
par Pr Eloi Bandia Keita
De l'Ukraine au Golfe, du Sahel au Pacifique : pourquoi l'arrogance des puissances conduit à la guerre, et comment une véritable science de la négociation pourrait empêcher l'humanité de se détruire.
Tribune internationale - géopolitique, diplomatie et paix mondiale
L'essentiel pour les lecteurs pressés
L'humanité ne manque ni de connaissances historiques, ni d'instruments diplomatiques, ni de moyens scientifiques pour prévenir les guerres ; elle manque surtout de dirigeants et d'institutions capables de reconnaître, avant l'irréparable, que la supériorité militaire ne confère ni la supériorité morale, ni la légitimité politique, ni même la capacité d'obtenir durablement ce que l'on exige d'autrui. La négociation, trop souvent présentée comme une concession faite à l'adversaire, constitue au contraire l'une des formes les plus exigeantes de l'intelligence stratégique, puisqu'elle permet de rechercher des résultats que la violence rendrait plus coûteux, plus incertains ou définitivement impossibles.
Les principaux obstacles à la paix ne relèvent ni d'une fatalité historique ni d'une mystérieuse inclination des peuples à s'entre-détruire : l'orgueil des dirigeants, l'illusion de toute-puissance, les intérêts économiques et politiques liés à la prolongation des conflits, la peur de perdre la face, la déshumanisation de l'adversaire, l'absence de garanties crédibles et les mécanismes d'escalade par lesquels chaque camp finit par présenter ses propres provocations comme défensives. Leur dépassement exige moins une autorité planétaire chargée de commander aux nations que des contre-pouvoirs internes, une diplomatie patiente, des garanties mutuelles et des mécanismes de contrôle librement consentis, précisément conçus pour empêcher que le plus puissant ne se fasse juge de ses propres actes.
De l'Ukraine au Moyen-Orient, du détroit de Taïwan au Cachemire, de la péninsule coréenne au Sahel, une même exigence devrait prévaloir : substituer aux doctrines de domination une diplomatie capable de reconnaître les intérêts de sécurité de chacun sans légitimer les agressions, les occupations ou la négation des droits des peuples. La dissuasion peut empêcher certaines guerres, mais elle ne remplace pas la paix ; la coopération librement consentie entre nations indépendantes peut, lorsqu'elle est fondée sur des intérêts réciproques et des obligations vérifiables, transformer durablement les relations entre adversaires sans confisquer leur souveraineté.
Un adage malinké exprime avec une intelligence redoutable ce que des siècles de guerres n'ont pas réussi à enseigner à certains dirigeants : "C'est lorsqu'un moustique se pose sur tes testicules que tu comprends qu'on ne peut pas tout résoudre par la violence". La véritable intelligence commence précisément lorsque la puissance découvre que son usage irréfléchi risque de détruire ce qu'elle prétend protéger.
I. Le plus grand échec de l'intelligence humaine n'est pas de ne pas savoir faire la paix, mais de persister à croire que la guerre est plus intelligente
Il existe une contradiction presque insoutenable entre le degré de sophistication atteint par la civilisation contemporaine et la pauvreté intellectuelle de certaines méthodes par lesquelles ses dirigeants prétendent résoudre leurs différends : une humanité capable de modéliser les mouvements de l'atmosphère, de sonder les profondeurs de la matière, de développer des intelligences artificielles et d'explorer l'espace continue de considérer la destruction organisée de vies humaines, d'infrastructures et de sociétés entières comme un instrument ordinaire de règlement des désaccords politiques, alors même que l'histoire lui fournit une accumulation presque inépuisable de preuves démontrant les limites, les coûts et les conséquences imprévisibles de cette méthode.
L'explication traditionnelle, héritée notamment de Clausewitz, selon laquelle la guerre serait la continuation de la politique par d'autres moyens, possède une valeur descriptive incontestable lorsqu'elle rappelle que la violence militaire poursuit des objectifs politiques ; elle devient néanmoins dangereuse lorsqu'on la transforme, par paresse intellectuelle ou par intérêt, en justification implicite de l'idée selon laquelle l'échec apparent de la diplomatie autoriserait naturellement le recours aux armes, comme si l'incapacité momentanée de deux adversaires à trouver un accord démontrait que la destruction mutuelle constituerait une méthode supérieure de résolution du différend.
Or la guerre ne résout pas nécessairement les contradictions qui l'ont provoquée ; elle peut les déplacer, les approfondir, en créer de nouvelles, détruire les interlocuteurs avec lesquels il faudra pourtant négocier demain et modifier les rapports de force sans modifier les représentations, les humiliations et les peurs qui avaient rendu le conflit possible.
Il faut donc poser une question que les doctrines de puissance évitent soigneusement : lorsqu'un État dispose des moyens de faire la guerre, mais non de garantir que cette guerre produira une paix durable à un coût acceptable, en quoi le choix des armes serait-il plus rationnel que la recherche patiente d'un arrangement négocié ?
La difficulté d'une négociation ne constitue jamais, à elle seule, la preuve de son impossibilité ; elle révèle souvent l'insuffisance des méthodes employées, l'incompatibilité provisoire des exigences affichées ou le refus des protagonistes de distinguer leurs intérêts vitaux de leurs revendications de prestige, mais elle peut également tenir à des engagements non crédibles, à des informations asymétriques, à des acteurs capables de saboter un accord ou à la conviction, parfois rationnelle, que l'autre partie profitera de toute concession pour renforcer ultérieurement sa position. C'est précisément pourquoi une diplomatie exigeante ne se contente pas d'appeler à la bonne volonté : elle construit des séquences d'engagements conditionnels, prévoit les défaillances et organise les moyens de les corriger.
II. Négocier n'est ni céder, ni se soumettre : c'est transformer un conflit de volontés en problème d'intelligence
La négociation peut être définie comme un processus organisé par lequel plusieurs acteurs, disposant d'intérêts partiellement divergents mais confrontés à une interdépendance qu'ils ne peuvent supprimer sans coût, cherchent à élaborer un arrangement préférable, pour chacun d'eux, aux conséquences prévisibles de l'absence d'accord ; elle ne suppose donc ni affection réciproque, ni identité de valeurs, ni égalité parfaite des forces, mais exige que les parties reconnaissent au moins une réalité fondamentale : aucune ne possède nécessairement le pouvoir d'obtenir durablement tout ce qu'elle souhaite sans tenir compte des capacités de résistance, des besoins et des contraintes de l'autre.
Cette logique gouverne déjà une multitude de situations ordinaires, depuis les désaccords familiaux jusqu'aux relations professionnelles, aux conflits commerciaux, aux négociations sociales et aux arbitrages institutionnels. Deux individus qui contestent la propriété d'un bien, deux entreprises qui s'opposent sur un contrat ou deux communautés qui se disputent une ressource peuvent choisir la confrontation, mais la plupart des sociétés ont précisément développé le droit, la médiation, l'arbitrage et les procédures contradictoires pour éviter que chaque désaccord ne dégénère en épreuve de force.
Pourquoi ce qui paraît élémentaire entre citoyens deviendrait-il une marque de faiblesse entre États, alors que les conséquences d'une confrontation internationale sont infiniment plus graves ?
La réponse tient en partie à la structure des relations internationales, où les États demeurent souverains et où aucun d'entre eux ne saurait légitimement s'ériger en maître des autres ; mais cette réalité ne condamne nullement les nations à l'affrontement perpétuel, pas plus qu'elle ne justifie l'institution d'un gouvernement mondial qui concentrerait au-dessus des peuples un pouvoir politique échappant à leur maîtrise. Entre l'anarchie des rapports de force et la centralisation planétaire de l'autorité existe une voie autrement plus raisonnable : celle d'États indépendants qui négocient librement des engagements précis, conservent la responsabilité de leurs choix, acceptent la réciprocité des obligations et organisent, pour les domaines qu'ils déterminent eux-mêmes, des procédures de vérification et de règlement des différends. La coopération internationale n'a pas besoin d'abolir les souverainetés pour devenir efficace ; elle exige au contraire que les engagements soient suffisamment clairs, équilibrés et contrôlables pour qu'aucune puissance ne puisse transformer les institutions communes en instruments de tutelle.
Les travaux de Thomas Schelling sur la stratégie des conflits, ceux de Robert Axelrod sur les conditions de la coopération et les recherches consacrées à la négociation montrent, chacun sous un angle différent, que les comportements coopératifs ne sont pas nécessairement le produit de la bonté morale : ils peuvent résulter de calculs parfaitement rationnels lorsque les acteurs comprennent qu'une confrontation prolongée leur coûterait davantage qu'un compromis, que les relations futures comptent autant que les gains immédiats et que des règles de réciprocité permettent de réduire les risques de tromperie.
La diplomatie véritable ne consiste donc ni à demander aux dirigeants d'aimer leurs adversaires, ni à leur imposer une autorité supérieure censée penser à leur place, mais à élaborer des accords dans lesquels le respect des engagements devient plus avantageux que leur violation, où chacun conserve la responsabilité politique de ses décisions et où les différends futurs disposent de voies de règlement autres que le recours immédiat à la force.
III. L'orgueil, cette maladie stratégique que les empires prennent pour une vertu
Si les avantages potentiels de la négociation sont si considérables, pourquoi les guerres demeurent-elles si fréquentes ? Parce que les États ne sont pas des machines abstraites calculant froidement leurs intérêts, mais des organisations humaines traversées par des passions, des croyances, des rivalités bureaucratiques, des intérêts économiques, des mécanismes de prestige et des erreurs d'appréciation dont les effets peuvent devenir catastrophiques lorsqu'ils se trouvent concentrés entre les mains de dirigeants insuffisamment contrôlés.
L'orgueil constitue, à cet égard, un facteur particulièrement dangereux : lorsqu'un responsable politique confond sa réputation personnelle avec l'intérêt national, lorsqu'il considère qu'admettre une erreur reviendrait à perdre son autorité, lorsqu'il interprète toute proposition de compromis comme une humiliation et lorsqu'il s'entoure progressivement de collaborateurs dont la carrière dépend de leur aptitude à confirmer ses certitudes, la négociation cesse d'être évaluée selon ses bénéfices réels et devient une menace symbolique contre l'image qu'il entend donner de sa puissance.
Les sciences cognitives ont identifié plusieurs mécanismes susceptibles d'aggraver ces comportements : le biais de confirmation, qui conduit à privilégier les informations confortant une conviction préalable ; l'excès de confiance, qui pousse à surestimer ses capacités ; l'aversion aux pertes, qui rend parfois plus difficile l'abandon d'un objectif déjà coûteux ; et le raisonnement motivé, par lequel les individus élaborent des justifications intellectuelles à des décisions essentiellement déterminées par leurs préférences ou leurs intérêts.
Dans les affaires internationales, ces défaillances prennent une dimension tragique, car un dirigeant peut prolonger une guerre non parce qu'il estime raisonnablement pouvoir la gagner, mais parce qu'il redoute davantage les conséquences politiques de la reconnaissance de son échec que celles de la poursuite des destructions.
Il faut y ajouter les intérêts de ceux qui tirent avantage de la confrontation : certaines industries, certains réseaux d'influence, certains appareils bureaucratiques et certains responsables politiques peuvent bénéficier d'un climat de menace permanente, sans qu'il soit nécessaire d'imaginer une conspiration unique pour constater que des incitations économiques et institutionnelles peuvent favoriser la prolongation des tensions.
L'arrogance impériale apparaît lorsque ces mécanismes se trouvent renforcés par la conviction qu'une puissance aurait vocation à commander aux autres, à définir seule les conditions de leur sécurité ou à décider quelles souverainetés méritent d'être respectées.
C'est précisément cette attitude qui a contribué à détériorer les relations entre la France et plusieurs pays du Sahel, où les critiques de la présence militaire française, des rapports politiques asymétriques et de certaines pratiques perçues comme paternalistes ont nourri une rupture profonde ; réduire cette évolution à une simple manipulation extérieure reviendrait à refuser d'examiner les responsabilités historiques, les attentes de souveraineté et les échecs de confiance qui l'ont rendue possible.
L'Occident aurait tort d'y voir uniquement une perte d'influence à réparer par de nouvelles pressions, car les relations entre l'Europe et l'Afrique ne pourront être durablement reconstruites sur les mêmes réflexes de supériorité qui ont contribué à les fragiliser.
La négociation entre partenaires réellement souverains, le respect des intérêts réciproques et la coopération économique mutuellement avantageuse offrent des perspectives autrement plus durables que la volonté de conserver des positions héritées d'un ordre historique révolu.
IV. L'Ukraine, le Golfe et le Pacifique : quand la sécurité des uns est organisée comme une menace pour les autres
L'un des principaux mécanismes de production des guerres réside dans cette contradiction fondamentale : chaque puissance prétend assurer sa sécurité en développant des capacités militaires ou des alliances que ses adversaires interprètent comme des menaces, de sorte que les mesures prises pour réduire une inquiétude particulière peuvent accroître l'insécurité générale et provoquer, par réaction, de nouvelles mesures de militarisation.
La confrontation entre la Russie et l'OTAN autour de l'Ukraine illustre ce mécanisme avec une gravité exceptionnelle, car les perceptions russes d'encerclement stratégique, l'élargissement de l'Alliance atlantique, les échecs des arrangements politiques dans le Donbass, les aspirations ukrainiennes et l'intervention militaire russe ont fini par produire une guerre dont le prolongement menace désormais la sécurité de l'Europe entière ; le règlement exige de traiter simultanément les exigences de sécurité russes, la protection de la population ukrainienne, les réalités territoriales et les garanties réciproques, sans entretenir l'illusion qu'une victoire militaire totale pourrait résoudre à elle seule l'ensemble de ces contradictions.
Au Moyen-Orient, l'accumulation des occupations, des interventions étrangères, des sanctions, des frappes militaires, des rivalités régionales et des politiques de domination a créé un environnement dans lequel la sécurité est trop souvent définie comme la capacité de maintenir les autres dans une position de vulnérabilité. Les politiques d'occupation et de colonisation menées par Israël, la destruction de Gaza et les atteintes aux populations palestiniennes exigent une réponse internationale fondée sur le droit, la protection effective des civils et la reconnaissance des droits nationaux palestiniens ; les préoccupations sécuritaires invoquées par les gouvernements ne sauraient justifier une domination territoriale indéfinie ni l'effacement des droits d'un peuple.
Il importe également de combattre sans ambiguïté toute doctrine politique ou religieuse qui prétendrait établir une hiérarchie de dignité entre les êtres humains, qu'elle repose sur l'origine, la religion, l'appartenance nationale ou une interprétation messianique de l'histoire. Les projets expansionnistes défendus par certains courants politiques israéliens doivent être examinés et critiqués à partir de leurs textes, de leurs actes et de leurs conséquences, sans confondre ces idéologies avec le judaïsme, ni attribuer à l'ensemble des juifs des intentions ou des responsabilités qui relèvent de dirigeants et de mouvements déterminés.
Le même principe vaut pour toutes les doctrines de supériorité civilisationnelle ou impériale : aucune nation, aucune religion et aucune puissance ne dispose d'un titre moral lui permettant de subordonner durablement les autres.
La confrontation avec l'Iran exige, elle aussi, une transformation profonde des méthodes de sécurité régionale, car la présence militaire américaine, les sanctions prolongées, les menaces de frappes et les capacités de représailles iraniennes entretiennent un système dans lequel une erreur de calcul pourrait provoquer une crise énergétique et humanitaire mondiale ; une paix crédible supposerait des engagements de non-agression, un règlement nucléaire réciproque et vérifiable, une diminution négociée des implantations militaires étrangères et une architecture de sécurité associant les États riverains du Golfe.
Dans le Pacifique, la rivalité entre les États-Unis et la Chine autour de Taïwan, les tensions de la péninsule coréenne et la militarisation croissante de plusieurs espaces maritimes présentent des risques comparables, tandis que les relations entre l'Inde et le Pakistan rappellent qu'un conflit territorial ancien peut devenir une catastrophe mondiale lorsque les protagonistes disposent d'armes nucléaires.
Ces situations ne sont pas identiques, et les solutions doivent tenir compte de leurs histoires particulières ; elles possèdent cependant un dénominateur commun : la paix devient impossible lorsque chaque camp exige une sécurité absolue pour lui-même tout en considérant comme négligeable l'insécurité qu'il impose aux autres.
V. Les cinq arguments qui servent à justifier la guerre et leurs faiblesses fondamentales
La première justification consiste à affirmer que la négociation serait inutile parce que l'adversaire ne comprendrait que la force. Cet argument possède parfois une apparence de réalisme, notamment face à des acteurs qui violent leurs engagements ou utilisent les discussions pour préparer de nouvelles offensives ; mais il devient intellectuellement insuffisant lorsqu'il conduit à conclure qu'aucune négociation ne serait possible, car l'absence de confiance n'interdit pas la conclusion d'accords vérifiables, précisément conçus pour fonctionner entre parties qui se méfient profondément les unes des autres.
La deuxième justification prétend que négocier reviendrait à récompenser l'agression. Le risque existe effectivement lorsqu'un accord consacre sans contrepartie les avantages obtenus par la violence ; toutefois, une négociation rigoureuse peut intégrer des obligations de retrait, des garanties, des réparations, des mécanismes judiciaires et des dispositifs de surveillance, tandis que la poursuite indéfinie d'une guerre peut aggraver les pertes sans restaurer davantage la justice.
La troisième justification repose sur la conviction qu'une victoire militaire décisive rendrait tout compromis superflu. L'histoire démontre pourtant que la destruction des forces adverses ne garantit ni l'acceptation politique de la défaite, ni la stabilisation d'un territoire, ni la disparition des motivations qui avaient alimenté le conflit ; l'Afghanistan, l'Irak et la Libye rappellent, dans des contextes différents, que la supériorité militaire peut produire des résultats tactiques spectaculaires sans déboucher sur un ordre politique durable.
La quatrième justification présente la dissuasion comme une garantie suffisante de paix. Il est incontestable que la capacité de représailles peut réduire l'incitation à certaines agressions, notamment entre puissances nucléaires, mais une paix fondée exclusivement sur la peur demeure vulnérable aux erreurs de perception, aux accidents, aux défaillances techniques, aux crises intérieures et aux décisions irrationnelles ; la dissuasion peut empêcher un passage à l'acte, mais elle ne résout pas nécessairement les contradictions qui rendent ce passage envisageable.
La cinquième justification, peut-être la plus pernicieuse, consiste à soutenir qu'un compromis serait impossible parce que les positions adverses seraient moralement inconciliables. Or la négociation ne suppose pas de reconnaître une équivalence morale entre les comportements, pas davantage qu'elle n'oblige à renoncer aux principes fondamentaux ; elle exige de distinguer ce qui doit être protégé sans concession, notamment la vie des civils et les droits fondamentaux, de ce qui peut faire l'objet d'arrangements institutionnels, territoriaux, militaires, économiques ou diplomatiques.
Aucun de ces arguments ne peut donc être écarté par une formule simpliste, mais aucun ne démontre non plus que la guerre constituerait naturellement une méthode supérieure de résolution des différends.
VI. De la dissuasion à la coopération : comment construire une paix qui ne soit pas une simple interruption des combats
Une politique de paix sérieuse ne saurait se réduire à la proclamation d'un idéal abstrait ni à la construction d'un pouvoir mondial supposé faire régner l'harmonie par décret ; elle doit, entre États demeurant pleinement responsables de leur destin, empêcher d'abord l'irréparable, réduire ensuite les causes concrètes de la confrontation et faire enfin émerger des intérêts communs suffisamment solides pour que le retour à la guerre apparaisse, à chacun des protagonistes, moins avantageux que la fidélité à la parole donnée.
La première étape consiste à établir des canaux permanents de communication entre adversaires, des procédures de gestion des incidents, des engagements de protection des infrastructures civiles vitales et des mécanismes de désescalade capables de fonctionner même lorsque les relations diplomatiques sont profondément dégradées. Les puissances nucléaires devraient s'imposer réciproquement une discipline particulière, car aucune divergence territoriale, idéologique ou stratégique ne saurait justifier que des décisions prises dans l'urgence exposent l'humanité entière à une catastrophe irréversible.
La deuxième étape exige de traiter les intérêts essentiels des protagonistes, sans lesquels les accords demeurent fragiles : garanties de non-agression, limitations réciproques des déploiements offensifs, arrangements territoriaux lorsque cela est nécessaire, mécanismes de protection des populations, procédures de contrôle et engagements internationaux suffisamment précis pour réduire les possibilités de manipulation.
La troisième étape consiste à rendre les engagements vérifiables et leur violation politiquement coûteuse, sans instituer un arbitre universel investi d'un pouvoir discrétionnaire : commissions mixtes mandatées par les parties, accès réciproque aux informations pertinentes, médiateurs acceptés d'un commun accord, procédures contradictoires, arbitrage choisi et réponses proportionnées doivent permettre de constater les manquements sans faire de chaque incident le prétexte d'une nouvelle guerre.
La quatrième étape doit développer des coopérations concrètes dans les domaines où les intérêts des anciens adversaires peuvent converger : commerce, énergie, santé, infrastructures, environnement, recherche scientifique, gestion des ressources partagées et prévention des catastrophes. Une relation fondée uniquement sur la menace reste prisonnière de la confrontation ; une relation dans laquelle la paix permet de produire des bénéfices réciproques devient progressivement plus résistante aux crises.
Enfin, la cinquième étape exige une transformation de l'éducation politique et civique, car aucune architecture institutionnelle ne peut durablement protéger la paix si les générations successives sont formées à considérer certains peuples comme naturellement inférieurs, certaines nations comme destinées à commander et certains adversaires comme des ennemis héréditaires avec lesquels toute coexistence serait moralement suspecte.
Cette transformation ne relève pas de l'utopie : elle repose sur l'idée profondément réaliste que les comportements humains sont influencés par les institutions, les représentations, les incitations et les expériences collectives, et que les sociétés peuvent apprendre à organiser autrement leurs désaccords.
VII. Éduquer à la paix : la révolution intellectuelle que les puissances n'ont jamais véritablement entreprise
L'histoire de l'humanité constitue une immense accumulation d'expériences dont les conclusions devraient être enseignées avec autant de rigueur que les mathématiques, la physique ou les sciences naturelles : les conquêtes mongoles, les guerres de l'Antiquité, les affrontements impériaux, les guerres religieuses européennes, les entreprises coloniales, les deux guerres mondiales et les interventions militaires contemporaines ont démontré, sous des formes différentes, la capacité de la violence à transformer des ambitions de domination en destructions considérables, parfois sans produire les résultats politiques initialement recherchés.
Il serait pourtant naïf de nier que certaines guerres ont contribué à repousser des agressions, à mettre fin à des occupations ou à empêcher des violences plus graves ; l'enseignement de l'histoire doit précisément éviter de remplacer une glorification simpliste de la guerre par une condamnation abstraite incapable de distinguer les situations. Mais cette complexité ne dispense pas de reconnaître que la prévention des conflits, la médiation, la coopération et la construction de garanties collectives mériteraient une place beaucoup plus importante dans la formation des citoyens, des diplomates, des officiers et des dirigeants.
L'éducation à la paix devrait apprendre à identifier les mécanismes de propagande, à distinguer les faits des interprétations, à reconnaître les intérêts légitimes d'un adversaire sans approuver ses actes, à comprendre les biais cognitifs qui favorisent l'escalade et à maîtriser les méthodes de négociation permettant de transformer des positions apparemment irréconciliables en arrangements praticables.
Une société qui enseigne principalement les victoires militaires, les conquêtes et les humiliations infligées à ses ennemis, sans accorder une attention comparable aux compromis qui ont empêché les massacres, risque de transmettre une conception mutilée de la grandeur politique.
Il faudrait donc apprendre aux générations futures qu'une négociation réussie peut constituer une victoire historique d'une portée supérieure à celle d'une bataille, puisqu'elle préserve les vies, les ressources, les institutions et les possibilités de coopération que la guerre aurait détruites, sans jamais leur enseigner que la paix impose d'accepter l'asservissement : savoir négocier suppose également de reconnaître les situations dans lesquelles un peuple doit pouvoir se défendre pour ne pas perdre la liberté même de consentir.
VIII. Et si la première mission des armées était d'empêcher les guerres, et la seconde d'y mettre fin ?
Il est une contradiction fondamentale, rarement interrogée avec toute la rigueur qu'elle mérite, dans la manière dont les sociétés contemporaines conçoivent la puissance militaire : alors que les services d'incendie sont organisés pour prévenir les incendies, empêcher leur propagation et les éteindre lorsqu'ils surviennent, alors que les institutions sanitaires consacrent une part essentielle de leurs moyens à prévenir les épidémies et à contenir celles qu'elles n'ont pu éviter, les armées continuent trop souvent d'être pensées, préparées, évaluées et célébrées principalement à travers leur aptitude à conduire et à remporter des guerres, comme si la destruction de l'adversaire constituait en elle-même la finalité supérieure de l'institution militaire, plutôt que l'un des moyens exceptionnels auxquels un État peut être contraint de recourir pour préserver sa population, son territoire et son indépendance.
Cette conception mérite d'être profondément réexaminée, car la raison d'être d'une armée ne devrait pas être la guerre, mais la sécurité, dont la guerre représente précisément l'une des défaillances les plus graves, même lorsqu'elle devient nécessaire pour repousser une agression ; une institution militaire accomplirait donc d'autant mieux sa mission fondamentale qu'elle contribuerait, par la crédibilité de sa préparation, la maîtrise de ses capacités, la qualité de son renseignement, la solidité de ses dispositifs défensifs et sa participation à une stratégie diplomatique cohérente, à dissuader les agressions et à empêcher que les différends politiques ne franchissent le seuil de l'affrontement armé.
Il ne s'agit nullement de transformer les militaires en diplomates désarmés, de nier la nécessité d'une préparation opérationnelle exigeante ou d'ignorer qu'un adversaire déterminé peut parfois rendre indispensable l'emploi de la force ; il s'agit, au contraire, de tirer toutes les conséquences d'un principe stratégique élémentaire, selon lequel la puissance militaire n'acquiert sa véritable rationalité que lorsqu'elle demeure subordonnée à une finalité politique clairement définie, juridiquement encadrée et constamment réévaluée à l'aune des résultats obtenus, des risques encourus et des possibilités de règlement pacifique.
Une armée devrait ainsi être préparée prioritairement à rendre la guerre inutile par une dissuasion crédible, une défense efficace et une contribution rigoureuse à la prévention des crises ; lorsque cette prévention échoue et que les hostilités deviennent inévitables, sa mission ne devrait pas se transformer en recherche indéfinie de victoires militaires, mais consister à neutraliser les menaces qui justifient son engagement, à empêcher l'extension du conflit, à limiter les destructions conformément au droit international humanitaire et à créer, aussi rapidement que les circonstances le permettent, les conditions d'une cessation durable des combats.
Car une guerre n'est pas un incendie que l'on maîtrise en augmentant indéfiniment l'intensité des flammes, et la supériorité militaire ne constitue pas nécessairement une supériorité stratégique lorsque chaque victoire obtenue sur le terrain engendre de nouvelles résistances, de nouvelles destructions, de nouvelles humiliations et de nouvelles raisons de poursuivre les hostilités ; c'est précisément pourquoi la formation des commandements devrait accorder à la prévention de l'escalade, à l'évaluation des conséquences politiques et humanitaires, à la maîtrise des rapports de force, à la communication de crise et aux conditions de sortie des conflits une importance comparable à celle accordée à la conduite des opérations.
Une telle orientation imposerait également de réexaminer les critères mêmes du succès militaire : le nombre d'objectifs détruits, de positions conquises ou d'unités adverses neutralisées peut renseigner sur l'efficacité tactique d'une opération, mais ne suffit nullement à établir que celle-ci a amélioré la sécurité de la population qu'elle prétendait protéger ; le véritable bilan stratégique doit intégrer la durée des hostilités, les pertes humaines, la protection des civils, la préservation des infrastructures essentielles, les risques d'extension du conflit et, surtout, la capacité des résultats militaires à déboucher sur un règlement politique suffisamment solide pour empêcher la reprise des violences.
La doctrine qui en découle n'est donc ni pacifiste au sens d'un refus absolu de la force, ni militariste au sens d'une confiance excessive dans sa capacité à résoudre les contradictions humaines : elle repose sur une hiérarchie rigoureuse des finalités, dans laquelle la paix constitue l'objectif, la sécurité l'exigence permanente, la dissuasion l'un des instruments de prévention et l'emploi de la force un recours exceptionnel dont la justification doit être proportionnée à la menace, dont la conduite doit respecter le droit et dont la durée ne saurait être affranchie de toute réévaluation politique.
Il faudrait, en définitive, que les générations futures puissent reconnaître la grandeur d'une institution militaire moins au nombre des guerres auxquelles elle aura participé qu'à sa capacité d'avoir empêché celles qui pouvaient l'être et, lorsque les armes auront néanmoins parlé, d'avoir contribué à les faire taire sans délai inutile, sans destruction superflue et sans abandonner les populations à une insécurité plus grave que celle qu'elle avait mission de combattre ; car la plus haute réussite d'une armée n'est pas d'avoir fait la guerre avec excellence, mais d'avoir su préserver la paix avec une telle efficacité que la guerre n'ait pas été nécessaire, ou d'avoir su, lorsqu'elle était devenue inévitable, en maîtriser la violence pour rendre la paix de nouveau possible.
IX. La leçon du moustique : quand la force devient le moyen le plus sûrement destructeur de ses propres intérêts
Un adage malinké, dont la verdeur populaire n'enlève rien à la profondeur philosophique, exprime cette vérité avec une précision que bien des traités de stratégie pourraient lui envier : "C'est lorsqu'un moustique se pose sur tes testicules que tu comprends qu'on ne peut pas tout résoudre par la violence".
L'image prête à sourire, mais elle contient une théorie pratique des limites de la force : celui qui possède une puissance considérable peut se trouver confronté à une situation dans laquelle l'emploi brutal de cette puissance produirait contre lui-même des dommages infiniment supérieurs à ceux que lui inflige l'adversaire ; il doit alors reconnaître que la maîtrise, la patience, la précision et l'intelligence constituent des instruments d'action plus efficaces que la violence immédiate.
Les grandes puissances contemporaines se trouvent précisément dans cette situation lorsqu'elles affrontent des adversaires capables de leur infliger des dommages considérables, même sans disposer d'une puissance militaire comparable à la leur. La supériorité des arsenaux ne garantit pas la liberté de les employer, car les conséquences d'une frappe peuvent excéder les objectifs qu'elle prétend servir ; la possession d'armes nucléaires pousse cette contradiction à son paroxysme, puisque la capacité de détruire l'adversaire peut devenir inséparable du risque de se détruire soi-même.
L'intelligence stratégique commence donc lorsque les dirigeants cessent de confondre la possibilité matérielle d'employer la force avec l'intérêt politique de le faire.
La négociation n'est pas l'aveu que la puissance aurait disparu ; elle est la reconnaissance que la puissance, pour demeurer utile, doit être gouvernée par une intelligence capable d'en mesurer les limites.
Conclusion : L'humanité ne deviendra véritablement intelligente que lorsqu'elle apprendra à ne plus se détruire pour avoir raison
Il serait excessif de promettre un monde définitivement débarrassé de toutes les guerres, car les sociétés humaines continueront de connaître des divergences d'intérêts, des ambitions contradictoires, des rivalités territoriales et des conflits de valeurs dont certains résisteront longtemps aux efforts diplomatiques ; mais il serait tout aussi irresponsable de considérer ces difficultés comme une condamnation éternelle à la violence, alors que les connaissances historiques, les instruments juridiques, les méthodes de négociation et les capacités techniques disponibles permettent déjà d'imaginer des mécanismes beaucoup plus efficaces de prévention et de règlement des conflits.
La véritable révolution politique du XXIe siècle ne consisterait peut-être pas à inventer une arme supplémentaire, à conquérir un territoire nouveau, à perfectionner encore les instruments de destruction ou à placer les nations sous une direction politique unique, mais à faire enfin de la négociation une compétence centrale des gouvernements, des diplomaties, des états-majors et des systèmes éducatifs, en soumettant les décisions de guerre à une exigence de justification et de contrôle proportionnée aux destructions qu'elles peuvent provoquer, sans jamais confondre la coordination volontaire des souverainetés avec leur dépossession.
Les États-Unis, la Russie, la Chine, les puissances européennes, les États du Moyen-Orient et les autres acteurs majeurs de la scène internationale devraient comprendre qu'aucune supériorité militaire, économique ou technologique ne dispense durablement de reconnaître l'existence des autres, leurs intérêts essentiels et leur capacité de résistance ; l'Afrique, pour sa part, aurait tout intérêt à promouvoir une diplomatie fondée sur le respect mutuel, la non-ingérence, la coopération et le refus des rapports de domination, tout en renforçant les conditions matérielles de sa propre sécurité.
La paix n'est ni l'absence de courage, ni la dissolution des peuples dans un ordre politique uniforme, mais l'une des expressions les plus exigeantes de la responsabilité souveraine, puisqu'elle oblige parfois un État suffisamment puissant pour combattre à résister à ses propres passions, à ses certitudes, à ses intérêts immédiats et aux pressions de ceux qui trouvent dans la confrontation une source de prestige ou de profit.
L'histoire a suffisamment démontré que la guerre pouvait fonder des empires, les étendre, les enrichir temporairement et leur donner l'illusion de l'invincibilité, avant de contribuer à leur épuisement, à leur fragmentation ou à leur disparition. L'humanité devrait désormais posséder assez de mémoire pour comprendre que la grandeur d'une civilisation ne se mesure pas au nombre de ses ennemis vaincus, mais à sa capacité de préserver les conditions dans lesquelles les générations futures pourront vivre sans avoir à recommencer indéfiniment les mêmes tragédies.
Comme les puissants de ce monde ne parviennent toujours pas à comprendre cette évidence, qu'ils méditent au moins la sagesse du moustique : il existe des situations dans lesquelles frapper plus fort ne signifie pas résoudre le problème, mais se condamner soi-même à en subir les conséquences les plus douloureuses.... Suivez mon regard... !