
Alexandre Douguine
Présentateur: La première phase du scrutin présidentiel vient de s'achever au Brésil. À l'issue du premier tour, le chef de l'État sortant, Luiz Inácio Lula da Silva, recueille environ 45% des voix, tandis que son principal adversaire, Flávio Bolsonaro, en obtient près de 47%. Un second tour nous attend.
Alexandre Guélievitch, pourquoi est-il d'une importance cruciale pour nous, en Russie, de suivre attentivement ces processus électoraux au Brésil ? Et à quoi pourrait conduire une éventuelle alternance si le président sortant ne parvenait pas à se faire réélire?
Alexandre Douguine : Nous avons déjà compris — et je pense que nos chers auditeurs l'ont, eux aussi, parfaitement compris — que nous nous sommes engagés sérieusement, profondément, durablement et véritablement dans la construction d'un monde multipolaire au sein duquel la Russie constituera un pôle souverain et indépendant. Contrairement au système bipolaire de la guerre froide ou au modèle classique des États-nations représentés à l'ONU, nous construisons une structure historique absolument unique, fondée sur des États-civilisations, ou de grands espaces.
L'Occident constitue une civilisation unique malgré toutes ses formes nationales, puisque les décisions stratégiques y sont prises par un seul et même groupe, qui agit légalement ou dans l'ombre en tant qu'"État profond", mais qui exprime dans tous les cas une volonté unique. Nous sommes une civilisation distincte et un État-civilisation. La Chine est une autre civilisation. L'Inde représente elle aussi un pôle civilisationnel autonome. Le monde islamique est une immense civilisation qui cherche encore les voies de sa consolidation et où ce sont, en premier lieu, les chiites et l'Iran qui se dressent contre l'hégémonie occidentale.
Mais, pour le monde multipolaire, il est d'une importance cruciale que l'Amérique latine devienne elle aussi un pôle civilisationnel autonome et un point d'appui. À cet égard, le rôle du Brésil est immense. Le nom BRICS commence par la lettre "B", celle du Brésil. Les BRICS constituent précisément cette alliance émergente du monde multipolaire, et le Brésil en est l'unique représentant en Amérique latine.

Dans le même temps, Luiz Inácio Lula da Silva demeure, au fond, le seul dirigeant de la région à être resté fidèle à une politique de gauche. Il fut un temps où la quasi-totalité de l'Amérique latine s'orientait à gauche, en défendant la justice sociale et le soutien aux catégories défavorisées. Mais un virage à droite s'est progressivement amorcé: des responsables ultralibéraux, alignés sur les États-Unis et hostiles à la multipolarité, ont commencé à accéder au pouvoir. L'exemple le plus frappant en est Javier Milei, président de l'Argentine, qui se fait ouvertement le relais de l'hégémonie américaine dans la région et qui a ostensiblement retiré son pays des BRICS.
En conséquence, seul Lula a tenu bon en Amérique latine. Il faut toutefois le dire franchement: à l'exception de son soutien à la multipolarité, la politique contemporaine de la gauche dans la région a largement échoué et s'est révélée inopérante. Tout en affirmant se préoccuper des différentes couches sociales, les forces de gauche sont, dans la pratique, incapables d'assurer la stabilité et le développement. Pire encore, elles ont fait leurs des valeurs hostiles à l'être humain et à la famille: être de gauche signifie aujourd'hui, on ne sait pourquoi, soutenir l'agenda LGBT — mouvement reconnu comme extrémiste et interdit dans la Fédération de Russie —, promouvoir le transgenrisme, défendre une migration incontrôlée et s'opposer à l'identité ainsi qu'aux valeurs religieuses traditionnelles. De ce fait, la gauche latino-américaine a largement échoué dans sa mission historique consistant à unir le continent pour en faire un pôle à part entière du monde multipolaire.
Et Lula demeure désormais le dernier vestige de cette politique de gauche qui, dans l'ensemble, échoue au sein de ses propres sociétés, mais conserve au moins un lien avec le monde multipolaire. Un homme qui a été impliqué dans de retentissants scandales de corruption, qui a lui-même été emprisonné et qui a fait incarcérer son principal adversaire. En somme, tout cela est extrêmement douteux, et il ne bénéficie d'aucun soutien populaire véritable et massif. Sa ligne politique ne présente aucun signe d'une réflexion stratégique profonde.

Mais il vaut malgré tout mieux que Milei ou qu'un quelconque pasteur protestant entièrement aligné sur Washington. Disons-le franchement: il vaut mieux qu'eux. Les Brésiliens, toutefois, ne le pensent plus ainsi; ils ont perdu confiance en lui, et c'est là le principal problème. Le virage à droite actuellement à l'œuvre en Amérique latine fait peser la menace d'une perte pour le monde multipolaire. Pour ces responsables politiques proaméricains tournés vers Washington, il n'est nul besoin de construire un ordre multipolaire; à leurs yeux, l'Amérique latine ne possède aucune identité autonome: ils veulent l'intégrer au système occidental d'hégémonie mondiale. Au fond, ils transforment leurs pays en une sorte d'immense Ukraine.
Il n'y a donc rien de positif pour nous dans le fait que Flávio Bolsonaro — fils de Jair Bolsonaro, qui est incarcéré — ait obtenu davantage de voix que Lula. Lula est pour nous un partenaire habituel et le garant de la lettre "B" au sein des BRICS. Pourtant, lorsqu'il était président, Jair Bolsonaro lui-même ne s'est pas empressé de retirer son pays des BRICS et a mené une politique relativement équilibrée. Peut-être que, cette fois encore, les choses ne sont pas si mauvaises; peut-être que la ligne des adversaires de Lula ne sombrera pas dans la monstruosité que Milei a instaurée en Argentine. Ce que fait Milei est un véritable désastre: c'est le Zelensky latino-américain. L'extrémisme, les pitreries, la tronçonneuse à la main, les frasques insensées et le soutien complaisant apporté aux forces israéliennes: tout cela est tout simplement monstrueux, une véritable insulte au magnifique et admirable peuple argentin.
On ne saurait toutefois exclure que la famille Bolsonaro se comporte différemment. Ses épouses et ses enfants ont d'ailleurs participé activement aux élections, et nombre d'entre eux ont remporté les élections législatives organisées parallèlement. Les Brésiliens savent probablement mieux que nous qui choisir, et nous ne devons pas leur imposer notre point de vue.

Il serait remarquable que les forces de droite qui l'emportent au Brésil se souviennent des préceptes de Getúlio Vargas (photo). Ce président brésilien du XXᵉ siècle défendait l'indépendance totale du continent latino-américain à l'égard de l'influence des États-Unis. Homme politique de droite, il était à certains égards proche du général argentin Perón. Ensemble, ils élaboraient des projets visant à préserver l'identité chrétienne traditionnelle en Amérique latine, à développer les pays sur le fondement de la justice sociale — la célèbre "idéologie de la justice" péroniste — et, simultanément, à acquérir une indépendance géopolitique vis-à-vis des États-Unis et de l'Occident global.
C'était là un modèle idéal d'intégration du continent latino-américain, mais porté précisément par la droite. Et il existe historiquement de tels précédents au Brésil. Il reste que, si le candidat est protestant dans une société traditionnellement catholique et au sein d'une culture catholique, cela constitue déjà un sérieux signal d'alarme. Dans ce contexte, le protestantisme apparaît comme une certaine anomalie, comme le vecteur de valeurs étrangères et de conceptions religieuses étrangères au sein du système religieux complexe du Brésil.
Il me semble que l'affaiblissement de la position de Lula et la perte de confiance à son égard, qui se sont manifestés de manière évidente à l'issue de ce premier tour, constituent un fait. Il y aura un second tour, puisqu'aucun des candidats n'a obtenu 50% des voix: Bolsonaro en recueille environ 47%. Dans quelques semaines, nous verrons quel choix fera le peuple brésilien. Pour nous, l'essentiel est de ne pas perdre le Brésil au sein des BRICS, car il y représente toute l'Amérique latine, laquelle revêt pour nous une importance considérable.
Et une question se pose ici à nous-mêmes: combien de temps allons-nous encore avancer par inertie dans le sillage de l'ancienne politique soviétique, qui considérait exclusivement les forces de gauche comme nos alliées traditionnelles ? Or, depuis longtemps, celles-ci ne sont plus véritablement nos partisanes; elles ne sont d'ailleurs plus si à gauche que cela et ne sont nullement des adversaires cohérentes du capitalisme. Le programme contemporain de la gauche a intégré tant d'éléments répugnants qui sont expressément interdits dans notre pays!
Peut-être devrions-nous rendre notre politique étrangère plus globale et plus inclusive ? Réfléchir à la création de réseaux de partisans de la multipolarité — pas nécessairement prorusses, mais sincèrement favorables à l'Amérique latine — qui défendent la souveraineté et l'intégration du continent. Nous devons contribuer au développement de tels réseaux et soutenir aussi bien la droite que la gauche. Si des forces de droite défendent un État-civilisation latino-américain indépendant, à l'instar de Vargas ou de Perón, c'est excellent et cela nous convient. Si ce sont des forces de gauche qui poursuivent cet objectif, cela nous convient également.

Nous manquons cruellement de géopolitique et d'une vaste pensée civilisationnelle. Nous ne devons pas nous contenter de nous défendre: nous devons bâtir, créer, concevoir et promouvoir quelque chose. Regardez la Charte eurasienne multipolaire que nous avons récemment signée avec la Biélorussie, le Vietnam et l'Iran: c'est une initiative magnifique, brillante ! Il faudrait probablement associer activement à cette dynamique les pays latino-américains, notamment Cuba, le Nicaragua et le Mexique.
Que leur gouvernement soit de gauche ou de droite devrait nous être indifférent. Le critère principal est simple: si tu es favorable à la multipolarité, tu es des nôtres et nous te soutenons. Si tu es favorable à l'hégémonie, tu n'es pas des nôtres et nous ne sommes pas ton allié. Si nous menons une politique aussi claire et proactive, avec un plan propre à chaque région et à chaque pays, fondé non sur la lutte contre l'Occident en tant que tel, mais exclusivement contre l'hégémonie occidentale, alors nous vaincrons. Il est impossible d'affronter seuls cette hégémonie mondiale: nous avons besoin de pôles et d'alliés fiables. Ne nous contentons pas de les chercher; aidons-les à voir le jour et à se constituer.

Souvenez-vous du Venezuela: nous avions un président ami, Nicolás Maduro. C'est incontestablement un homme de bien, que Trump a traité injustement, mais il n'a pas réussi à bâtir un système économique, social et culturel. Hugo Chávez, lui, était un homme animé par une grande idée et à l'origine de grandes réalisations, tandis que Maduro a poursuivi sa ligne sur une pente descendante. Si nous nous étions engagés plus profondément au bon moment — non seulement par un soutien militaire et des échanges commerciaux, mais aussi sur le plan des idées... Pour une raison ou une autre, nous finissons toujours par nous rabattre sur des questions techniques et secondaires!
Comme si l'on nous avait mal appris à l'école à distinguer l'essentiel de l'accessoire, comme si notre système avait désappris à retrancher ce qui est insignifiant et formel pour dégager le noyau véritable. Nous sommes catastrophiquement incapables de discerner l'essentiel en politique étrangère, et nous en souffrons énormément. Au plus haut niveau de l'État, tout est fait correctement: les discours stratégiques de notre président sont remarquables, les initiatives du ministre des Affaires étrangères sont brillantes; tout y est irréprochable. Mais, au niveau inférieur, une sorte de vide apparaît, une vacuité inexplicable, et tous retombent aussitôt dans la discussion de petites initiatives impuissantes qui ne mènent nulle part. Les efforts de quelques enthousiastes isolés sur le terrain ne peuvent remédier à ce problème systémique.
Présentateur: Selon vous, pourquoi cela se produit-il ? Est-ce un problème lié à notre politique de recrutement des cadres ou une erreur fondamentale dans leur instruction et leur formation?
Alexandre Douguine: Je pense qu'il s'agit d'une lourde conséquence des années 1990 et 2000. Regardez le piège mental dans lequel nous nous sommes longtemps trouvés. Nos adversaires en Ukraine ont un slogan extrémiste, interdit dans la Fédération de Russie: "Bandera viendra et rétablira l'ordre". Or, au sein de notre élite libérale, son image inversée a longtemps prévalu: "L'Occident viendra et rétablira l'ordre". Nous pensions qu'il suffisait de lire un manuel occidental, de copier leurs règles, leurs formats, leurs modèles et leurs accords, et de nous inscrire dans leur agenda.
Notre élite dirigeante avait donc été dès l'origine conditionnée à imiter l'Occident. Et lorsque nous nous sommes soudainement retrouvés dans une situation de confrontation aiguë avec lui, il est apparu que nous avions un besoin crucial d'une autre élite dirigeante. Le problème n'est pas que les anciens cadres soient mauvais, mais qu'ils sont préparés à des tâches totalement différentes. Il faut les réorienter, et la formation revêt ici une importance primordiale.
Nous devons apprendre à notre corps diplomatique et à tous les spécialistes des relations internationales non pas simplement à reconnaître de manière déclarative le monde multipolaire et l'approche civilisationnelle, mais à les comprendre en profondeur. Ils doivent apprendre à développer par eux-mêmes les pans théoriques qui n'ont pas encore été écrits et à les mettre en œuvre avec assurance dans la pratique. Nous avons besoin de cadres d'un type nouveau, capables de travailler dans le paradigme de la multipolarité.

L'orientation vers la multipolarité a été fixée par notre président et notre ministre des Affaires étrangères: c'est la ligne officielle de l'État. Mais il faut l'expliciter, l'enseigner dans les établissements spécialisés et y puiser de nouveaux cadres. Quant aux professionnels déjà en fonction, il faut les former à nouveau.
Lorsque je donne des conférences au ministère des Affaires étrangères à l'intention des employés de différents départements, je constate que les gens commencent rapidement à tout comprendre dès lors qu'ils se penchent sérieusement sur le sujet. Mais cela exige un effort considérable. Pour nous, la multipolarité constitue une réalité entièrement nouvelle. Elle n'est ni le prolongement de l'expérience soviétique ni, à plus forte raison, celui du modèle libéral mondialiste. Ce n'est même pas le système westphalien, avec sa conception classique de la souveraineté nationale, sur lequel repose l'ONU contemporaine. C'est un paradigme fondamentalement nouveau des relations internationales, qu'il faut étudier, méditer, assimiler intimement et, seulement ensuite, mettre en pratique.
Malheureusement, le personnel de notre diplomatie n'a pas encore suffisamment parcouru ce chemin. Certes, quelques enthousiastes comprennent parfaitement cette approche et y adhèrent. Mais la plupart de nos diplomates éminents, parfaitement formés et exemplaires s'appuient sur l'expérience soviétique. Celle-ci comportait beaucoup de grandeur — avant tout la priorité absolue accordée à la souveraineté —, mais reposait sur d'autres ressources et sur un contexte idéologique entièrement différent. Sans fondement idéologique adéquat, nombre de subtilités de la politique étrangère nous échappent tout simplement.

Nos excellents professionnels doivent être formés à nouveau, car leurs anciennes compétences et leurs aptitudes habituelles ne correspondent plus aux défis du monde nouveau. Il faut creuser beaucoup plus profondément.
Il y a une quinzaine d'années déjà, à la faculté de sociologie de l'Université d'État de Moscou, j'ai commencé à élaborer la Quatrième théorie politique, au-delà du libéralisme, du communisme et du fascisme. Aucune de ces trois idéologies classiques ne nous convient, et aucune ne peut constituer un allié fiable hors de Russie. Toutes trois sont des produits de l'Occident, toutes sont profondément contaminées par l'universalisme occidental et en portent l'empreinte.
Nous devons dépasser les anciennes limites de la science politique occidentale. Bien plus, nous devons soutenir les recherches analogues de nouvelles voies idéologiques dans d'autres civilisations et sociétés. Nous devons repenser entièrement la réalité, car nous sommes entrés dans une époque historique totalement nouvelle.