
par David Bizet
Dans un entretien exclusif accordé à Nouvelle Aube, Tariq Ramadan analyse l'intelligence artificielle, un thème qu'il aborde à l'institut Chifa. Selon lui, elle simule le raisonnement sans conscience ni sens moral. Il alerte sur la dépendance et les fatwas délivrées par algorithme. Il appelle les musulmans à maîtriser ces technologies pour ne pas être "colonisés" et critique l'usage sécuritaire des monarchies du Golfe.
Dans un entretien exclusif accordé à Nouvelle Aube, Tariq Ramadan analyse l'intelligence artificielle (IA). Il refuse de la diaboliser. En revanche, il alerte sur un risque majeur : déléguer sa réflexion à une machine sans conscience. Pour l'intellectuel, le monde musulman doit aussi cesser d'être un simple spectateur de cette révolution.
Ces questions occupent aussi son institut de formation Chifa et dans l' Académie des Savoirs Fondamentaux. Dans cet entretien, il en détaille les enjeux pour les musulmans.
"Ni intelligente, ni artificielle"
Tariq Ramadan commence par une mise au point. Selon lui, face à toute nouveauté, nous collons vite des mots anciens sur des réalités nouvelles. Or ces mots peuvent nous tromper.
Il cite Noam Chomsky. Pour ce dernier, l'intelligence artificielle "n'est ni intelligente ni artificielle". Tariq Ramadan reprend cette idée à son compte. En effet, le terme "intelligence"laisse croire que la machine pense.
Dans les faits, "l'IA transforme nos mots en chiffres. Ensuite, des algorithmes cherchent des corrélations parmi des millions de données. Enfin, ils livrent une réponse probable. Le résultat ressemble à un raisonnement, mais il n'en est pas un", conclut l'islamologue.
Une machine sans conscience ni sens
Pour Tariq Ramadan, l'intelligence humaine fait plus que relier des informations. Elle produit du sens. Or le sens suppose une conscience, et la machine n'en a pas.
C'est pourquoi il parle d'une "illusion" d'intelligence. La rapidité des réponses nous trompe. Par ailleurs, elle donne l'impression d'un vrai raisonnement.
Il va plus loin. Selon lui, l'IA n'est pas non plus "artificielle" au sens d'un artifice. Elle repose sur une science dure : le calcul de probabilités. Il n'y a donc "rien de magique".
Pas de sens moral
L'absence de sens moral inquiète particulièrement l'intellectuel. Une IA peut donner une réponse fausse. Cependant, elle ne ment pas, car elle ignore la différence entre le vrai et le faux.
Il évoque des cas récents d'adolescents accompagnés par une IA jusqu'au suicide. Dans ces échanges, la machine ne contredit pas son interlocuteur. Elle renvoie simplement ce que les probabilités suggèrent.
Son message est clair. On ne parle pas à quelqu'un, mais à un mécanisme. Tout l'ordre des valeurs lui reste étranger : le sens de la vie, du service ou du don.
Dépendance : le cerveau humain face à la délégation
Tariq Ramadan s'appuie sur des expériences menées au MIT, aux États-Unis. D'après lui, l'usage de l'IA habitue le cerveau à déléguer ses opérations à la machine. À terme, le cerveau cesse de les réaliser lui-même.
Il en tire deux conséquences. D'abord, un phénomène d'addiction naît des réponses rapides. Ensuite, retrouver son autonomie demande, selon lui, au moins deux mois.
Il pointe ainsi un paradoxe. La technologie promet de multiplier nos compétences. Pourtant, elle peut nous déshumaniser.
Lorsqu'on lui réplique que la calculatrice avait suscité les mêmes craintes, Tariq Ramadan rejette la comparaison. Selon lui, l'IA simule la pensée et ses conséquences de façon bien plus vaste.
Il juge donc le risque "plus dangereux et vicieux". Néanmoins, il ne s'oppose pas au progrès. La science doit avancer, mais sans perdre son sens. Il cite Rabelais : "Science sans conscience n'est que ruine de l'âme".
Pour illustrer, il prend l'image des patins à roulettes. Ils aident à aller plus vite. Toutefois, il faut choisir sa destination et ne pas perdre l'usage de ses jambes.
Fatwa et IA : une ligne rouge
L'IA rend de vrais services pour la recherche religieuse. Un musulman peut retrouver en quelques minutes des références dans le Coran et les hadiths. Elle les classe même par niveau d'authenticité.
Cependant, la fatwa pose un autre problème. Il s'agit d'un avis juridique adapté à une personne, à un moment précis de sa vie. Un savant y pèse les textes, mais aussi l'histoire et les épreuves de l'individu.
Un algorithme n'a pas accès à cette intériorité. Pour Tariq Ramadan, lui demander une fatwa expose à un "danger immense de déshumanisation et de déspiritualisation".
Biais et instrumentalisation de l'islam
Tariq Ramadan rappelle aussi que l'IA répond à nos requêtes. Deux questions successives orientent l'algorithme. De plus, si les données en ligne sont déséquilibrées selon les pays ou les sujets, les réponses le seront aussi.
Il évoque un travers très humain. D'après lui, environ 80% des fidèles privilégient les savants qui confortent leurs opinions. L'outil peut donc renforcer cet enfermement.
Par ailleurs, des savants ont déjà servi le pouvoir dans l'histoire. Selon lui, la technologie reproduira ce schéma. Son avertissement : "le plus grand péril pour la morale réside dans l'illusion de la morale".
Quel conseil pour les jeunes musulmans ?
Tariq Ramadan refuse une position binaire. Utiliser l'IA reste possible, à condition d'en connaître les limites. Le gain d'efficacité est réel : cinq minutes remplacent parfois deux ou trois jours de recherche.
Cependant, il met en garde contre la précipitation. Tout chemin spirituel exige l'évaluation de soi, la muhasaba. Or des réponses instantanées empêchent de prendre ce temps.
Sa règle tient en une phrase. Les données ne doivent jamais faire disparaître la conscience de celui qui cherche.
Le monde musulman doit concevoir l'IA, pas seulement l'utiliser
Faut-il ignorer l'IA pour autant ?
"Certainement pas", répond Tariq Ramadan. Entre les États-Unis, la Chine et l'Europe, les pays majoritairement musulmans accusent un net retard.
Leur position reste donc fragile. En simples usagers, ils interviennent sur l'éthique toujours après coup, comme pour le clonage. Selon lui, les modèles actuels intègrent des critères moraux façonnés par la vision occidentale.
Il appelle à produire des apports éthiques ancrés dans les traditions musulmanes. Il reconnaît toutefois que l'on n'en est pas là. L'accélération de l'IA générative depuis 2017 impose une vision globale de ses finalités.
Il insiste sur un point. Les musulmans doivent maîtriser ces technologies pour ne pas finir "colonisés". Sans cette maîtrise, ils restent dépendants de modèles conçus ailleurs.
Pays musulmans et IA : pourquoi investir, et pour quoi faire ?
Tariq Ramadan passe en revue les principaux pays musulmans qui investissent dans l'IA. Il explique aussi les raisons de ces investissements. En effet, la question des finalités reste pour lui centrale.
Il se montre très critique envers les monarchies du Golfe. Selon lui, elles utilisent l'IA dans un but purement sécuritaire. L'objectif serait de surveiller la population.
Cette logique s'éloigne, à ses yeux, de l'exigence éthique qu'il défend. L'IA doit servir le sens et l'humain. Elle ne doit pas devenir un outil de contrôle.
source : Nouvelle Aube
