
Ukraine, Iran, Palestine et foyers de confrontation mondiale : comment prévenir l'embrasement général et rendre la paix politiquement possible
par Dr Eloi Bandia Keita
Tribune internationale - géopolitique, sécurité collective et paix mondiale.
L'essentiel pour les lecteurs pressés
Il n'existera pas de paix durable en Ukraine sans traitement du conflit stratégique entre la Russie et l'OTAN, dont le territoire ukrainien est devenu le principal théâtre, ni sans une neutralité militaire effective de l'Ukraine, garantie par des engagements réciproques et contrôlables ; l'enjeu est désormais de sauver ce qui peut l'être de la société ukrainienne, d'éviter un affrontement direct entre puissances nucléaires et de substituer à l'accumulation des humiliations une sécurité européenne indivisible, dont les obligations s'imposeraient à tous.
Au Moyen-Orient, la sortie de guerre exige de rompre avec l'occupation, la colonisation et l'impunité, d'établir un État palestinien indépendant et viable, de respecter la souveraineté de l'Iran et des pays voisins et d'engager le retrait progressif des dispositifs militaires extérieurs qui alimentent l'escalade ; de Taïwan à la péninsule coréenne, du Cachemire aux Caraïbes, la même discipline s'impose : réduire les menaces existentielles, empêcher les incidents militaires de devenir des guerres générales et privilégier des compromis vérifiables sur les démonstrations de force.
L'Afrique, notamment l'Alliance des États du Sahel (AES), subirait les conséquences énergétiques, agricoles et alimentaires d'un tel embrasement sans en avoir décidé le déclenchement ; sa réponse doit être à la fois diplomatique, en soutenant une paix globale, et matérielle, en renforçant avec méthode sa capacité à nourrir ses populations et à maintenir ses services essentiels, sans confondre l'affichage de la souveraineté avec la maîtrise effective de ses conditions.
Quand chaque puissance a raison pour elle-même, l'humanité peut finir par avoir tort ensemble
Il y a, dans les grandes catastrophes de l'Histoire, une singularité intellectuelle que nous persistons à sous-estimer : elles ne résultent pas nécessairement d'une volonté collective de destruction, mais peuvent naître de décisions parfaitement cohérentes au regard des intérêts particuliers de ceux qui les prennent. Chaque gouvernement croit défendre sa sécurité, chaque état-major prépare la réponse qu'il juge indispensable, chaque alliance entend préserver sa crédibilité, chaque puissance refuse de perdre la face et chaque adversaire interprète les précautions de l'autre comme les préparatifs d'une agression. À la fin, des raisonnements individuellement défendables composent une situation collectivement suicidaire. Ce n'est pas seulement que les États-Unis veulent conserver leur prééminence, que la Russie refuse de voir son environnement stratégique se transformer contre elle, que la Chine entend sécuriser son développement ou que l'Iran cherche à préserver sa capacité de dissuasion face à des adversaires militairement supérieurs. C'est que chacune de ces logiques, lorsqu'elle devient exclusive et refuse d'intégrer les contraintes des autres, peut produire un système dans lequel la guerre cesse d'être un instrument politique pour devenir une mécanique échappant progressivement à ceux qui l'ont engagée.
La guerre d'Ukraine ne s'est pas formée dans un vide historique en février 2022 : la crise de 2014, les affrontements du Donbass, les engagements contradictoires, l'élargissement de l'OTAN et la dégradation progressive des mécanismes de sécurité paneuropéens ont accumulé les griefs et les perceptions de menace ; refuser d'examiner ces antécédents sous prétexte qu'ils dérangent les récits dominants reviendrait à renoncer à comprendre comment une guerre devient possible, même si leur examen ne saurait dispenser de distinguer les faits établis des accusations non démontrées. Car une paix qui ignore les préoccupations fondamentales d'une partie risque de ne pas durer, tandis qu'une paix imposée au détriment des droits et de la sécurité de l'autre peut simplement préparer la guerre suivante. Le véritable art de la paix ne consiste donc pas à donner entièrement raison à l'un contre l'autre, mais à construire un arrangement dans lequel aucun protagoniste ne considère la reprise de la guerre comme préférable au maintien de la paix.
Ukraine : la neutralité militaire comme condition d'une paix durable et d'une sécurité européenne indivisible
Présenter la guerre en Ukraine comme un simple affrontement entre deux États voisins serait une mutilation de sa réalité stratégique : depuis 2014, et à une échelle incomparablement supérieure depuis 2022, l'armement, le renseignement, la formation, le financement et les systèmes techniques fournis par les pays de l'OTAN ont joué un rôle déterminant dans la capacité de Kiev à soutenir l'effort militaire, si bien que la Russie affronte sur le territoire ukrainien non seulement les forces de cet État, mais aussi les effets matériels d'une mobilisation occidentale exceptionnelle ; reconnaître cette dimension de guerre indirecte n'oblige ni à nier l'existence d'une volonté politique ukrainienne ni à prétendre, sans preuve, connaître le calendrier de victoire qu'aurait initialement envisagé Moscou.
La proximité historique, linguistique, culturelle et familiale d'une partie importante des populations russes et ukrainiennes rend ce conflit particulièrement tragique, sans effacer l'existence d'une identité nationale ukrainienne distincte ni permettre d'affirmer que cette parenté expliquerait à elle seule les choix opérationnels russes ; ce qui importe aujourd'hui est que la poursuite d'une guerre d'attrition, sur fond de soutien extérieur massif et de durcissement des objectifs territoriaux, menace de réduire durablement les capacités démographiques, économiques et institutionnelles de l'Ukraine, alors qu'un choc direct entre la Russie et l'OTAN - notamment autour de Kaliningrad, territoire russe dont la prise par une force adverse constituerait une escalade extrême - pourrait provoquer une confrontation européenne et nucléaire d'une tout autre ampleur.
Les accords de Minsk de 2014 et 2015 avaient ouvert une possibilité de règlement politique dans le Donbass, mais leur application a échoué au milieu de violations, de désaccords profonds sur l'ordre des mesures et de responsabilités disputées ; les déclarations ultérieures de certains responsables européens, évoquant le temps donné à l'Ukraine pour se renforcer, ont accentué à Moscou la conviction d'une négociation instrumentalisée, sans que cela permette d'établir que tous les signataires poursuivaient dès l'origine une intention unique et secrète. Les violences subies par les civils du Donbass sont réelles et documentées, mais la qualification de "génocide des russophones" n'est pas établie par une décision judiciaire internationale ; un diagnostic sérieux doit pouvoir dénoncer les victimes et les échecs diplomatiques sans transformer une accusation contestée en fait acquis.
La neutralité militaire effective de l'Ukraine devrait devenir le pivot explicite du règlement, parce qu'une adhésion de Kiev à l'OTAN prolongerait la confrontation stratégique que la paix doit précisément désamorcer : absence d'adhésion à une alliance militaire dirigée contre la Russie, interdiction de bases et de missiles offensifs étrangers, limitations vérifiables de certains armements et exercices, engagements réciproques de non-agression et garanties internationales de sécurité, avec la possibilité pour l'Ukraine de poursuivre, si elle le souhaite et si les conditions sont réunies, une intégration économique et politique à l'Union européenne. La démilitarisation ne saurait signifier l'impossibilité pour l'État ukrainien d'assurer l'ordre public et sa défense minimale ; elle doit désigner des plafonds et dispositifs convenus qui rendent matériellement moins probable une reprise des hostilités, sous contrôle indépendant et avec des mécanismes de règlement des incidents.
La question territoriale exige autant de lucidité que de précision juridique : la Crimée et plusieurs territoires de l'est et du sud sont sous contrôle russe ou revendiqués par Moscou, mais le contrôle militaire et les proclamations d'annexion ne suffisent pas, en droit international, à établir une souveraineté reconnue ; tout accord durable devra donc traiter les réalités de terrain sans les confondre avec une validation juridique automatique, en recherchant un dispositif négocié sur les lignes de séparation, les garanties des habitants, les droits linguistiques, les retours et compensations possibles, ainsi que le statut final des territoires, sans faire de l'impossible reconquête immédiate une condition préalable à l'arrêt des morts.
L'Europe aurait un intérêt vital à soutenir un tel compromis plutôt qu'à nourrir l'illusion d'une victoire absolue sur une puissance nucléaire : la paix permettrait de réduire le risque d'une extension de la guerre, de restaurer des instruments de prévisibilité militaire, de reprendre la reconstruction et de consacrer davantage de ressources aux besoins civils, tandis que la Russie devrait convertir ses exigences de sécurité en obligations contrôlables et que l'Ukraine retrouverait, à défaut d'un règlement parfait, la possibilité de préserver ses habitants, ses institutions et son avenir.
La condition fondamentale n'est donc pas de savoir quel camp parviendra à imposer le récit le plus flatteur de la guerre, mais de rendre la reprise de celle-ci moins avantageuse que le respect de la paix, par un traité de neutralité et de non-agression, un contrôle international crédible, des communications militaires permanentes et des engagements que ni Moscou, ni Kiev, ni les capitales occidentales ne pourraient modifier unilatéralement sans conséquence.
Iran, Palestine et Golfe : mettre fin à la guerre permanente et à l'illusion d'une domination sans retour de flamme
Au Moyen-Orient, les proclamations abstraites sur la "sécurité régionale" deviennent indécentes lorsqu'elles dissimulent les réalités de l'occupation, de la colonisation, de la destruction de Gaza, des atteintes massives aux civils et de la multiplication des frappes au-delà des frontières : l'exigence de sécurité ne peut conférer à un gouvernement un droit permanent d'intervention contre ses voisins, pas plus que les ambitions idéologiques de courants favorables à un "Grand Israël" ne sauraient être traitées comme une doctrine légitime de réorganisation territoriale ; il convient cependant de distinguer ces courants, leurs projets et les politiques effectivement conduites, plutôt que de leur attribuer indistinctement les intentions de toute une société.
La fin de l'occupation et de la colonisation, la protection effective des Palestiniens et l'établissement d'un État palestinien indépendant, viable et doté de droits réels ne doivent plus être relégués à une promesse perpétuellement différée ; les accusations de génocide à Gaza appellent une réponse judiciaire et politique d'une extrême gravité, les mesures conservatoires ordonnées par la Cour internationale de Justice rappelant l'urgence de protéger les populations sans constituer, à elles seules, un jugement définitif sur le fond. La souveraineté du Liban et de la Syrie doit également être respectée, les agressions et les occupations cesser, et les États qui fournissent armes, soutien diplomatique ou protection politique aux opérations contraires au droit international doivent assumer leur responsabilité dans la prolongation du désastre.
L'Iran, soumis depuis des décennies à des sanctions et à une pression militaire récurrente, a développé des capacités de défense et de dissuasion conventionnelle dont on ne peut comprendre la logique sans considérer son environnement stratégique, notamment la présence militaire américaine dans le Golfe et l'asymétrie nucléaire régionale : Israël est largement considéré comme détenteur d'armes nucléaires sans le reconnaître officiellement, tandis que l'Iran, partie au Traité de non-prolifération, possède le droit à l'utilisation pacifique de l'énergie nucléaire sous contrôle international, et non un droit juridique à acquérir l'arme atomique. L'accord de 2015, puis le retrait unilatéral américain de 2018, ont montré combien une diplomatie dépourvue de garanties de continuité pouvait détruire la confiance qu'elle avait péniblement créée.
Le danger d'une guerre visant l'existence même de l'État iranien ne se limiterait nullement à la destruction de ses installations militaires : les infrastructures énergétiques du Golfe, ses ports, ses voies maritimes et les usines de dessalement qui fournissent une part essentielle de l'eau potable à plusieurs pays de la région sont autant de vulnérabilités civiles majeures, dont l'exposition à des représailles ferait planer la menace d'une catastrophe humanitaire et économique. Une attaque contre ces installations civiles serait contraire aux règles applicables de protection des populations ; elle n'en demeure pas moins un risque stratégique à anticiper, tant l'engrenage des représailles pourrait bouleverser les approvisionnements mondiaux en hydrocarbures et provoquer une escalade que les acteurs prétendraient ensuite justifier par leur propre survie.
Une sortie de crise crédible exige donc, dans un même mouvement, la cessation des attaques et menaces contre l'Iran, des engagements mutuels de non-agression, le rétablissement d'un cadre nucléaire vérifiable et réciproque, la levée négociée des sanctions en contrepartie d'obligations respectées, la protection des routes maritimes et des infrastructures civiles, ainsi que le remplacement progressif de l'architecture de domination militaire étrangère par un pacte de sécurité du Golfe associant les États riverains ; les États-Unis devraient définir un calendrier négocié de réduction puis de retrait de leurs implantations militaires régionales, compatible avec la protection des populations et la prévention d'un vide sécuritaire, plutôt que d'entretenir indéfiniment une présence qui nourrit la logique de l'encerclement.
Le préalable politique demeure pourtant plus large : aucune stabilisation ne sera solide tant que les Palestiniens seront privés d'un État véritable, que les occupations se poursuivront et que la supériorité militaire sera présentée comme un substitut acceptable au droit ; la sécurité des civils israéliens, palestiniens, iraniens, libanais et syriens exige précisément de mettre fin aux politiques qui entretiennent l'hostilité, sans attribuer à une population entière les décisions de ses dirigeants.
Les bénéfices d'une telle paix seraient immédiatement mondiaux : réduction des morts et des déplacements forcés, possibilité de reconstruction, désescalade des rivalités régionales, sécurisation des transports et de l'énergie, baisse des primes de risque commerciales et moindre exposition des économies importatrices, notamment africaines, à des chocs qui frappent d'abord les plus pauvres.
L'empire américain et le paradoxe du mandé : ce que la guerre a contribué à bâtir, la guerre peut le défaire
Une leçon du Mandé mérite ici d'être méditée : la guerre a contribué à fonder sa puissance, et la guerre a aussi participé à sa destruction ; cette mémoire historique rappelle qu'un ordre politique peut finir par s'épuiser dans les instruments mêmes auxquels il avait confié sa grandeur.
Je la transpose volontiers à la puissance américaine, non pour prétendre que les États-Unis seraient exclusivement nés de la guerre, ce qui serait historiquement réducteur, mais parce que leur expansion territoriale, leur ascension internationale, les deux guerres mondiales et la construction de leur appareil militaro-industriel ont profondément contribué à façonner leur puissance contemporaine. Or une puissance peut finir par être menacée par les instruments mêmes qui ont favorisé son ascension.
Lorsque la supériorité militaire devient le réflexe dominant de la politique étrangère, lorsque toute contestation de l'ordre établi est interprétée comme une humiliation insupportable, lorsque les dépenses de défense, les sanctions et la coercition tendent à remplacer l'imagination diplomatique, la puissance court le risque de confondre sa capacité à imposer des coûts avec sa capacité à produire un ordre durable.
L'Amérique conserve des avantages scientifiques, technologiques, financiers, industriels et militaires exceptionnels. Annoncer sa disparition prochaine serait donc une facilité intellectuelle. Mais croire qu'une telle prééminence lui garantit indéfiniment le droit d'organiser seule les rapports internationaux serait une erreur tout aussi grave.
La montée en puissance de la Chine, le poids démographique et économique de l'Inde, les ressources et les capacités militaires russes, les ambitions de nombreuses puissances intermédiaires et la volonté croissante des pays africains de diversifier leurs partenariats rendent de plus en plus difficile la perpétuation d'un ordre strictement unipolaire.
La multipolarité n'est cependant ni une garantie de justice ni une promesse automatique de paix. Plusieurs puissances peuvent se contrebalancer ; elles peuvent aussi multiplier les rivalités et les occasions de guerre.
Le problème n'est donc pas simplement de remplacer une hégémonie par plusieurs centres de puissance, mais de construire des règles permettant à ces centres de coexister sans considérer que la sécurité de l'un exige l'humiliation de l'autre. C'est précisément ici que l'arrogance impériale, quelle que soit la puissance qui l'exerce, devient dangereuse : elle transforme la négociation en aveu de faiblesse, le compromis en défaite et la reconnaissance d'intérêts adverses en capitulation.
Le nucléaire : nous pourrions perdre en quelques jours ce que des siècles ont construit
Nous nous félicitons, à juste titre, des performances de l'intelligence artificielle, de la sophistication des satellites, des progrès de la médecine, des capacités de calcul et des systèmes de communication. Mais nous oublions parfois que cette civilisation extraordinaire repose sur des infrastructures matérielles d'une fragilité redoutable : centrales électriques, transformateurs, câbles, semi-conducteurs, réseaux de transport, centres de données, stations de pompage, systèmes de paiement, chaînes pharmaceutiques et logistiques alimentaires. Une guerre nucléaire majeure ne détruirait pas seulement des villes et des installations militaires. Elle pourrait désorganiser simultanément une grande partie des systèmes permettant aux sociétés modernes de fonctionner. Il faut toutefois éviter une approximation : une guerre nucléaire ne ramènerait pas littéralement toute l'humanité à l'âge de pierre, et ses effets dépendraient du nombre d'armes employées, des cibles, des destructions et de l'ampleur de l'escalade. Mais certaines régions pourraient effectivement perdre durablement l'accès à des services que nous considérons comme élémentaires : électricité, eau potable, soins hospitaliers, communications, carburant et approvisionnement alimentaire.
Nos téléphones intelligents, nos modèles d'intelligence artificielle et nos systèmes bancaires deviendraient dérisoires là où l'électricité, les réseaux, les approvisionnements et les institutions auraient cessé de fonctionner, tandis que les moyens les plus élémentaires de se chauffer, de s'éclairer, de se soigner ou de transporter des vivres retrouveraient une importance que la sophistication technique nous avait fait oublier.
Une étude scientifique de Lili Xia et collaborateurs publiée dans Nature Food en 2022 a modélisé les conséquences alimentaires de différents scénarios de guerre nucléaire. Selon ses hypothèses, les incendies massifs pourraient injecter des quantités considérables de suie dans l'atmosphère, réduire l'ensoleillement, perturber les températures et les précipitations et provoquer un effondrement des productions agricoles. Dans le scénario extrême d'une guerre nucléaire entre les États-Unis et la Russie, les chercheurs estiment que plus de cinq milliards de personnes pourraient mourir de faim. Il s'agit d'une projection conditionnelle fondée sur des modèles, non d'une prévision certaine, mais son ordre de grandeur suffit à mesurer le danger. Ainsi, une guerre nucléaire majeure pourrait continuer à tuer longtemps après la fin des bombardements, non seulement par les radiations et les destructions directes, mais par la disparition des récoltes, la rupture des échanges, l'effondrement des systèmes sanitaires et l'incapacité des États à nourrir leurs populations. L'arme nucléaire ne menace donc pas seulement les pays qu'elle frappe ; elle menace potentiellement l'alimentation de pays qui n'auront jamais participé à la guerre.
Comment sortir de l'engrenage : une architecture de paix globale, vérifiable et applicable
La paix mondiale exige davantage qu'une succession de cessez-le-feu improvisés : elle suppose d'abord des négociations simultanées sur les foyers les plus explosifs, avec un canal permanent de crise entre puissances nucléaires, l'interdiction des frappes contre les infrastructures civiles vitales, la réactivation d'accords de maîtrise des armements, des mécanismes de notification des exercices militaires et des engagements de non-déploiement offensif dans les zones de contact ; en Europe, cela signifie neutralité militaire garantie de l'Ukraine, limites réciproques des dispositifs menaçants, cessez-le-feu supervisé, règlement territorial négocié et sécurité indivisible ; au Moyen-Orient, cela signifie État palestinien, fin des occupations, non-agression envers l'Iran, accord nucléaire contrôlable, sécurité maritime commune et réduction programmée des forces étrangères.
Les autres lignes de fracture doivent être traitées avant qu'elles ne deviennent les prochains théâtres de l'affrontement général : dans le détroit de Taïwan, préserver la paix par le renoncement à toute modification unilatérale du statu quo par la force, la limitation des provocations militaires et la reprise des échanges entre les deux rives ; dans la péninsule coréenne, substituer aux cycles d'essais, de sanctions et de menaces un accord de réduction des risques, des garanties de non-agression et une négociation graduelle sur les capacités nucléaires ; entre l'Inde et le Pakistan, institutionnaliser la prévention des incidents au Cachemire, les communications militaires d'urgence et les arrangements sur l'eau et la frontière ; à Cuba et au Venezuela, renoncer à l'étranglement économique comme méthode de changement de régime, privilégier la levée négociée des sanctions, la non-ingérence et des engagements vérifiables en matière de droits et de coopération. Ces crises ne sont pas identiques et ne se résolvent pas par une formule unique, mais toutes exigent que la sécurité cesse d'être recherchée au moyen de la peur permanente imposée à l'autre.
La méthode devrait être aussi rigoureuse que l'ambition : désigner des médiateurs acceptables, négocier d'abord les mesures empêchant l'escalade irréversible, établir ensuite des calendriers de retrait, de désarmement ou de limitation des armements lorsque ceux-ci sont pertinents, créer des commissions de vérification dotées d'un accès effectif aux données et prévoir des procédures de sanction des violations qui ne conduisent pas automatiquement à la guerre ; une conférence internationale de sécurité ne vaudrait que par la précision de ces mécanismes, par la place donnée aux populations concernées et par la volonté des grandes puissances d'accepter des obligations pour elles-mêmes, au lieu de n'en imposer qu'aux autres.
L'Afrique peut être éloignée des missiles et pourtant se retrouver au premier rang des victimes
L'Afrique n'a nul besoin d'être bombardée pour subir les conséquences d'une guerre mondiale.
Il suffit que les routes maritimes soient perturbées, que les assurances renchérissent, que les prix de l'énergie augmentent, que les engrais deviennent moins accessibles, que les monnaies importatrices se fragilisent ou que les grands pays producteurs limitent leurs exportations alimentaires pour que des populations situées à des milliers de kilomètres des combats en paient le prix.
En cas de perturbation climatique majeure provoquée par une guerre nucléaire, le danger deviendrait plus profond encore : même les pays qui disposent de terres agricoles pourraient subir des variations de température, de précipitations, d'ensoleillement et de disponibilité des intrants, tandis que les échanges internationaux cesseraient d'offrir leur fonction habituelle de compensation entre régions excédentaires et déficitaires.
L'Afrique possède des ressources agricoles considérables, mais leur répartition est inégale, les systèmes d'irrigation restent insuffisants dans de nombreuses régions, les infrastructures de stockage et de transformation demeurent limitées et la dépendance à certaines importations stratégiques continue d'exposer les populations aux chocs extérieurs. C'est pourquoi la souveraineté alimentaire ne peut plus être considérée comme une rubrique ordinaire des politiques de développement. Elle doit devenir une composante centrale de la sécurité nationale et continentale. Car lorsqu'un pays ne maîtrise ni une part suffisante de ses semences, ni ses engrais, ni ses réserves alimentaires, ni son énergie, ni ses infrastructures de stockage et de transport, sa sécurité peut dépendre d'une décision prise à l'autre bout du monde. Il possède alors une indépendance politique dont les conditions matérielles demeurent partiellement contrôlées par autrui.
AES : la sécurité alimentaire comme épreuve de vérité des indépendances
Pour l'Alliance des États du Sahel, la question essentielle n'est pas de désigner à l'avance le vainqueur d'un affrontement entre grandes puissances, mais de savoir dans quelle mesure les populations pourraient continuer à se nourrir, à se soigner et à produire si les tensions internationales interrompaient durablement les échanges, renchérissaient l'énergie ou fragilisaient les campagnes agricoles. Cette interrogation doit être abordée avec la même rigueur que les questions de défense, sans transformer un diagnostic de vulnérabilité en déclaration politique ni une tribune internationale en catalogue de projets administratifs.
La volonté de diversifier les partenariats, de réaffirmer l'autonomie des décisions nationales et de réduire certaines dépendances historiques peut répondre à des aspirations légitimes. Mais elle ne suffira pas à produire une souveraineté réelle si elle ne s'accompagne pas d'une transformation profonde des capacités agricoles, énergétiques, industrielles et scientifiques. La souveraineté ne se résume ni au départ d'un partenaire militaire, ni à la signature d'un nouvel accord, ni à la dénonciation d'une ingérence, ni même à la capacité de résister diplomatiquement à une grande puissance. Elle se vérifie dans la continuité du fonctionnement national.
Combien de temps les réserves réellement accessibles permettraient-elles de couvrir les besoins essentiels en cas de rupture simultanée de plusieurs corridors commerciaux, quelles productions pourraient être maintenues sans approvisionnement normal en carburants et en intrants, et quelle part des récoltes pourrait encore être conservée et acheminée vers les zones déficitaires ? Ces questions appellent une expertise patiente et des données vérifiées plutôt que des réponses spectaculaires, car c'est précisément dans l'écart entre les capacités annoncées et les capacités opérationnelles que se dissimulent les vulnérabilités les plus coûteuses. Ces questions devraient occuper une place centrale dans la planification nationale.
Pour l'AES, la priorité devrait être de construire une véritable stratégie alimentaire commune, fondée sur une cartographie des bassins agricoles, des ressources hydriques, des besoins en intrants, des infrastructures de stockage et des corridors de transport, avec des réserves stratégiques coordonnées, des systèmes d'alerte, des mécanismes de financement des campagnes agricoles et une politique de transformation agroalimentaire capable de réduire les pertes et de stabiliser les approvisionnements.
L'agriculture ne peut plus être traitée comme un secteur parmi d'autres alors qu'elle conditionne directement la stabilité sociale, la santé, l'emploi rural, les finances publiques et, en période de crise, la survie même des populations. Il faut évidemment assurer la sécurité des territoires, sans laquelle les producteurs ne peuvent ni cultiver ni commercialiser normalement. Mais il faut également comprendre que la sécurité militaire et la sécurité alimentaire ne sont pas deux politiques concurrentes : elles sont deux dimensions d'une même sécurité nationale. Une armée peut protéger une frontière ; elle ne peut pas, à elle seule, faire tomber la pluie, fabriquer les engrais, irriguer les champs, entretenir les silos ou assurer le transport des récoltes.
L'AES doit donc éviter une erreur qui a trop souvent marqué l'histoire des pays en quête d'autonomie : consacrer une énergie politique immense à la conquête de la souveraineté extérieure tout en laissant insuffisamment développées les capacités matérielles qui rendent cette souveraineté durable.
Remplacer une dépendance par une autre ne suffit pas davantage. Les partenariats avec la Russie, la Chine, l'Inde, la Turquie, les pays du Golfe, l'Europe ou les États-Unis doivent être évalués selon ce qu'ils permettent réellement de construire sur place : capacités de production, compétences, maintenance, transformation, maîtrise technologique, accès à plusieurs marchés et possibilité de fonctionner lorsque l'un des partenaires devient indisponible.
Il serait illusoire de croire que la sécurité alimentaire puisse être obtenue par la seule augmentation des superficies cultivées ou par l'accumulation de programmes agricoles dont les conditions de fonctionnement demeureraient insuffisamment maîtrisées. Une production abondante peut coexister avec des pénuries lorsque l'énergie manque, que les infrastructures de transport se dégradent, que les capacités de conservation sont insuffisantes ou que les populations ne disposent plus des moyens économiques d'accéder aux denrées. Toute politique agricole sérieuse doit donc être accompagnée d'investissements cohérents dans l'eau, l'énergie, les infrastructures, la formation et la transformation locale, sans lesquels les progrès annoncés risquent de demeurer fragiles, coûteux et éphémères.
AES : les principes d'une résilience à construire sans confondre urgence et improvisation
Il ne serait ni sérieux ni utile de livrer ici un programme technique exhaustif, qui devrait reposer sur des diagnostics territoriaux, des arbitrages financiers et des données de terrain ; quelques exigences permettent néanmoins de fixer la direction : connaître les dépendances réelles, sécuriser les stocks essentiels, protéger la continuité des campagnes agricoles, réduire les pertes, garantir l'énergie et les transports nécessaires à la production, organiser la solidarité régionale et évaluer publiquement les résultats, sans prétendre que ces orientations générales remplacent l'ingénierie institutionnelle et économique indispensable à leur réussite.
1. Connaître les vulnérabilités avant de fixer les objectifs
Un diagnostic indépendant doit identifier les dépendances critiques et la capacité réelle de réponse à plusieurs scénarios de rupture, afin que les décisions reposent sur des contraintes mesurées plutôt que sur des volumes théoriques.
2. Protéger les approvisionnements et les campagnes agricoles
Les réserves alimentaires et les intrants essentiels doivent être pensés avec leurs conditions de conservation, de financement, de rotation et d'acheminement, car des stocks impossibles à mobiliser ne constituent pas une sécurité.
3. Faire de l'eau et de la production une priorité durable
L'irrigation, la productivité, la préservation des sols et la réduction des pertes doivent être appréciées selon leurs effets réellement observables sur les récoltes et l'accès des populations aux denrées.
4. Garantir les conditions matérielles de la production
L'énergie, les transports, la maintenance et la transformation locale doivent être abordés comme des conditions pratiques de la continuité agricole, avec une attention particulière à la durée de vie des investissements.
5. Rendre la solidarité régionale opérationnelle
L'AES gagnerait à mieux partager ses informations sur les disponibilités et les tensions d'approvisionnement, afin de faciliter les réponses coordonnées sans ajouter des structures administratives inutiles.
6. Exiger des résultats vérifiables
La crédibilité des politiques publiques dépendra moins de la multiplication des annonces que de la publication de données fiables, de l'évaluation indépendante et de la correction rapide des dispositifs inefficaces.
Une mauvaise paix vaut-elle mieux qu'une bonne guerre ?
L'expression est provocatrice, et je l'assume dans son intention : lorsque le risque d'escalade menace des millions de vies, la recherche d'un compromis imparfait peut devenir une nécessité morale et stratégique. Mais il faut lui apporter une précision essentielle : toute paix apparente n'est pas nécessairement préférable à toute résistance, notamment lorsqu'elle ne ferait que consacrer durablement la violence et préparer une nouvelle agression. La paix véritable n'est pas la simple absence momentanée de tirs. Elle exige des garanties, des institutions, des mécanismes de vérification et une reconnaissance suffisamment réciproque des intérêts légitimes pour que les protagonistes puissent vivre sans préparer immédiatement leur prochaine guerre. C'est ce qui manque souvent aux stratégies impérialistes fondées exclusivement sur la domination. Elles supposent qu'il existe toujours une quantité supplémentaire de sanctions, de menaces, de missiles ou de pressions capable d'obtenir ce que la négociation n'a pas permis. Or l'Histoire démontre que certaines puissances, certains États et certaines sociétés acceptent des coûts extraordinaires plutôt que de renoncer à ce qu'ils considèrent comme leur existence politique. Ce constat ne justifie ni l'agression ni les violations du droit international ; il rappelle simplement que la coercition possède des limites, surtout lorsqu'elle s'exerce entre puissances dotées de capacités majeures de représailles. La diplomatie ne consiste pas à nier ces limites, mais à en tirer les conséquences avant que la catastrophe ne les impose à tous.
Conclusion : nous avons appris à calculer l'infiniment complexe, mais pas encore à renoncer à l'infiniment stupide
Il y a quelque chose de profondément tragique dans la situation contemporaine : l'humanité dispose de capacités scientifiques permettant d'explorer l'univers, de modéliser le climat, de traiter des quantités prodigieuses d'informations, de développer des thérapies inédites et de produire des machines capables d'accomplir des tâches que nous réservions hier à l'intelligence humaine ; pourtant, elle demeure capable de laisser quelques confrontations géopolitiques dégénérer jusqu'à menacer les conditions élémentaires de sa propre existence. Nous savons construire des satellites, mais nous ne savons pas toujours construire un compromis. Nous savons accélérer les missiles, mais nous peinons à ralentir l'escalade. Nous savons multiplier les capacités de calcul, mais nous persistons parfois à additionner des décisions dont le résultat collectif est manifestement irrationnel.
La paix en Ukraine exige de prendre au sérieux la neutralité militaire garantie, l'échec des arrangements antérieurs et la nécessité d'une sécurité européenne qui ne puisse être construite contre la Russie, sans abandonner l'Ukraine à l'insécurité. La paix au Moyen-Orient exige de mettre fin à la destruction de Gaza, à l'occupation et à la colonisation, de rendre effective la perspective d'un État palestinien et de remplacer la coercition contre l'Iran par des engagements nucléaires et régionaux vérifiables. Aucune paix durable ne naîtra de l'impunité des plus puissants. Aucune de ces paix ne sera facile. Mais la difficulté d'une négociation n'a jamais constitué une preuve de l'impossibilité de négocier.
Quant à la multipolarité, elle progresse avec la redistribution des capacités économiques, démographiques, industrielles et technologiques. Le véritable enjeu n'est plus de savoir si plusieurs centres de puissance peuvent émerger, mais s'ils sauront coexister sans transformer chaque rivalité en confrontation existentielle.
L'Amérique ne court pas mécaniquement à sa disparition parce que d'autres puissances grandissent. Elle s'exposerait cependant à des risques considérables si elle persistait à considérer toute redistribution de puissance comme une défaite devant être empêchée par la coercition. Et ce principe vaut tout autant pour les autres grandes puissances lorsqu'elles cherchent à imposer leur volonté par la force. Je reviens donc à cette vieille leçon du Mandé : ce que la guerre a contribué à construire, la guerre peut aussi le défaire.
Pour l'Afrique, et particulièrement pour l'AES, l'enjeu n'est pas de s'aligner sur les proclamations de victoire des puissances rivales, mais de réduire l'exposition de ses populations aux conséquences de conflits qu'elles n'ont pas décidés, tout en faisant entendre une voix diplomatique capable de défendre sans ambiguïté la négociation, la non-ingérence, la sécurité indivisible et la protection des civils. Car si une catastrophe majeure survient, les déclarations de souveraineté ne nourriront personne, les discours n'irrigueront aucun champ et les proclamations patriotiques ne sauraient se substituer aux réserves alimentaires indispensables à la survie des populations. Et si cette catastrophe n'arrive jamais, ce que je souhaite de toutes mes forces, les investissements réalisés dans l'agriculture, l'eau, l'énergie, l'industrie, la science, l'éducation et la résilience n'auront pas été inutiles.
La paix mondiale ne sera pas obtenue par la seule lassitude des peuples, mais par des décisions courageuses et vérifiables qui retirent aux dirigeants les bénéfices illusoires de l'escalade ; quant à l'Afrique, elle ne protégera durablement ses populations qu'en traitant la sécurité alimentaire comme une nécessité vitale et non comme un supplément de discours politique.