
par Bruno Guigue
Si la "Longue Marche", auprès de l'opinion occidentale, évoque tout juste un épisode de cette révolution chinoise dont la plupart des gens ne connaissent rien, elle représente pour les Chinois une épopée fondatrice inséparable de l'avènement de la Chine nouvelle, et c'est pourquoi ils s'apprêtent à célébrer le 90e anniversaire de la fin de cette entreprise héroïque (octobre 1936).
Mais la Longue Marche est-elle seulement un événement historique, un tournant majeur de la révolution chinoise ? Ou bien est-elle, davantage encore, une épopée au retentissement sans égal, un symbole éclatant de la marche en avant du peuple chinois, un effort collectif surhumain dont l'esprit vivifiant souffle encore aujourd'hui ?
Moment unique dans l'histoire, certes, la Longue Marche n'en fut pas moins le produit des circonstances.
Lorsque la trahison de Chiang Kaï-shek rompt le Front uni et précipite la Chine dans les affres d'une nouvelle guerre civile, en avril 1927, c'est un terrible défi pour les communistes : vont-ils surmonter cette épreuve, ou disparaître de la scène politique ? Chassés des villes par la répression, ils se réfugient dans les campagnes les plus reculées.
La force des choses les conduit là où ils n'imaginaient pas semer les ferments de la future révolution : auprès des paysans pauvres des régions déshéritées, au cœur de cette Chine arriérée qui fut le théâtre des grandes révoltes millénaristes.
Cette confrontation improbable entre la modernité révolutionnaire et l'immensité rurale aura des conséquences décisives. En la pliant aux conditions objectives de la société chinoise, elle va provoquer un véritable saut qualitatif dans la stratégie révolutionnaire.
Mao Zedong, en effet, invite le parti à convertir son regard sur ce monde rural dont l'initiative révolutionnaire contraste avec son arriération présumée. Aux yeux de ce jeune militant issu du monde rural, le mouvement paysan détient deux atouts considérables : il recèle un potentiel gigantesque dans un pays qui demeure essentiellement rural, et il est suffisamment radical pour servir de base au processus révolutionnaire.
Ces données objectives fixent la tâche des communistes : ils doivent organiser le mouvement paysan afin de l'enrôler au service de la révolution sous la conduite du prolétariat.
"Qu'est-ce que le marxisme ?" résumera Mao en 1940. "Ce sont les paysans faisant la révolution sous la direction du prolétariat. Quatre Chinois sur cinq sont des paysans. Il nous faut la force des cinq doigts, et s'il ne nous reste que le petit doigt le prolétariat est isolé".
Avec la paysannerie pauvre comme base sociale, et la révolution agraire comme programme, le communisme chinois peut aller jusqu'au bout de sa mutation historique : parti d'intellectuels urbains tentant d'encadrer des syndicats ouvriers, il deviendra une armée de paysans-soldats conduite par des révolutionnaires aguerris.
Avec une poignée de rescapés, en octobre 1927, Mao établit la première base rouge dans les monts Jinggang, à la limite du Hunan et du Jiangxi. Il y reçoit le renfort de quelques milliers de combattants, conduits par un ancien officier converti au communisme, Zhu De.
Retranchés dans ces districts ruraux, les communistes font l'expérience d'une administration révolutionnaire : distribuant les terres aux paysans pauvres, ils opposent une résistance farouche aux offensives nationalistes.
Sous l'influence de Mao, une nouvelle stratégie politique va bientôt animer les communistes retranchés dans leurs bases rouges. Elle part d'un constat objectif : la révolution démocratique-bourgeoise a été trahie par le Guomindang. Ce parti qui se voulait révolutionnaire est devenu contre-révolutionnaire. Les officiers nationalistes sont issus de la classe des propriétaires fonciers, et leur horreur de la révolution agraire les a poussés dans les bras du réactionnaire Chiang Kaï-shek.
Puisque la bourgeoisie a failli à sa tâche historique, la révolution doit poursuivre son cours sous la direction du prolétariat, c'est-à-dire du parti communiste. La Chine est "une semi-colonie placée sous un gouvernement impérialiste", et les seigneurs de la guerre représentent en miniature les impérialismes concurrents, avides de se partager le monde au prix d'une nouvelle guerre mondiale. La stratégie maoïste consiste alors à consolider les bases rouges en poursuivant la révolution agraire.
En 1931, Mao est élu président de la première République soviétique chinoise, avec une bourgade du sud-Jiangxi comme capitale. Base centrale des forces communistes, cette région résiste à quatre "campagnes d'annihilation" menées par un Guomindang qui préfère combattre les communistes plutôt que les envahisseurs japonais qui ont saisi la Mandchourie.
La cinquième campagne de Chiang Kaï-shek mobilise des moyens colossaux et avance prudemment, déjouant la stratégie de guérilla révolutionnaire. Quasiment encerclés, les communistes préfèrent alors abandonner la base du Jiangxi pour sauver leur force militaire, l'Armée rouge des ouvriers et des paysans.
Le 18 octobre 1934, c'est la Longue Marche qui commence.
Elle mènera les combattants de l'Armée rouge du sud du Jiangxi au nord du Shaanxi au terme d'une interminable retraite de 12 500 km parcourus en 370 jours.
Sur les 86 000 hommes partis un an plus tôt, beaucoup périront. Mais ils sont rejoints en cours de route par des milliers de nouvelles recrues paysannes.
Lorsque Mao et ses troupes tentent de rompre l'encerclement des troupes nationalistes, c'est une aventure humaine sans précédent qui commence. Parmi les soldats rouges, nombreux sont ceux qui quittent la région où ils sont nés, le Jiangxi, et dont ils ne sont jamais sortis.
Comment les marcheurs sont-ils équipés ?
Chaque homme, raconte un témoin, emporte cinq livres de riz aux extrémités de sa palanche, où pendent deux petites caisses de munitions ou deux gros bidons de pétrole. Il a une couverture, un uniforme matelassé pour l'hiver et trois paires de chaussures de toile à grosses semelles de corde ferrées au bout et aux talons. Les paysans lui ont offert des légumes séchés et des piments, il emporte du fil et une aiguille, et tous portent un grand chapeau qui protège à la fois du soleil et de la pluie.
Ces hommes traqués s'avancent à marche forcée en terre inconnue, ils bravent les intempéries et escaladent les montagnes, rencontrant des populations qui parlent une autre langue, et pourtant, malgré l'incertitude du lendemain, ils continuent cette marche hasardeuse, avec la conviction que leur cause est juste et qu'ils n'ont rien à perdre.
Les soldats de l'Armée rouge mènent plus de 600 batailles contre l'ennemi, ils traversent près de 100 rivières, escaladent 40 montagnes dont la moitié sont couvertes de neige et situées à plus de 4000 m d'altitude.
Alors qu'ils traversent les montagnes enneigées, un commandant de l'Armée rouge voit un soldat mort, gelé dans de vieux vêtements, bien trop fins pour un tel climat. Le commandant convoque aussitôt l'intendant pour une explication, mais un soldat en larmes lui explique alors que l'homme gelé est justement l'intendant qui s'est sacrifié en donnant ses vêtements à ses camarades.
Pour éviter les bombardements et déjouer les attaques ennemies, on marche d'abord de nuit, mais il faut bientôt poursuivre en plein jour car le temps presse ! La Longue Marche commence comme une superbe retraite aux flambeaux, puis elle se poursuit comme une fuite en avant vers une destination inconnue
Lorsque l'ennemi attaque, les combats sont féroces, les pertes sont lourdes, mais les combattants parviennent à franchir plusieurs lignes de blocus, et malgré les bombardements et les attaques incessantes ils avancent héroïquement vers le nord, puis vers l'ouest, là où personne ne les attend.
Sous la direction de Mao Zedong, les marcheurs abandonnent volontiers la ligne droite et cette contre-attaque inattendue déconcerte l'ennemi par son habileté manœuvrière
Les combattants rouges inventent 1000 ruses pour se moquer des forces blanches, comme lorsqu'on place deux compagnies sur deux montagnes en leur donnant l'ordre de tourner autour pour donner l'illusion d'une force importante.
La longue Marche, c'est une épopée faite d'exploits, d'héroïsme et de sacrifices comme lors du passage du fleuve Wujiang, le 3 janvier 1935.
Après l'avoir franchi, les combattants rouges entrent dans Zunyi, ville importante où, pour la première fois, les marcheurs vont pouvoir soigner leurs plaies et prendre un peu de repos.
Mais ce court répit permet surtout aux dirigeants du parti communiste de tenir une conférence qui marque un tournant stratégique. On tire les leçons des échecs du passé, on analyse les erreurs de la direction influencées par des conceptions erronées, on prend de nouvelles résolutions, et le parti valide la stratégie de guérilla préconisée par Mao.
Puis la Longue Marche continue, car il va falloir rejoindre une autre force rouge, commandée par l'un des chefs historiques du PCC, Zhang Guotao, un des 12 fondateurs du parti en 1921. Ce ne sera pas une mince affaire, car ce dernier caresse le rêve de devenir le nouveau chef des communistes chinois. Sa tentative de sécession ayant échoué, l'ensemble des forces finira par se regrouper dans le Shaanxi après maintes péripéties.
En mai 1935, l'avant-garde, enfin, atteint les rives de la Dadu, là où les révolutionnaires Taïping s'étaient fait écraser, 72 ans plus tôt. Puis les rouges repartent toujours plus haut à travers des montagnes enneigées. À la fin d'août 1935, les deux colonnes de l'Armée rouge marchent sur la terre jaune du Shaanxi où on va pouvoir consolider une nouvelle base rouge.
Ce sera celle de Yan'an, qui restera dans l'histoire comme le quartier général du parti communiste chinois durant la guerre contre l'envahisseur japonais. C'est là, aussi, que Mao enseignera à ses camarades qu'il faut toujours "chercher la vérité dans les faits".
Pour les communistes chinois, la Longue Marche fut une de ces épreuves terribles qui forgent une détermination sans faille. Mais elle a aussi entériné une stratégie victorieuse, celle de la guerre révolutionnaire. Doctrine stratégique adaptée aux conditions de la lutte, la guérilla a permis aux combattants rouges de compenser leur infériorité numérique et leur absence de matériel lourd.
Éprouvée lors de la résistance aux campagnes d'annihilation, son efficacité contribuera aussi à la défaite de l'envahisseur japonais, comme elle inspirera plus tard les mouvements de libération nationale en Asie, en Afrique et en Amérique latine.
Du Jiangxi au Shaanxi, l'équation gagnante du maoïsme change seulement d'échelle. Pour l'essentiel, elle demeure la même : un parti discipliné, des villageois mobilisés par la révolution agraire, une puissante armée à base paysanne, et des enclaves révolutionnaires qui essaiment autour d'une base rouge fortifiée.
En faisant de la paysannerie la force motrice de la révolution, Mao assoit le triomphe à venir, celui qui adviendra en 1949, sur le mouvement souterrain de ces masses rurales dont la misère réclame une transformation radicale des rapports sociaux. Simultanément, il renoue avec la tradition des jacqueries paysannes qui scandent l'histoire chinoise.
Si le saut qualitatif opéré dans la stratégie révolutionnaire l'éloigne du marxisme orthodoxe, il la rapproche des caractéristiques nationales héritées d'un lointain passé. La nouveauté radicale du maoïsme le relie, en même temps, à ce qu'il y a de plus profond dans l'identité politique du peuple chinois.
Cette classe dont certains marxistes annonçaient la disparition, Mao en fait donc le levier qui lui permettra de soulever la Chine. Il l'élève au rang d'acteur collectif de la transformation du pays : la paysannerie pauvre sera le bras armé de la régénération nationale, l'agent efficace de la révolution sociale espérée par les masses.
Avec sa victoire finale, la Longue Marche apporta une contribution essentielle à la maturité politique et théorique du parti : elle a montré que seule l'intégration des principes fondamentaux du marxisme aux réalités concrètes de la révolution chinoise pouvait garantir le succès de cette révolution.
Mais la Longue Marche a aussi délivré un autre enseignement.
Au total, les soldats paysans ont parcouru 12 500 km, enduré les pires souffrances et consenti au sacrifice de leur vie pour la cause de la révolution ! La Longue Marche de l'Armée rouge des ouvriers et des paysans fut cette formidable expédition qui allait éveiller le peuple chinois et écrire un nouveau chapitre de son histoire.
Car la Longue Marche a montré que le parti communiste chinois et l'Armée rouge des ouvriers et des paysans de Chine sous sa direction étaient devenus une force invincible.
En moyenne, un soldat rouge mourut tous les 300 m Ces épreuves terribles ont prouvé au monde que les convictions de ces combattants étaient indestructibles. En surmontant des difficultés sans précédent, la Longue Marche a défié courageusement les limites de l'effort humain.
La Longue Marche appartient-elle seulement au passé ?
Non, car aujourd'hui encore, l'esprit de la Longue Marche irrigue la société chinoise et oriente l'effort de tous vers la prospérité commune. C'est une source d'inspiration qui a poussé la révolution chinoise d'une victoire à l'autre, et qui anime ceux qui ne ménagent pas leur peine pour contribuer au développement spectaculaire du pays.
L'esprit vivifiant de la Longue Marche, c'est la ferme conviction qu'une cause juste doit triompher, c'est le courage de ne craindre aucune difficulté, ni aucun sacrifice, lorsqu'il s'agit de sauver le pays et de garantir le bonheur de tous, c'est la volonté de rechercher la vérité dans les faits en ayant comme seul guide l'intérêt national.
En ce sens, on peut dire que la Longue Marche n'est pas seulement un épisode de la révolution chinoise : elle en est la métaphore, elle en résume le sens, elle en indique la direction pour les décennies qui suivront. Reliant le passé, le présent et l'avenir, elle symbolise l'immense chemin parcouru par le peuple chinois, et sa mémoire toujours vive en cristallise l'espérance.
source : Bruno Guigue