📚 15/10/2026 ssofidelis.substack.com  9min ⁑️ 6 #330084

Sydney Sweeney, les paris sportifs, ou comment passer à côté de l'essentiel

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Par  Nate Bear, le 15 octobre 2026

Il y a eu récemment un tollé à propos de Sydney Sweeney se pavanant à moitié nue pour une application de paris sportifs, car on a estimé qu'elle sexualisait les femmes et minimisait leurs exploits sportifs. C'était peut-être le cas. Je n'en suis pas vraiment sûr. Si c'était une athlète et non une actrice de série B, alors peut-être. Si je passe à côté de quelque chose, dites-le-moi.

Bref, peu importe.

Le débat sur les implications - réelles ou non - de cette campagne vis-à-vis des performances sportives féminines m'a semblé absurde et, à mon sens, est totalement passé à côté de l'essentiel. L'aspect choquant de toute cette affaire ne vient pas d'une Sydney Sweeney à moitié nue, mais de l'existence même de l'application. Et que l'on passe à côté de l'essentiel m'a dérangé. Peut-être que j'y ai trop réfléchi, mais j'ai eu l'impression qu'il s'agissait d'un de ces épisodes culturels hystériques et éphémères où l'accent est mis sur la politique identitaire au détriment délibéré de la politique de classe capitaliste.

J'aime le sport. Enfin, certains sports. Principalement le foot, le tennis et l'athlétisme. Mais je déteste ce qu'on a infligé au sport professionnel ces trente dernières années. Son côté capitaliste. Les adolescents multimillionnaires, les parrainages d'entreprises, les fonds d'investissement privés, les équipes soutenues par des États-nations. Mais je déteste avant tout la culture des paris qui a envahi le sport professionnel.

Dix-neuf des vingt équipes de la Premier League anglaise  ont conclu des accords de parrainage avec des sociétés de paris sportifs.  Près de 300 équipes de football européennes ont conclu des accords avec des sociétés de paris. Tous les podcasts sportifs que j'écoute sont saturés de pubs pour des applications de paris sportifs. Lors de la première journée de la Premier League anglaise la saison dernière,  30 000 publicités pour les paris ont été diffusées aux spectateurs dans les stades, ainsi qu'à la télévision, la radio et sur les réseaux sociaux. Aux États-Unis, la NFL, la MLB et la NBA ont toutes conclu de nombreux accords avec des sociétés de paris sportifs, et la couverture télévisée des événements sportifs diffuse une publicité pour les paris  toutes les quatre minutes.

Et l'objectif de cette stratégie est simple : inciter les gens (principalement les hommes jeunes) à dépenser de l'argent qu'ils n'ont (pour la plupart) pas, pour remplir les poches de millionnaires et de milliardaires qui pourront ainsi s'offrir un nouveau yacht ou un penthouse à New York ou à Paris au mépris des conséquences sociales. Et celles-ci sont énormes. Aux États-Unis, les États qui ont légalisé les paris sportifs après une décision de la Cour suprême de 2018 ont connu  une augmentation massive des paris sportifs, parallèlement à une  hausse de 60 %, aussi impressionnante que prévisible, de la dépendance au jeu. Au Royaume-Uni, cette dépendance provoque  des centaines de suicides chaque année, et  des millions de personnes souffrent désormais d'un problème de jeu modéré à grave. Aux États-Unis, des millions de citoyens  ont contracté des dettes de jeu s'élevant à des dizaines, voire des centaines de milliers de dollars.

Les choses étaient différentes autrefois. Au Royaume-Uni, c'est le gouvernement travailliste de Tony Blair qui a instauré cet environnement, en adoptant en 2005 une loi légalisant les jeux d'argent en ligne, levant toutes les restrictions publicitaires et établissant un régime réglementaire peu contraignant. Il n'est donc guère surprenant que des dizaines de responsables politiques britanniques  reçoivent chaque année plusieurs milliers de livres sterling en pots-de-vin de la part des lobbyistes du secteur des jeux d'argent. Aux États-Unis, c'est une décision de la  Cour suprême de 2018 levant les restrictions sur les paris sportifs qui a entraîné une augmentation spectaculaire des paris et des préjudices associés. De surcroît, l'ère des smartphones a considérablement élargi les opportunités de paris, au point qu'il est désormais possible de placer un pari "prédictif" sur presque tout ce qui peut se passer n'importe où dans le monde. Un autre glissement de terrain au Népal avant la fin de l'année ? 9 contre 1. Une déclaration de famine à Gaza ? Cotes à égalité. J'aimerais que ce soit une mauvaise blague.  Ce n'en est pas une.

C'est absolument répugnant, et socialement pervers.

La responsabilité de cette évolution est collective : elle incombe tout d'abord aux responsables politiques qui ont légalisé les paris à cette échelle, mais aussi aux grands médias qui les ont banalisés en  s'associant à des applications dites de "marchés prédictifs". En matière de paris sportifs, les propriétaires et directeurs commerciaux des clubs de foot et des événements sportifs portent également leur part de responsabilité, tout comme les sportifs (en activité ou retraités) qui n'hésitent pas à perpétuer ces pratiques néfastes en échange des gains financiers proposés.

Que les choses soient claires : je n'attends rien. Nous vivons à l'ère du capitalisme. Notre système est organisé par des capitalistes pour des capitalistes, avec pour seul objectif culturel le profit et la croissance financière. Si des millions de gens, en particulier les ouvriers, se font engloutir par la machine pour atteindre ces objectifs, cela n'a strictement aucune importance. Charles Livingstone, expert en jeux d'argent à l'OMS,  l'a bien exprimé :

"Pour les sociétés de jeux d'argent, les meilleurs clients sont ceux qui se ruinent".

L'ingénierie capitaliste a créé un monde où des millions de gens sont désormais prisonniers d'une étrange relation parasociale avec un sportif, leurs destins étant étroitement liés. De telles relations sont non seulement destructrices sur le plan financier, mais elles peuvent aussi nuire à la capacité des individus à réguler leurs émotions.  Les joueurs de tennis affirment qu'une grande part des insultes qu'ils entendent est liée aux paris. Près de 50 % des paris sportifs sont désormais effectués en direct, les parieurs pouvant miser sur chaque rebondissement imaginable au cours d'un match. Je suis convaincu que les paris sportifs modifient fondamentalement non seulement la relation d'un individu avec le sport, mais aussi la nature même du sport et son rôle au sein de la société. Le sport n'est plus un bien collectif, une expérience partagée ou quelques heures de divertissement où l'on s'émerveille des compétences et des prouesses d'un athlète : les paris sportifs financiarisent une nouvelle facette de l'existence humaine. Le match devient inextricablement lié à la situation financière de l'individu, et donc à son état émotionnel. Les paris sportifs agissent comme une substance dopaminergique, amplifiant les plaisirs de la victoire et accentuant la déception de la défaite. Le jeu transforme le sport : il n'est plus regardé pour le plaisir qu'il procure en soi, mais uniquement pour le résultat, et de plus en plus pour des micro-résultats spécifiques au cours de la rencontre.

Juste pour rassurer ceux qui se poseraient la question : rien de tout cela ne relève d'un témoignage personnel. Pour toutes les raisons exposées ci-dessus, je n'ai jamais parié sur le sport ni sur quoi que ce soit d'autre. Un ami l'a fait, ce qui a en partie contribué à son divorce. Mais ce n'est même pas la raison pour laquelle je vous écris ceci. Je déteste simplement le capitalisme.

Je déteste ce qu'il inflige aux gens, aux relations et à la société. Je déteste que les pires d'entre nous, ceux qui ont tout, manipulent leur emprise sur le système pour tirer profit de ceux qui n'ont presque rien. Je déteste que tant d'individus se décarcassent constamment pour imaginer de nouvelles façons créatives de manipuler les gens pour leur faire adopter des comportements destructeurs et néfastes. Et je déteste que, selon le capitalisme, cette manipulation ne soit pas seulement normalisée, mais encouragée et récompensée.

Il n'y a pas vraiment de besoin sociétal de légaliser les paris sportifs. La société ne perdait rien sans ces derniers. La création d'une culture permissive du jeu a été entièrement dictée par des capitalistes qui y ont vu une occasion de plus d'exploiter les gens à des fins lucratives. Et à l'ère du contrôle et de la manipulation algorithmiques, cette exploitation n'est que trop facile. Avec l'expansion des jeux d'argent, en particulier des paris sportifs, on perd, semble-t-il, un rempart de plus contre l'effondrement de la société. Elle vient alimenter davantage notre atomisation. La Chine ne le sait que trop bien, c'est pourquoi la plupart des jeux d'argent y sont interdits, à l'exception de quelques loteries nationales. Ce système strict n'est qu'une des nombreuses raisons pour lesquelles la Chine l'emporte et continuera de l'emporter sur l'Occident dans, disons, tous les domaines.

Mais dois-je me demander si, dans la longue liste des coupables, je ne suis pas moi-même complice ? Lorsque je regarde des événements sportifs financés par des milliardaires dégénérés, ou que j'écoute des podcasts saturés de pubs pour les jeux d'argent, est-ce que je contribue à perpétuer ce mal ? Je suppose qu'il me faut admettre que oui, c'est probablement le cas. Mais lorsque je prends suffisamment de recul par rapport au sport et que j'observe mon existence dans son ensemble d'un point de vue global, je m'interroge sur le mal simplement perpétué par mes interactions dans une société normative.

Nos impôts financent un génocide, nos achats détruisent la biosphère, notre alimentation détruit les écosystèmes.

Je fais de mon mieux, mais c'est le système, et non les provocations de Sydney Sweeney, qui nous empêche de prévenir le préjudice.

Et je me demande vraiment ce qu'on est en train de faire, bordel.
Et je me demande comment sortir de cette spirale.

Traduit par  Spirit of Free Speech

 ssofidelis.substack.com