdre que trois personnes sur cent. Il est impossible de raser tous les bâtiments visibles sur ces images tout en laissant en vie quatre-vingt-dix-sept pour cent de leurs habitants. L'image et le chiffre ne peuvent pas être vrais simultanément.

Alors, rejetez ce chiffre. Chaque fois que vous entendez "74 000", dites : "Ce sont ceux qu'ils ont retrouvés et pu identifier." Chaque fois qu'un maire, un présentateur ou un chroniqueur prudent le cite, demandez où sont passés les autres membres de la population de 2,4 millions d'habitants. Dites que nous l'ignorerons pendant des années, et que cette incertitude constitue en soi une atrocité, orchestrée par le bombardement des hôpitaux et le meurtre de plus de deux cents journalistes. On se souviendra de ceux qui, assis sur les plateaux de télévision, répétaient solennellement ce chiffre de 74 000, au même titre que de ceux qui niaient la réalité du génocide. Ils ont accompli la même tâche. Simplement avec plus de courtoisie.

source :  bettbeat via  Marie-Claire Tellier

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