
par Caitlin Johnstone
Le techno-utopisme est cette croyance naïve selon laquelle l'innovation technologique créerait un paradis sur Terre pour toute l'humanité. À l'ère de l'IA, cette notion connaît un certain regain de popularité.
Adopter une vision du monde techno-utopiste en 2026 relève de l'infantilisme ; elle suppose en effet que nous vivons dans une sorte de dessin animé pour enfants, peuplé d'inventeurs échevelés s'affairant dans des laboratoires remplis de fioles et de microscopes pour créer des machines bienfaisantes, lesquelles seraient ensuite soit achetées par les consommateurs sur le marché libre, soit mises en œuvre par le gouvernement pour rendre le pays plus agréable à vivre.
En réalité, nous vivons sous la coupe d'un empire mondial dirigé par des ploutocrates et des agences gouvernementales agissant dans l'ombre ; ils manipulent l'ensemble de notre société pour s'assurer que chaque situation serve à accroître leur richesse et leur pouvoir. Ils ne cherchent pas à rendre le monde meilleur. Les plus puissants d'entre eux ne s'intéressent même pas uniquement à l'argent : leur objectif est de dominer la planète et de maintenir le statu quo politique qui leur permet de régner.
La faille du techno-utopisme réside dans le fait que les technologies n'émergent pas dans le vide : elles sont toujours contrôlées par quelqu'un, et ces "quelqu'un" finissent invariablement par être ceux qui contrôlent tout le reste. Ils l'ont fait avec Internet, ils le font avec l'IA, et ils continueront de le faire avec toute autre innovation à venir, tant qu'ils détiendront le pouvoir.
Si une technologie telle que l'énergie libre venait à voir le jour, les dirigeants de l'empire en restreindraient immédiatement l'accès avant de chercher à la transformer en arme.
Si nous parvenions à mettre au point des implants neurologiques permettant à nos cerveaux d'interagir sans paroles avec des machines, la CIA et la NSA disposeraient à coup sûr d'une porte dérobée pour accéder à chacun de ces dispositifs en service au sein de l'empire occidental.
Toute technologie susceptible d'éradiquer la pauvreté et le manque serait étouffée, car le capitalisme ne peut fonctionner sans la rareté ni les laissés-pour-compte. Une superintelligence artificielle serait utilisée exclusivement pour préserver et renforcer le statu quo impérial. Les nanorobots et la technologie antigravitationnelle seraient immédiatement militarisés par le Pentagone. Quant à une prolongation spectaculaire de l'espérance de vie, son coût la rendrait accessible aux seuls milliardaires et autres détenteurs de fortunes colossales. Et cela suppose que notre système capitaliste soit encore capable d'apporter des améliorations majeures à la condition humaine, ce qui ne semble pas vraiment être le cas. De nos jours, l'essentiel de "l'innovation" consiste à créer des applications conçues pour extraire du travail de la classe ouvrière sous une nouvelle forme d'exploitation, ou à développer ces nouvelles technologies d'IA dont nous savons tous qu'elles finiront par servir à la surveillance intérieure et à la création d'armes effroyables de massacre militaire de masse. En dehors de cela, l'innovation a largement stagné ; il s'avère en effet que n'autoriser que les inventions qui, à la fois, (A) génèrent des profits et (B) ne menacent pas les structures de pouvoir en place, constitue une contrainte terriblement limitante que nous nous imposons à nous-mêmes.
Nous ne nous sortirons donc pas de ce pétrin grâce à l'innovation. La solution technologique "deus ex machina" à tous nos problèmes ne viendra pas frapper à notre porte pendant que nous restons vautrés sur nos canapés à faire défiler notre fil Instagram. Si nous voulons survivre aux défis existentiels qui guettent notre espèce et commencer à bâtir un monde sain, il nous faudra véritablement changer notre façon d'être et de vivre.
C'est précisément ce qui me rebute dans le techno-utopisme : il s'agit d'un système de croyance qui décourage l'humanité de changer. Pas besoin de viser la révolution : les robots arrivent pour nous sauver. Pas besoin de modifier nos comportements collectifs ni de cesser de détruire notre écosystème : des dieux-IA super intelligents transformeront le monde autour de nous. Pas besoin, en tant qu'espèce, de dépasser cette phase de transition évolutive délicate ni de briser les chaînes de l'ego ; il suffit d'attendre passivement qu'un "Jésus high-tech" vienne nous emmener tous au paradis.
Cela n'arrivera pas, les amis. Le messie métallique ne viendra pas. Si notre espèce survit, ce sera parce que nous aurons mûri et opéré les changements nécessaires dans nos cœurs et nos esprits pour transcender nos schémas autodestructeurs.
source : Caitlin Johnstone via Marie Claire Tellier