
Komla YAWO
La visite de Felipe VI et de la reine Letizia à Ceuta, le 13 octobre 2026, a ravivé un différend territorial ancien entre l'Espagne et le Maroc. En réaffirmant que l'intégrité territoriale espagnole "n'est pas négociable", le souverain adresse un message à Rabat, mais aussi aux habitants de cette enclave stratégique située sur la côte nord-africaine.
La souveraineté de Ceuta est de nouveau au cœur des tensions entre Madrid et Rabat. Près de deux mois après une importante crise migratoire, la visite du roi Felipe VI et de son épouse Letizia dans cette ville autonome espagnole a pris une dimension politique particulière. Devant les habitants et les représentants locaux, le monarque a rappelé que Ceuta et Melilla faisaient partie intégrante de l'Espagne et que leur souveraineté était "indiscutable".
Au-delà du symbole, cette déclaration réaffirme une position historique face aux revendications marocaines. Pour comprendre ce différend, il faut revenir sur l'histoire de Ceuta, sa valeur stratégique et les arguments juridiques des deux pays.
Ceuta, une présence espagnole vieille de plusieurs siècles
Située sur la rive africaine du détroit de Gibraltar, Ceuta occupe une position stratégique entre la Méditerranée et l'océan Atlantique. Sa proximité avec le territoire marocain en fait un point sensible pour la sécurité des frontières, les échanges commerciaux et le contrôle des flux migratoires.
L'histoire constitue l'un des principaux arguments de Madrid. La ville est conquise par le Portugal en 1415, avant de passer sous souveraineté espagnole à la suite de l'union des couronnes ibériques en 1580. Après le rétablissement de l'indépendance portugaise, Ceuta reste rattachée à l'Espagne. Le traité de Lisbonne de 1668 confirme cette situation.
Le Maroc, devenu indépendant en 1956, conteste néanmoins cette souveraineté. Rabat considère Ceuta et Melilla comme des territoires africains qui devraient relever de son intégrité territoriale. La position marocaine s'inscrit dans une lecture historique et politique opposée à celle de Madrid.
Sur le plan juridique, l'Espagne dispose d'arguments solides; Ceuta est administrée comme une ville autonome espagnole et fait partie du territoire de l'Union européenne. Les Nations unies ne la classent pas parmi les territoires non autonomes en attente de décolonisation. La revendication marocaine ne se traduit donc pas, à ce jour, par une reconnaissance internationale de sa souveraineté sur la ville.
Une enclave au cœur des enjeux migratoires et sécuritaires
La crise migratoire récente a remis cette question sur le devant de la scène. À l'été 2026, des dizaines de milliers de personnes ont rejoint Ceuta depuis le Maroc, provoquant une forte pression sur les capacités d'accueil et ravivant les tensions politiques en Espagne. L'épisode a également relancé les accusations de certains responsables espagnols sur le rôle de Rabat dans la gestion des flux migratoires.
Dans ce contexte, la visite royale dépasse le cadre protocolaire. Elle vise à rassurer les habitants et à rappeler que l'État espagnol entend défendre ses frontières. Felipe VI a également insisté sur la nécessité de relations fondées sur la confiance et le respect mutuels avec le Maroc.
Pour Madrid, Ceuta représente aussi une frontière extérieure de l'Union européenne. Toute crise locale peut donc prendre une dimension européenne, notamment en matière de contrôle migratoire, de sécurité et de coopération avec les pays voisins.
Le Maroc peut-il récupérer Ceuta ?
À court terme, une rétrocession de Ceuta au Maroc paraît peu probable. L'administration espagnole, le statut institutionnel de la ville, son ancrage juridique et l'attachement d'une partie importante de sa population à l'Espagne constituent autant d'obstacles à une modification de souveraineté.
Rabat peut continuer à défendre sa revendication par la diplomatie et les arguments historiques. Mais obtenir un changement de souveraineté supposerait un processus politique et juridique majeur, qui ne peut résulter de la seule réaffirmation d'une revendication territoriale.
La question demeure néanmoins un point de friction dans les relations bilatérales. L'Espagne et le Maroc ont intérêt à coopérer sur les migrations, le commerce et la sécurité, mais ces intérêts communs ne font pas disparaître leur désaccord sur Ceuta.
En définitive, l'enjeu n'est pas seulement de savoir à quel pays appartient l'enclave; il est aussi de mesurer la capacité de Madrid et de Rabat à contenir leur différend sans compromettre leur coopération. Pour l'heure, les arguments historiques et juridiques favorisent la position espagnole. Rien n'indique que le Maroc soit en mesure d'obtenir prochainement le transfert de Ceuta, même si sa revendication devrait continuer d'alimenter les tensions diplomatiques.