
par Franck Pengam
La dette des pays en développement n'est plus seulement une ligne dans un tableau Excel. Elle devient, dans certains États, une véritable machine à confisquer la souveraineté. Selon Development Finance International, le service de la dette absorbe désormais en moyenne 45% des recettes publiques dans le Sud global et jusqu'à 70% dans les pays à faibles revenus. À ce niveau, que reste-t-il réellement à décider ? Quand près de la moitié, voire plus des deux tiers, des recettes d'un État partent avant même d'avoir financé les écoles, les hôpitaux, les routes ou l'énergie, le gouvernement ne choisit plus librement ses priorités. Il administre d'abord les exigences de ses créanciers.
C'est dans ce contexte explosif que s'ouvrent le 12 octobre à Bangkok les assemblées annuelles du FMI et de la Banque mondiale. Ministres des Finances et banquiers centraux se retrouvent alors que les marchés obligataires sont sous pression, que le coût de l'argent reste élevé et que la guerre au Moyen-Orient accentue encore les tensions économiques. À cela s'ajoutent les énormes besoins de financement des États-Unis. Les grandes puissances peuvent absorber une partie de ces chocs. Les pays déjà étranglés par leur dette, eux, disposent de beaucoup moins de marge. Pour eux, quelques points supplémentaires de taux peuvent signifier moins d'écoles, moins d'investissements et davantage d'austérité.
Une architecture financière internationale dont les règles échappent aux plus vulnérables
Le mécanisme est brutal. Des pays situés à des milliers de kilomètres des États-Unis restent directement exposés aux décisions prises à Washington. Quand les taux américains montent, refinancer une dette en dollars devient plus coûteux. Quand le dollar s'apprécie, la facture extérieure peut encore s'alourdir. Tous les emprunts ne réagissent évidemment pas de la même manière, mais le rapport de force est évident : la Réserve fédérale décide pour l'économie américaine, et une partie du Sud global encaisse les conséquences sans avoir la moindre voix au chapitre. Voilà à quoi ressemble concrètement une dépendance monétaire.
Sur le papier, les mécanismes de secours existent. Le G20 a créé en 2020 le Cadre commun, avec le Club de Paris et l'appui du FMI et de la Banque mondiale, pour restructurer les dettes des pays en difficulté. Dans la réalité, les procédures traînent, les créanciers se renvoient la facture et les négociations peuvent durer des années. Les investisseurs privés défendent leurs intérêts, les institutions multilatérales bénéficient généralement d'un statut privilégié et, pendant que tout ce petit monde négocie, ce sont les budgets publics des pays débiteurs qui encaissent l'ajustement. La dette est restructurée dans les salles de conférence. Les sacrifices, eux, sont imposés dans les rues.
La présidence américaine du G20 en 2026 n'a d'ailleurs pas placé cette question au sommet de ses priorités. Washington préfère insister sur la croissance mondiale au moment même où ses propres besoins de financement et les conséquences économiques des conflits internationaux contribuent aux tensions qui traversent les marchés. C'est toute l'ironie du système : les États les plus puissants peuvent prendre des décisions dont les effets se diffusent partout, tandis que les pays les plus fragiles doivent ensuite s'adapter à des conditions qu'ils n'ont jamais choisies.
"Il n'existe plus cette démarcation très nette entre le monde très pauvre et le monde très riche qui était vraie quand je débutais, et c'était une histoire bien plus tranchée, donc bien plus facile à raconter, parce que les antagonistes et les protagonistes étaient bien plus clairement identifiables".
Kirsty McNeill, ministre britannique du Développement, met ici le doigt sur une transformation fondamentale. Le surendettement n'est plus réservé à quelques États parmi les plus pauvres du monde. Il frappe aussi des économies émergentes, des pays à revenu intermédiaire et de petits États insulaires régulièrement ravagés par des catastrophes naturelles. Pakistan, Angola ou États insulaires ne présentent pas les mêmes profils, mais ils peuvent tous se retrouver confrontés à la même réalité : des recettes publiques aspirées par les remboursements avant même d'avoir pu financer les besoins élémentaires de leur population. La dépendance financière ne suit plus proprement les anciennes frontières entre pays riches et pays pauvres.
La présidence britannique du G20 : une ambition à mettre à l'épreuve
Le Royaume-Uni veut désormais profiter de sa présidence du G20 en 2027 pour remettre cette bombe à retardement sur la table. Ed Miliband a annoncé vouloir faire de la dette insoutenable un sujet majeur, en invoquant le précédent de Gleneagles en 2005, lorsque Londres avait contribué à obtenir un allègement massif pour plus de trente pays. Mais le monde financier de 2027 n'est plus celui de Tony Blair et Gordon Brown. La dette est plus éclatée, les créanciers sont plus nombreux et les intérêts privés ont pris une place considérable. Refaire Gleneagles ne demandera donc pas seulement de beaux discours : il faudra affronter directement ceux qui gagnent de l'argent sur ces dettes.
Car le cœur du problème est là. Une part importante des créances est aujourd'hui détenue par des fonds, des investisseurs et des détenteurs d'obligations qui n'ont aucune raison politique de consentir spontanément à des pertes. Pourquoi accepteraient-ils une décote si d'autres créanciers prennent l'effort à leur place ? C'est le fameux problème du "passager clandestin". Et tant qu'aucune contrainte sérieuse ne viendra modifier ce calcul, les restructurations continueront de s'enliser pendant que les États débiteurs paieront les intérêts. À cela s'ajoute désormais le poids de créanciers bilatéraux comme la Chine, ce qui rend encore plus illusoire l'idée qu'une poignée de gouvernements occidentaux pourrait régler le problème autour d'une table.
Development Finance International propose justement de forcer la rupture. Son plan prévoit dix années de respiration pour 27 pays lourdement endettés, avec un service de la dette ramené sous 10% des recettes publiques grâce à des taux réduits et des échéances repoussées. Environ 13 milliards de dollars seraient ainsi libérés chaque année, principalement aux dépens des créanciers privés. Des mécanismes supplémentaires couvriraient six petits États insulaires particulièrement vulnérables aux catastrophes, et une version élargie intégrerait encore cinq pays supplémentaires. Sur le papier, le principe est simple : arrêter de sacrifier les budgets nationaux pour protéger intégralement les rendements des créanciers.
Matthew Martin, directeur exécutif de DFI, estime le projet politiquement et financièrement réalisable. Mais c'est justement là que les choses se compliquent. Les créanciers privés ne renonceront pas par bonté à des revenus auxquels leurs contrats leur donnent droit. Il faudra donc les convaincre, les inciter ou les contraindre. Londres possède ici un levier considérable : une part importante de la dette souveraine internationale dépend du droit anglais. Si le Royaume-Uni veut réellement modifier le rapport de force, il devra peut-être accepter d'utiliser la loi contre les stratégies les plus agressives de certains créanciers. C'est à ce moment-là seulement que l'on saura si la grande offensive britannique contre la dette est une politique ou simplement un discours.
Et Londres arrive déjà avec une contradiction difficile à dissimuler. Le gouvernement Starmer a décidé de réduire l'aide publique au développement de 0,5% à 0,3% du revenu national brut d'ici 2027 pour financer davantage de dépenses militaires. Il promet donc aujourd'hui de mobiliser le G20 au secours des pays surendettés après avoir lui-même diminué l'argent consacré directement au développement. Les pays du Sud n'auront aucun mal à voir le paradoxe. La présidence britannique sera jugée sur des actes : imposer davantage de responsabilités aux créanciers privés, accélérer réellement les restructurations et rendre aux États endettés une partie de leur marge budgétaire. Sinon, les grands discours sur la solidarité internationale ne serviront qu'à masquer une réalité beaucoup plus brutale : dans le système actuel, ceux qui prêtent disposent encore trop souvent de davantage de pouvoir que ceux qui gouvernent.
source : Géopolitique Profonde