
par Laurent Guyénot
Christianisation et Chute de l'Empire.
Salut à tous, mon livre est enfin publié, en anglais et en français. 435 pages bien tassées pour 20 €. 13 chapitres, constitués en majeure partie des matériaux que j'ai postés depuis un peu plus d'un an, mais restructurés, améliorés, et complétés par de nouvelles lectures, recherches, réflexions et perspectives.
Il va maintenant vivre sa vie, et j'espère qu'il se rendra utile. Quant à moi, je hisse les voiles pour de nouvelles explorations.
Je vous propose ici le chapitre de conclusion, qui fait le lien avec mon livre précédent, La Malédiction papale.
Conclusion
"La papauté n'est autre que le fantôme de l'Empire romain défunt, trônant couronné sur sa tombe", écrivait Thomas Hobbes dans une phrase restée célèbre. La métaphore est puissante, mais légèrement trompeuse. L'Église n'était pas l'esprit de l'Empire. Elle était un corps étranger que l'Empire avait tenté d'expulser de son propre organisme sous Dioclétien, pour finir par se soumettre une génération plus tard.
La relation entre l'Église et l'Empire s'apparente donc moins à une apparition fantomatique qu'à une possession spirituelle. Rome n'a pas simplement survécu dans l'Église après la mort de l'Empire ; l'Église est entrée dans le corps romain, l'a transformé de l'intérieur et a fini par parler au nom de la civilisation qui avait autrefois cherché à la détruire.
L'Église et l'Empire étaient deux institutions profondément différentes. Au XIIIe siècle, cependant, l'Église avait acquis bon nombre des attributs d'une puissance impériale : un vaste domaine territorial, un appareil administratif sophistiqué, une ambition politique universelle et une prétention à l'autorité qui transcendait les royaumes et les frontières. Innocent III (1198-1216) pouvait ainsi apparaître, aux yeux de son confrère Gervais de Tilbury, comme le verus imperator - le véritable empereur. Pourtant, l'Église n'était ni l'Empire romain ni son fantôme. Elle son rival, une prétendante à l'autorité universelle que Rome avait autrefois incarnée. La relation entre l'Église et l'Empire n'était donc pas celle d'une succession, mais d'une compétition : deux puissances universelles, chacune revendiquant une souveraineté supérieure, étaient engagées dans une guerre qui allait façonner l'ordre politique de l'Europe médiévale.
Car l'Empire romain était toujours là. Les historiens du XIXe siècle nous ont appris à considérer que l'Empire romain avait pris fin en 476. Pour maintenir ce récit, ils ont dû donner à l'Empire romain d'Orient, qui avait survécu, un nouveau nom - l'"Empire byzantin" - et considérer les renaissances impériales romaines en Occident, d'abord sous Charlemagne en 800 puis sous Otton Ier en 962, comme étant autre chose qu'une continuation de la tradition romaine : des imitations, ou des constructions politiques nouvelles édifiées sur les ruines de l'Empire d'origine. Le grand historien nationaliste prussien Leopold von Ranke, en particulier, présentait l'histoire du Saint-Empire romain germanique comme celle d'un échec de la construction nationale.
Les historiens contemporains rejettent de plus en plus ce cadre téléologique. Plutôt que de se demander pourquoi l'Empire n'est pas parvenu plus tôt à devenir l'État-nation allemand, ils s'interrogent sur ce qu'il était réellement - et sur les raisons pour lesquelles l'idée impériale romaine s'est révélée si remarquablement tenace. L'ouvrage de Robert Folz, The Concept of Empire in Western Europe from the Fifth to the Fourteenth Century (1969), a fait figure d'ouvrage pionnier dans cette réévaluation. Plus récemment, le philosophe allemand Peter Sloterdijk a écrit, dans Si l'Europe s'éveille :
"La fonction quintessencielle de la constitution de l'Europe tient dans un mécanisme de transfert de l'Empire. L'Europe se met en marche et reste en mouvement dans la mesure où elle parvient à revendiquer l'Empire qui existait avant elle, et à le transformer. L'Europe est ainsi un théâtre pour les métamorphoses de l'Empire ; l'idée directrice de son imagination politique est une sorte de métempsychose de l'Empire romain à travers les peuples européens déterminants et susceptibles de faire l'histoire".
Après des tentatives répétées pour construire un ordre impérial paneuropéen, les Européens finirent par redéfinir leur monde politique comme un ensemble d'États-nations indépendants et souverains, liés entre eux par une foi catholique commune et par les liens dynastiques de leurs maisons régnantes.
Au XVIIIe siècle, les Européens s'étaient habitués à considérer l'État-nation comme l'aboutissement naturel de leur histoire politique. Les grands empires furent par conséquent considérés comme des obstacles à l' autodétermination nationale, et les Européens s'attelèrent à les démanteler et à redistribuer leurs territoires au nom de la nation. Ce processus débuta au sein même de l'Europe, avec le démembrement des empires ottoman et austro-hongrois, et s'étendit bien au-delà, à travers le partage et la colonisation de territoires en Asie et en Afrique.
Pourtant, comme l'observe Sloterdijk, "Le nationalisme européen était le pluralisme de l'impérialisme. [...] Mais parce que l'Europe est trop petite pour héberger durablement côte à côte plusieurs empires offensifs, il était dans la nature des choses que les compétitions nationales-impériales des principales nations européennes dégénèrent en ce que l'on a appelé les guerres mondiales". Même en feignant d'adhérer à l'ordre westphalien des États-nations et en parlant de "paix perpétuelle" en termes kantiens, les grandes puissances européennes n'ont jamais cessé d'œuvrer à la réalisation de leurs propres ambitions impériales.
L'ironie est profonde. L'Europe avait passé des siècles à lutter pour construire un ordre politique universel. Ayant abandonné l'idéal impérial, elle se redéfinit comme une communauté de nations. Mais le nationalisme des grandes puissances européenne cachait toujours un impérialisme latent. Elles ne cherchaient plus à unir le continent sous un empire unique, mais à bâtir leurs propres empires. La rivalité qui en résulta contribua à transformer la concurrence interne de l'Europe en conflits permanents d'une ampleur véritablement mondiale.
Ce n'est qu'après avoir publié La Malédiction papale que j'ai découvert l'ouvrage de Sloterdijk, et ce fut une grande satisfaction de constater que j'étais parvenu à la même conclusion. Je crois qu'il y a une raison pour laquelle il revenait à un Allemand d'atteindre la clarté de vision dont fait preuve Sloterdijk ici. Pour des raisons géographiques, historiques, intellectuelles et peut-être aussi sociologiques, les Allemands ont été le peuple européen le plus romain et le plus impérial.
Un destin, ou une Providence, semble avoir confié l'Empire aux Allemands. Comme nous l'avons vu aux chapitres 6 et 7, les Goths étaient déjà de grands admirateurs de l'Empire romain à la fin de l'Antiquité. Athaulf, beau-frère et successeur d'Alaric, cherchait, selon Orose, "la gloire de restaurer et d'accroître la renommée des Romains par la puissance des Goths, souhaitant être considéré par la postérité comme le restaurateur de l'Empire romain". Nul n'œuvra plus ardemment à la préservation et à la prospérité de l'Italie romaine ainsi qu'à l'unité du monde méditerranéen occidental que le Goth Théodoric le Grand.
Les empereurs romains autoproclamés du Moyen Âge étaient eux aussi germaniques (Francs, Saxons et Souabes). Nous avons pris l'habitude de penser que, parce qu'ils étaient germaniques, ils ne pouvaient pas vraiment être romains. Mais il s'agit là d'une vision anachronique de l'Empire médiéval, fondée sur une conception moderne de la nationalité qui aurait été largement incompréhensible pour ses dirigeants. Pour les empereurs ottoniens des Xe et XIe siècles, la Romanitas n'était pas une question d'ethnicité. C'était un héritage politique et civilisationnel, incarné par la fonction impériale elle-même.
L'ambition des Ottoniens était de faire revivre en Occident l'institution impériale qui continuait de prospérer à Constantinople. Tout en revendiquant la pourpre pour l'Occident, ils reconnaissaient la suprématie de la dynastie macédonienne qui régnait depuis Constantinople. Dans la tradition romaine du IVe siècle de notre ère, les deux familles s'unirent par des mariages : Otton II épousa une nièce de l'empereur Jean Tzimiskès, et son fils Otton III, élevé dans la culture byzantine de sa mère, devait épouser une nièce de l'empereur Basile II, lorsqu'il mourut prématurément à l'âge de 21 ans. Otton III souhaitait faire de Rome sa capitale et "rêvait de reconstituer l'ancien Empire romain sous la forme d'une structure supranationale regroupant tous les peuples chrétiens de l'Occident latin".
Par sa culture, son idéologie politique et son cérémonial d'État, l'Empire ottonien était typiquement romain. Naturellement, il possédait également de nouvelles caractéristiques, certaines d'origine germanique. Les princes allemands élisaient le roi, qui portait le titre de roi des Romains et, une fois élu, était considéré comme le candidat légitime à la dignité impériale, dans l'attente de son couronnement par le pape. Pourtant, ces éléments germaniques ne rendaient pas l'Empire moins romain aux yeux de ses contemporains. Il s'agissait toujours de l'Imperium Romanorum - l'"Empire des Romains". Ce nom ne semblait pas non plus désuet aux peuples d'Europe, car ceux-ci se considéraient encore comme vivant in Romano orbe, comme on peut le lire dans la chronique de Rodulfus (Raoul) Glaber, rédigée entre 1026 et 1044.
Comme je l'ai soutenu dans le premier chapitre de La Malédiction papale, la structure politique impériale créée par les Ottoniens aurait très bien pu continuer à se consolider et, dès le XIIIe siècle, englober dans son orbite une grande partie de l'Europe - de la France à la Hongrie, et de l'Angleterre à la Sicile - si la papauté ne s'était pas lancée dans une lutte acharnée pour subordonner les empereurs, à commencer par la dynastie salienne (1024-1125). Cette lutte s'est intensifiée avec de ce qu'on nomme la Réforme grégorienne, du nom d'Hildebrand, le moine qui devint le pape Grégoire VII en 1073.
source : Kosmotheos
