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La migration comme arme géopolitique: Erdoğan, Loukachenko et le Maroc — et comment l'Europe détourne le regard

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Peter W. Logghe

Source: Nieuwsbrief Knooppunt Delta, n°213, octobre 2026.

Février 2020: dans une déclaration publique, le président turc affirme que son pays ne retiendra plus les migrants souhaitant se rendre en Europe. Dans les heures qui suivent, les autorités turques conduisent des milliers de personnes vers la frontière grecque, dans la région de l'Evros, où des affrontements éclatent avec des agents de Frontex. Il ne s'agit donc pas de troubles spontanés, mais plutôt d'un bras de fer destiné à rappeler aux capitales européennes qui détient la clé du pouvoir migratoire.

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C'est ce qu'affirme Juan A. Soto, consultant en stratégie, dans la revue Hungarian Conservative: la migration est devenue une arme géopolitique utilisée par toutes sortes de forces politiques. Dans le même temps, nombreux sont ceux qui, en Europe, s'accrochent à leur discours selon lequel la migration serait un processus naturel ayant existé de tout temps.

Il est donc temps de se défaire de cette naïveté, estime Soto, car il existe bel et bien, à ses yeux, une forme de "migration militarisée". Le cas de la Biélorussie est probablement le mieux documenté à cet égard.

Biélorussie

En 2021, après l'instauration de sanctions européennes en réaction à la réélection frauduleuse de Loukachenko, le régime biélorusse a mis sur pied une véritable opération migratoire. Des compagnies aériennes ont vendu à des Irakiens, des Syriens, des Yéménites, des Afghans et des Congolais des "billets à prix réduit" pour Minsk, assortis d'une clause tacite: la possibilité de poursuivre leur route vers l'Union européenne.

Une fois sur place, ces "migrants" ont été conduits aux frontières polonaise, lettone et lituanienne. Des clôtures frontalières ont été endommagées et des fils barbelés sectionnés. Au moins 21 personnes ont trouvé la mort dans les forêts — un chiffre probablement sous-estimé, car la presse et les ONG n'étaient pas les bienvenues. La Pologne a déployé des troupes et construit en toute urgence un mur qui lui a coûté 400 millions d'euros — ce qui lui a ensuite valu les remontrances de toutes sortes d'"organisations humanitaires"...!

Turquie

La méthode turque est structurellement différente, mais elle est en réalité encore plus préoccupante. Car c'est l'Europe elle-même qui a fourni le levier. L'accord conclu en 2016 entre l'Union européenne et la Turquie a confié le contrôle de la frontière extérieure de l'Europe à un État tiers: la Turquie, un État doté de ses propres intérêts géopolitiques, stratégiques, militaires et politiques. Dans sa phase initiale, cet accord a coûté six milliards d'euros à l'Union européenne.

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La déclaration du président turc Erdoğan en 2020 n'a pas mis fin à cet accord; elle n'en constituait qu'un maillon. La Turquie peut ouvrir ou fermer les frontières à sa guise. C'est Ankara, et non Bruxelles, qui fixe le prix à payer pour maintenir fermées les frontières extérieures de l'Union européenne.

Maroc-Espagne : la population espagnole en fait les frais

Le chantage apparaît peut-être encore plus clairement dans les relations entre l'Espagne et le Maroc. En mai 2021, l'Espagne reçoit une délégation du Front Polisario. En réaction, le Maroc cesse de surveiller le poste-frontière de Ceuta, permettant ainsi à 10.000 migrants en situation irrégulière, pour la plupart mineurs, de franchir la frontière en l'espace de deux jours seulement.

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En mars 2022, le président du gouvernement espagnol, Pedro Sánchez, se rallie au plan marocain pour le Sahara occidental. Cet accord a des conséquences immédiates sur le plan migratoire: le nombre de migrants arrivant aux îles Canaries diminue de 62%, mais augmente de 24% aux îles Baléares et de 44% à Ceuta et Melilla. La pression migratoire ne disparaît pas: elle est exercée là où elle se révèle, selon la diplomatie marocaine, la plus efficace.

L'angle mort du pacte européen sur la migration

L'intérêt de l'article de Juan A. Soto réside dans le fait qu'il met en évidence un angle mort du pacte européen sur la migration et l'asile de 2023. Tous les migrants en situation irrégulière y sont traités de la même manière. Il n'existe en effet aucune catégorie juridique distincte pour la migration militarisée, c'est-à-dire une migration accompagnée, encouragée, voire organisée par des États tiers — malgré les nombreuses demandes pressantes formulées à ce sujet par la Lituanie en 2021.

Non, affirme Soto, une Europe qui n'exerce plus elle-même le contrôle de ses propres frontières n'est pas plus humaine. Au contraire, une telle Europe devient le théâtre de toutes sortes de menaces et d'actes de chantage, dans lesquels de véritables êtres humains sont utilisés comme moyens de pression. Il s'agit donc d'un chantage humanitaire. Tant que l'Union européenne n'agira pas contre cette "migration militarisée", le chantage se poursuivra sans relâche.

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