
Le "Russiagate" le plus absurde à ce jour
Par Thomas Fázi, le 13 octobre 2026
"Un manquement à ses devoirs".
C'est ainsi qu'Andy Burnham a qualifié hier le refus d'un rapprochement avec Bruxelles - et il est loin d'être le seul.
Au cours de la dernière décennie, l'establishment britannique, et le Parti travailliste en particulier, a tenté de contourner le Brexit, voire de le faire annuler. Sous la houlette de Burnham, ce projet a pris un élan inédit. Il y a quelques semaines à peine, lors de son premier discours au congrès en tant que chef du Parti travailliste, Burnham est devenu le premier Premier ministre à laisser entrevoir l'éventualité d'une réintégration dans l'Union européenne. Peu après, il a suggéré que son parti pourrait inclure dans son programme des prochaines élections un référendum sur ce sujet.
C'est dans ce contexte qu'il faut interpréter la dernière "bombe" de Burnham sur le Brexit. S'exprimant dans l'émission The Rest Is Politics, Burnham a affirmé disposer de preuves "claires" que la Russie aurait interféré dans le référendum de 2016 - sous-entendant que Moscou aurait réussi à influencer le vote en faveur du "Brexit" - sans toutefois fournir de détails, et encore moins de preuves. L'objectif, cependant, est assez évident : délégitimer une fois pour toutes le résultat du référendum, et ainsi préparer son annulation. Et quel meilleur prétexte que le spectre russe ?
Cela s'inscrit dans une tendance plus largement observée. Depuis le canular du "Russiagate" de 2016, il est désormais courant parmi les "élites" occidentales, notamment en Europe, d'imputer tout résultat électoral indésirable - et surtout toute remise en cause "populiste" de leur pouvoir - à la "désinformation" et à l'"ingérence" russes. Cette campagne s'est considérablement intensifiée depuis 2022. On nous dit que la Russie mène depuis des années une vaste opération d'influence pour manipuler des électeurs sans défense. Pourtant, les preuves permettant d'affirmer que cette opération a atteint, et a fortiori influencé, un nombre significatif d'entre eux sont pour le moins maigres.
Les conséquences, en revanche, ne le sont pas. Partout en Europe, le spectre de la "désinformation russe" est bien utile pour imposer des régimes de censure radicaux - principalement via la loi sur les services numériques (DSA) de l'UE - et des outils de "gestion électorale" tels que le Bouclier européen pour la démocratie. Le cas le plus extrême s'est produit en Roumanie, en décembre 2024, lorsque la Cour constitutionnelle a annulé le premier tour de l'élection présidentielle - remporté par Călin Georgescu, un indépendant eurosceptique et critique de l'OTAN - au motif d'une prétendue ingérence russe. La Cour a invoqué une campagne TikTok en faveur de Georgescu, mais aucune preuve n'a jamais été apportée quant à son financement par la Russie. En effet, des documents internes obtenus par la suite par la commission judiciaire de la Chambre des représentants des États-Unis ont montré que TikTok a explicitement informé la Commission n'avoir trouvé "aucune preuve" d'un réseau inauthentique coordonné.
Pourtant, les élites de l'UE considèrent manifestement cet épisode comme une source d'inspiration.
Comme l'a déclaré l'ancien commissaire Thierry Breton avec une franchise désarmante :
"Nous l'avons fait en Roumanie et nous devrons évidemment réitérer en Allemagne, si nécessaire".
Les partis populistes de droite, tels que l'AfD et le Rassemblement national, sont systématiquement qualifiés de "marionnettes de la Russie", tandis que les experts d'usage mettent déjà en garde contre une ingérence russe lors des prochaines élections en France et ailleurs - préparant ainsi le terrain pour légitimer des interventions musclées dans le processus électoral. Le même scénario s'est déroulé lors des élections hongroises de cette année, les médias grand public avançant des allégations sans fondement d'ingérence russe en faveur de Viktor Orbán. Entre-temps, des journalistes et analystes ont été sanctionnés par l'UE pour avoir "diffusé de la propagande russe" - ce qui, dans la pratique, revient à s'écarter de la ligne de l'UE et de l'OTAN sur l'Ukraine, comme le montre clairement le cas de l'ancien colonel de l'armée suisse Jacques Baud, et d'autres.
En d'autres termes, l'UE est à l'avant-garde d'une tendance autoritaire, invoquant une menace russe permanente pour justifier une attaque en règle contre les normes démocratiques, de la censure en ligne à la répression de la dissidence. Il n'est donc guère surprenant que Burnham, en bon europhile qu'il est, emprunte un passage - ou plutôt un chapitre - du manuel des stratagèmes bruxellois. Comme souvent avec les accusations portées contre la Russie, il n'a fourni aucune preuve à l'appui de ses allégations concernant le Brexit. Sa déclaration a néanmoins été largement relayée par les grands médias. En effet, les groupes pro-UE ont dûment appelé la Grande-Bretagne à réintégrer l'Union à la lumière de la "révélation" du Premier ministre.
"Nous soupçonnons depuis des années que le référendum de 2016 a pu faire l'objet d'ingérences, compte tenu de sa contribution à la déstabilisation d'une Europe unie", a déclaré 1 Richard Kilpatrick, du Mouvement européen au Royaume-Uni. "La désinformation a joué un rôle à l'époque et il importe que ces soupçons soient officiellement confirmés".
Une confirmation publique, ou plutôt des preuves, serait en effet la bienvenue - d'autant que la question a fait l'objet de plusieurs enquêtes, sans qu'aucun élément ne soit venu étayer ces soupçons. En 2020, la commission parlementaire du renseignement et de la sécurité a publié son rapport sur la Russie. Elle n'a trouvé aucune preuve d'ingérence dans le référendum - bien qu'elle ait reproché au gouvernement de n'avoir jamais commandé d'évaluation des services du renseignement sur cette question. La réponse de Whitehall fut qu'aucune preuve d'ingérence avérée n'avait été constatée et qu'il n'y avait donc pas lieu d'en demander une.
La même année, Elizabeth Denham, alors commissaire à l'information, a conclu une enquête de trois ans sur l'utilisation des données à caractère personnel dans les campagnes politiques, y compris lors du référendum sur le Brexit, centrée sur Cambridge Analytica et sa société mère, SCL Group. Après avoir examiné plus de 300 000 documents et quelque 700 téraoctets de données saisies, elle a indiqué n'avoir
"trouvé aucune preuve supplémentaire susceptible de modifier [son] opinion antérieure selon laquelle SCL/CA ne seraient pas impliqués dans la campagne du référendum sur l'UE au Royaume-Uni", et que son bureau n'a trouvé "aucune preuve supplémentaire d'une implication russe"
dans les données récupérées sur les serveurs des entreprises.
Une autre étude menée par l'Oxford Internet Institute a examiné des milliers de tweets publiés avant le référendum sur le Brexit et n'a également trouvé "que peu d'éléments" prouvant une ingérence russe - même si, pour être honnête, Twitter a par la suite révélé que la chaîne russe RT a dépensé un total de 767 livres sterling en publicités pendant le référendum.
Facebook a par ailleurs indiqué n'avoir trouvé aucune preuve de publicité russe significative sur sa plateforme concernant le Brexit, bien que des comptes liés à l'Internet Research Agency, une "ferme à trolls" russe, aient dépensé 97 cents pour trois publicités diffusées auprès d'utilisateurs britanniques (portant sur l'immigration, et non sur le Brexit en tant que tel) et générant au total environ 200 vues.
Curieusement, cette approche prudente a été soutenue par rien moins que le ministre des Affaires étrangères de Burnham lui-même, Stephen Doughty, qui, interrogé par Sky News au sujet des affirmations de Burnham, a déclaré :
"Eh bien, le ministre chargé de la sécurité s'est déjà exprimé à ce sujet, et il a clairement indiqué qu'ils ont tenté de le faire [mais] qu'ils n'y sont pas parvenus".
Il s'agit là d'une déclaration très différente de celle de Burnham, dont les mots ont été soigneusement choisis pour sous-entendre, sans le dire ouvertement, que la Russie aurait effectivement influencé le résultat du vote. Sinon, pourquoi aborder ce sujet dans un débat sur le retour dans l'UE ?
Comparez ceci à la campagne en faveur du "maintien" [remain] menée par l'establishment, qui a rallié la plupart des grands médias et le gouvernement lui-même - lequel a dépensé plus de 9 millions de livres sterling de deniers publics pour un tract en faveur de l'Ue distribué dans chaque foyer. Ajoutez-y l'UE, qui finance bon nombre des universités, organismes de recherche et ONG qui se sont rangés derrière le "maintien", ainsi que des acteurs privés tels que George Soros, qui a par la suite financé la campagne anti-Brexit à hauteur d'au moins 400 000 livres sterling. Si quelqu'un a tenté de manipuler le référendum, c'est bien le camp adverse qui l'a fait ouvertement, sans compter ses moyens et avec tout le poids de l'État derrière lui. C'est sans doute la raison pour laquelle il ne s'est jamais remis de sa défaite.
Il est bien sûr possible que Burnham ait eu accès à des preuves accablantes restées enfouies pendant une décennie. Mais quelle est la probabilité que ce soit le cas ? Ou est-il plus probable qu'il prenne, à l'instar de ses homologues européens, des libertés avec les faits - ce qu'on appelle aussi de la désinformation - à des fins politiques ? Qu'il ait choisi de faire cette déclaration à Alastair Campbell dans The Rest is Politics, parmi toutes les émissions possibles, constitue en soi encore une ironie. En septembre 2002, alors que Tony Blair cherchait à rallier des soutiens en faveur de la guerre contre l'Irak, Downing Street a publié un dossier sur les armes de destruction massive de Saddam Hussein. Citant une source haut placée, Andrew Gilligan, de la BBC, a rapporté par la suite que Campbell, alors directeur de la communication de Blair, avait "enjolivé" le dossier pour effrayer le public et l'inciter à soutenir la guerre. L'affirmation la plus tristement célèbre, répétée quatre fois, voulait que l'Irak puisse déployer des ADM en 45 minutes - une formulation qui laissait entendre que la Grande-Bretagne ou les forces britanniques étaient à 45 minutes d'une attaque, et c'est exactement ainsi que la plupart des médias l'ont rapporté.
En réalité, les renseignements faisaient référence à des munitions de combat.
Il faut rappeler que Burnham a voté en faveur de cette guerre - une guerre fondée sur des allégations qui auraient facilement pu être réfutées à l'époque, et qui l'ont d'ailleurs été par beaucoup - et a défendu ce choix pendant des années. Compte tenu de ce passé, un certain scepticisme s'impose, d'autant que sa dernière suggestion est, pour l'instant, tout aussi dépourvue de fondement. Et pour Burnham, les enjeux sont peut-être aussi importants qu'il y a un quart de siècle - voire plus. À l'époque, il s'agissait de justifier une invasion pour consolider un ordre unipolaire dirigé par les États-Unis au sommet de sa puissance. Aujourd'hui, on parle de soutenir un establishment libéral confronté à sa crise la plus grave depuis la Seconde Guerre mondiale.
Il n'est guère étonnant que Burnham soit si catégorique quant à la nécessité de réintégrer l'Union : Bruxelles est l'outil le plus puissant pour les establishment nationaux discrédités, fournissant des structures supranationales pouvant être déployées contre les soulèvements démocratiques et soutenant les intérêts financiers transnationaux, notamment dans la City de Londres opposée au Brexit il y a une décennie. Ce n'est pas non plus un hasard si, dans ce podcast, Burnham a spécifiquement désigné la France et l'Allemagne comme des victimes de la "propagande russe" - deux pays dont les dirigeants affichent des scores historiquement bas dans les sondages et qui invoquent eux aussi la menace russe pour consolider leur position face à leurs adversaires populistes.
Accuser la Russie présente également l'avantage de conforter la dynamique de réarmement. Une Russie capable de faire basculer un référendum britannique est une Russie contre laquelle aucune dépense n'est trop importante et aucun sacrifice trop lourd. Ce discours présente les choix de l'Europe - la "coalition des volontaires", l'engagement de consacrer 5 % du PIB à la défense, les programmes d'emprunt "ReArm Europe" - comme de simples mesures d'autodéfense. Plus important encore, ce discours présente toute critique à l'égard de ces choix comme provenant du Kremlin. À l'heure où les économies européennes stagnent et les gouvernements réduisent les prestations sociales pour financer l'armement, l'affirmation selon laquelle Moscou nous a déjà attaqués de manière invisible dans les urnes est une aubaine politique qui met fin au débat sur la question de savoir si la guerre sans fin en Ukraine, et la militarisation de l'Europe qui l'accompagne, servent réellement les intérêts européens.
En effet, on pourrait soutenir que c'est là la véritable menace pour la démocratie - non pas quelques centaines de dollars de publicités russes, mais une classe politique qui préfère qualifier ses millions d'électeurs de vecteurs de propagande étrangère. Les 17,4 millions de personnes qui ont voté pour le "Brexit" en 2016 nourrissaient des frustrations profondes et légitimes sur l'économie, l'immigration et l'UE elle-même, et les ont exprimées pendant des années sans être entendues. Les présenter, dix ans plus tard, comme les instruments involontaires d'une opération du Kremlin - sans la moindre preuve à l'appui - c'est s'essuyer les pieds sur la démocratie. Et cela en dit long sur Burnham lui-même. On aurait pu attendre d'un Premier ministre ayant hérité d'un pays en proie à une profonde crise économique et sociale qu'il s'attaque aux causes. Or, son premier réflexe a été de réfuter les événements de 2016 et de renchérir sur la voie - un alignement toujours plus fort sur une Bruxelles sclérosée et de plus en plus autocratique - qui a pourtant largement contribué à engendrer cette crise. Cela n'augure rien de bon quant à la capacité, ou à l'intention de Burnham d'apporter les réponses dont la Grande-Bretagne a besoin.
Traduit par Spirit of Free Speech