📚 15/10/2026 reseauinternational.net  13min ⁑️ 10 #330039

La victoire russe ne se lira pas sur la carte

800px/467px - 81.06 Koreduce by 50%del

par Mounir Kilani

Et si la guerre en Ukraine se terminait par un règlement reprenant certaines des questions de sécurité que Moscou posait avant février 2022 ? Après quatre années de combats et de bouleversements, un tel dénouement ferait surgir un paradoxe : le monde aurait changé sans avoir résolu le différend qui se trouvait au cœur de la confrontation. Le scénario reste incertain, mais il mérite d'être examiné. Il pose une question qui dépasse le sort des territoires : que révèle une guerre dont l'issue pourrait se rapprocher, sur certains points, de ce que la diplomatie n'avait pas réglé avant son déclenchement ?

Le 17 décembre 2021, deux mois avant l'intervention militaire russe à grande échelle en Ukraine, Moscou rend publics deux projets de textes : l'un destiné aux États-Unis, l'autre à l'OTAN. La Russie réclame des garanties contre tout nouvel élargissement de l'Alliance, en particulier à l'Ukraine, et des restrictions sur les déploiements militaires à proximité de son territoire.

Ces propositions ne sont pas neutres. Les accepter aurait limité la liberté stratégique de plusieurs États européens et remis en cause un principe cher aux Occidentaux : chaque pays doit pouvoir choisir ses alliances. Pour Washington et les capitales européennes, accorder à Moscou un droit de regard sur les choix de ses voisins aurait créé un précédent inacceptable.

Mais réduire cet épisode à un refus occidental de toute négociation serait également inexact. En janvier 2022, les États-Unis et l'OTAN se disent prêts à discuter du contrôle des armements, de la transparence militaire et de la réduction des risques. Ils refusent en revanche de renoncer au principe de la porte ouverte de l'Alliance. Le dialogue existe donc, mais il bute sur un désaccord central : Moscou veut des garanties sur l'architecture de sécurité européenne ; les Occidentaux refusent que ces garanties limitent la liberté de choix de leurs voisins.

Cette distinction est essentielle. Elle ne prouve ni que la Russie aurait accepté un compromis moins ambitieux, ni qu'un accord aurait empêché la guerre. Elle montre qu'à la veille du conflit, les positions étaient antagonistes, mais que la diplomatie était encore en cours. Le 24 février, le recours à la force change la nature du problème sans faire disparaître les questions qui le traversaient.

Il faut distinguer ce dossier de celui des accords de Minsk, signés en 2014 et 2015 pour régler le conflit du Donbass. Ils prévoyaient un cessez-le-feu, le retrait des armes lourdes, des dispositions politiques pour certaines zones du Donbass et, à terme, le rétablissement du contrôle ukrainien de la frontière. Leur application s'est heurtée à des désaccords sur l'ordre des étapes, à la défiance et à des violations répétées.

Minsk concernait principalement le Donbass ; les propositions de décembre 2021 visaient plus largement la sécurité européenne. Les confondre serait une erreur, tout comme affirmer que leur aboutissement aurait certainement évité la guerre.

Le constat, en revanche, est plus troublant. Plusieurs années de guerre pourraient déboucher sur un règlement qui reprendrait, dans un rapport de force transformé, certaines des questions posées avant février 2022.

Pourquoi des problèmes que la diplomatie n'avait pu traiter trouveraient-ils une réponse, au moins partielle, après des années de destruction ? C'est la question qui doit guider le bilan de cette guerre.

Le choix de la force et le prix du bouleversement

Le 24 février 2022, la Russie franchit un seuil dont les conséquences dépassent rapidement le théâtre ukrainien. La confrontation autour de la sécurité européenne entre dans une nouvelle phase : une guerre de grande ampleur, qui engage directement la puissance militaire russe et, indirectement, les capacités financières, industrielles et militaires des pays occidentaux.

Le Kremlin semble alors miser sur une campagne rapide, capable d'imposer un nouveau rapport de force avant que l'Ukraine et ses soutiens puissent organiser une réponse durable. Ce calcul échoue. L'État ukrainien ne s'effondre pas. Ses forces armées résistent, se réorganisent et bénéficient d'un soutien occidental considérable. Les erreurs russes du début de la campagne, les difficultés logistiques et la sous-estimation de la résistance ukrainienne transforment une opération présentée comme décisive en guerre d'usure.

Premier constat : la Russie n'obtient pas rapidement les résultats qu'elle semblait rechercher. Mais l'échec d'une victoire rapide ne signifie pas l'échec de tous ses objectifs stratégiques. Il faut distinguer la conduite militaire, les objectifs politiques et le résultat final d'une confrontation dont l'issue reste incertaine.

L'Ukraine, de son côté, paie un prix immense. Les destructions, les déplacements de population, les pertes humaines et la désorganisation de son économie marquent durablement le pays. Le soutien occidental lui permet de poursuivre la guerre et de préserver son indépendance, mais il ne supprime ni les coûts du conflit ni les incertitudes sur l'après-guerre. La souveraineté ne se mesure pas seulement à la capacité de combattre : elle se mesure aussi à la possibilité de reconstruire, de décider librement de son avenir et de garantir la sécurité de sa population.

Pour les pays occidentaux, la guerre devient également un test de puissance. Les États-Unis et leurs alliés fournissent des armes, des financements, du renseignement et une logistique, tout en évitant une confrontation directe avec la Russie. Cette stratégie permet de soutenir l'Ukraine sans déclencher une guerre ouverte entre puissances nucléaires. Elle révèle toutefois une contrainte : une guerre prolongée dépend non seulement des intentions politiques, mais aussi des stocks, des capacités de production, des budgets et de la cohésion des coalitions.

Un monde transformé, mais pas nécessairement dans le sens attendu

La guerre a bouleversé la sécurité européenne, accéléré les recompositions économiques et renforcé des tendances déjà à l'œuvre. Toutes ces transformations ne profitent pas à la Russie et ne correspondent pas à ses objectifs.

L'OTAN renforcée, l'Europe divisée

L'un des résultats les plus visibles du conflit est le renforcement de l'OTAN. L'adhésion de la Finlande en avril 2023, puis celle de la Suède en mars 2024, a étendu l'Alliance et modifié l'équilibre stratégique en Europe du Nord. La guerre a donc produit, sur ce point, un résultat contraire à ce que Moscou cherchait : au lieu d'éloigner l'Alliance, elle a rapproché d'elle deux États longtemps non alignés.

Ce constat interdit de parler d'une réussite russe sans nuance, mais il ne prouve pas que la stratégie occidentale ait atteint tous ses objectifs. L'élargissement de l'OTAN et le réarmement européen renforcent la dissuasion, sans régler la sécurité à long terme ; ils peuvent aussi conforter Moscou dans l'idée que son environnement est devenu plus hostile.

L'Europe se retrouve ainsi dans une situation paradoxale. Elle a renforcé sa coopération militaire, mais ses relations avec la Russie sont dégradées. Elle a cherché à réduire ses dépendances énergétiques, au prix de réorientations inégales selon les pays et les secteurs. Elle affiche une volonté de puissance collective, tout en restant dépendante des capacités américaines dans des domaines essentiels. Une alliance plus cohérente face à une menace perçue ne garantit donc pas un ordre de sécurité plus stable.

La Russie : une économie qui résiste, mais qui paie

Les sanctions occidentales visaient à réduire la capacité de la Russie à financer la guerre et à accéder à certaines technologies. Elles ont provoqué des ruptures commerciales, des difficultés d'approvisionnement et des coûts durables. Mais elles n'ont pas entraîné l'effondrement économique que certains anticipaient.

Moscou a réorienté ses échanges et maintenu ses recettes d'exportation. Mais les sanctions ont des effets durables : dépendance accrue envers certains partenaires, accès plus difficile aux technologies, coûts logistiques et pression budgétaire.

Il faut donc résister à deux récits symétriques. Le premier voudrait que les sanctions aient mis la Russie à genoux ; le second qu'elles aient démontré son invulnérabilité. La réalité est plus exigeante : l'économie russe a montré une réelle capacité d'adaptation, mais cette résistance a un coût et ne garantit ni une croissance durable ni une victoire militaire.

Le rapprochement avec la Chine : un avantage et une dépendance

La confrontation avec l'Occident a accéléré le rapprochement entre Moscou et Pékin. Les échanges commerciaux, la coopération diplomatique et la convergence de certaines positions face aux États-Unis ont pris une importance nouvelle. Pour la Russie, la Chine constitue un partenaire majeur dans une période où les relations économiques avec l'Europe se sont détériorées.

Mais ce rapprochement n'est pas une alliance entre égaux. Les deux pays ont des intérêts communs, mais ne partagent pas toutes leurs priorités. La Chine dispose d'un poids économique supérieur et peut tirer avantage de la nécessité russe de trouver des débouchés et des fournisseurs. Moscou gagne des possibilités de contournement et un partenaire stratégique ; il risque aussi d'accroître sa dépendance envers un acteur dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec les siens. Il serait donc excessif de voir dans cette guerre la naissance d'un bloc russo-chinois unifié.

Le Sud global ne choisit pas un camp unique

La réaction du Sud global est également significative. Nombre de pays n'ont pas rejoint les sanctions ou ont refusé de suivre Washington. L'Inde a poursuivi ses achats d'énergie russe, la Chine a approfondi ses relations avec Moscou, la Turquie et plusieurs pays du Golfe ont gardé des liens avec les deux camps.

Ces choix ne constituent pas un soutien uniforme à la Russie. Les gouvernements concernés défendent leurs intérêts : énergie, autonomie diplomatique, marchés, marge de manœuvre. Certains contestent l'unilatéralisme occidental ; d'autres veulent éviter de sacrifier leurs priorités dans une confrontation entre puissances.

Le résultat est néanmoins significatif. L'Occident n'a pas réussi à transformer sa condamnation de la Russie en un isolement universel. Une partie importante du monde a refusé de reprendre ses choix diplomatiques et économiques. Cela ne signifie pas que l'ordre occidental a disparu, mais que sa capacité à imposer une réponse commune rencontre des limites plus visibles.

Aucune de ces évolutions n'établit à elle seule une victoire russe, et plusieurs contredisent les objectifs annoncés par Moscou. Elles montrent toutefois que la Russie n'a pas été rapidement affaiblie, isolée et contrainte d'abandonner ses ambitions, comme l'espéraient certains de ses adversaires.

Une victoire russe partielle, mais probable

Au terme de cette analyse, je maintiens l'hypothèse d'une victoire stratégique russe partielle. Non que la Russie ait réussi tout ce qu'elle entreprenait, ni que ses pertes et ses erreurs soient secondaires : l'issue d'une guerre ne se mesure pas uniquement à la réalisation intégrale des objectifs initiaux. Elle se mesure aussi à la capacité d'un État à préserver ses intérêts essentiels, à imposer certaines réalités et à empêcher ses adversaires d'obtenir le résultat politique recherché.

La Russie n'a pas obtenu la victoire rapide qu'elle attendait : l'OTAN s'est élargie, l'Ukraine a résisté. Ces faits ne disparaîtront pas du bilan.

Une victoire russe partielle pourrait se dessiner si trois conditions étaient réunies. D'abord, le maintien d'un contrôle russe sur une partie des territoires occupés. Ensuite, l'absence d'adhésion de l'Ukraine à l'OTAN ou de garanties équivalentes. Enfin, la reconnaissance, explicite ou implicite, que la Russie demeure un acteur incontournable de la sécurité européenne.

Ces conditions ne sont ni acquises ni équivalentes. Le contrôle territorial ne règle pas la légitimité des frontières ; rester hors de l'OTAN ne priverait pas l'Ukraine de toute défense ni de tout partenariat occidental. Et reconnaître le poids stratégique russe ne donnerait pas à Moscou le droit de dicter les choix de ses voisins.

Ce serait une victoire limitée, dans un environnement transformé et au prix de pertes considérables. Elle ne rendrait pas la Russie invulnérable, n'effacerait pas la souveraineté ukrainienne et ne signifierait pas l'échec de tous les objectifs occidentaux. Elle indiquerait seulement que Moscou aurait préservé ou imposé certains intérêts essentiels, sans obtenir tout ce qu'elle voulait.

Ce pronostic doit cependant pouvoir être démenti. D'ici octobre 2031, il serait fragilisé dans trois cas. Si l'Ukraine rejoignait l'OTAN ou obtenait des garanties équivalentes. Si la Russie devait restituer les territoires occupés sans compensation substantielle. Si son effort de guerre s'effondrait au point de contraindre le Kremlin à abandonner ses objectifs essentiels.

À l'inverse, un règlement qui consacrerait certaines réalités territoriales, maintiendrait l'Ukraine hors de l'OTAN et ouvrirait une négociation durable sur la sécurité européenne renforcerait cette hypothèse. Il ne prouverait pas que chaque décision russe était judicieuse, encore moins que les destructions étaient nécessaires. Il montrerait seulement que la Russie aurait obtenu une partie des résultats stratégiques qu'elle recherchait.

Mon pronostic reste donc circonscrit : une victoire stratégique russe partielle me paraît plus probable qu'une défaite stratégique complète de Moscou.

Le paradoxe d'une guerre qui pourrait revenir à son point de départ

Imaginons qu'un règlement mette fin à la guerre en Ukraine en consacrant plusieurs réalités. La Russie conserverait une partie des territoires qu'elle contrôle. L'Ukraine resterait hors de l'OTAN, même si elle obtenait d'autres garanties. Les grandes puissances seraient contraintes de discuter de la sécurité européenne.

Il ne s'agirait pas d'un simple retour à la situation de décembre 2021. Entre-temps, l'Ukraine aurait subi des destructions considérables, des populations auraient été déplacées et les relations entre la Russie et l'Occident se seraient durablement détériorées. L'OTAN se serait élargie. La Russie aurait renforcé sa dépendance envers certains partenaires. L'Europe aurait réorganisé une partie de sa politique énergétique et militaire. Rien de cela ne pourrait être effacé par la signature d'un accord.

Le paradoxe serait ailleurs : le monde aurait changé sans que les questions de sécurité à l'origine de la confrontation aient trouvé une réponse vraiment différente.

Il faut ici distinguer deux choses. Une ressemblance entre un règlement futur et certaines demandes formulées en 2021 ne signifierait pas que Moscou aurait obtenu tout ce qu'elle réclamait. Un accord pourrait prévoir des garanties pour l'Ukraine, des mécanismes de contrôle ou des dispositions territoriales qui n'étaient pas envisagés dans les textes russes de l'époque. Le rapport de force créé par la guerre modifierait les conditions de la négociation.

Mais cette différence ne ferait pas disparaître la question politique. Pourquoi des sujets abordés avant la guerre, sans compromis, pourraient-ils être traités après des années de combats ? Qu'est-ce qui rendrait possible, à ce stade, une négociation qui n'avait pas abouti auparavant ? Et surtout, fallait-il que la guerre produise autant de destructions pour que les parties acceptent de discuter d'une coexistence stratégique ?

Ces questions obligent à examiner plusieurs décisions. Celle du Kremlin, qui a engagé la force à grande échelle. Celles des dirigeants occidentaux, qui ont refusé certaines exigences russes au nom de la souveraineté des États. Celles des autorités ukrainiennes, qui ont défendu leur indépendance dans un rapport de force défavorable. Enfin, les limites d'une sécurité européenne incapable de prévenir l'escalade.

Cette complexité ne signifie pas que les responsabilités soient égales. Les décisions n'ont ni la même nature ni les mêmes conséquences : Moscou porte la responsabilité de l'intervention militaire à grande échelle. Cela n'interdit pas d'interroger les erreurs de calcul, les occasions manquées et les conceptions de la sécurité qui ont rendu la confrontation possible.

C'est précisément là que se situerait le paradoxe historique. Une puissance pourrait obtenir, après une guerre coûteuse, une partie des résultats stratégiques qu'elle recherchait. Mais si ces résultats ressemblaient aux questions soulevées avant le conflit, cette réussite ne suffirait pas à justifier le prix payé. Une victoire stratégique et un désastre politique ou humain ne sont pas des notions incompatibles.

La guerre transforme les rapports de force. Elle ne transforme pas les problèmes en solutions. Parfois, elle rend seulement plus coûteuse la recherche d'un compromis que les acteurs n'avaient pas su ou voulu construire.

Le véritable bilan se lira dans l'ordre qui émergera de la guerre. Et si cet ordre ressemble à celui que Moscou réclamait en décembre 2021, une question s'imposera : combien de morts et de destructions auront été nécessaires pour revenir, quatre ans plus tard, à la case départ ? Car une victoire stratégique partielle n'efface pas le prix payé : elle le rend seulement plus visible.

 Mounir Kilani

 reseauinternational.net