
par Jasim Al-Azzawi
Tous, à leur manière et en leur temps, ont osé dire une vérité que le pouvoir s'efforçait d'étouffer.
Richard Nixon n'était pas un homme enclin à la clarté morale. Mais dans l'intimité du Bureau ovale, loin de la mise en scène du pouvoir, il s'exprimait avec une franchise que l'histoire pardonne rarement : "Laissez-moi vous expliquer une chose au sujet du lobby juif dans ce pays. Ils croient que faire passer Israël avant tout ne signifie pas faire passer l'Amérique au second plan. Mais un président américain", insistait-il, "doit aborder la question différemment. Il doit toujours penser d'abord à ce qui est le mieux pour l'Amérique. Un président américain doit prendre une décision qui, en fait, ne donne pas aux Israéliens un chèque en blanc".
Nixon allait plus loin : "Tous les premiers ministres juifs que j'ai connus ont mobilisé les juifs américains pour exercer la plus forte pression possible sur les présidents américains au sein du processus politique". Ce n'étaient pas les propos d'un marginal ou d'un adepte de théories du complot. C'étaient ceux du trente-septième président des États-Unis, s'exprimant sur le ton calculé et dénué de sentimentalisme de la Realpolitik.
Marlon Brando, le plus grand acteur de sa génération, était parvenu à des conclusions similaires par une voie différente : non pas celle des coulisses du pouvoir, mais celle des plateaux d'Hollywood. Lorsqu'on lui demanda pourquoi il avait refusé de recevoir le très convoité Oscar, il fut sans détour : "À cause de l'emprise croissante des sionistes sur Hollywood. Ce sont eux qui possèdent les studios", déclara-t-il. "Ce sont eux qui façonnent les histoires. Ils décident qui a voix au chapitre et qui ne l'a pas. Je l'ai vu clairement, et je ne pouvais plus faire partie de ce système". L'acteur qui avait fait ressentir au monde entier le poids du chagrin ou de l'ambition d'un homme avait regardé derrière le rideau et avait refusé, par conscience, de continuer à jouer ce rôle.
Il y a aussi Paul Findley, un représentant républicain de l'Illinois qui a siégé vingt-deux ans à la Chambre des représentants et qui, après avoir perdu son siège, a fait ce que les hommes politiques battus font rarement : il a dit la vérité sur les raisons de sa défaite. Dans son ouvrage de référence paru en 1985, They Dare to Speak Out: People and Institutions Confront Israel's Lobby, Findley a démontré, avec une précision méticuleuse et accablante, comment l'American Israel Public Affairs Committee (AIPAC) était devenu la force dominante façonnant la position de Washington au Proche-Orient. Ce lobby, écrivait Findley, avait mis au point un système quasi parfait pour sanctionner les récalcitrants et récompenser ceux qui se pliaient à ses vues. Sa conclusion était sans appel : ce qui passait pour la politique américaine à l'égard d'Israël et des Palestiniens n'en était pas une. Il s'agissait d'une capitulation, drapée dans le langage de l'alliance.
Un président. Une superstar. Un membre du Congrès. Trois hommes issus d'univers radicalement différents, actifs sur cinq décennies, qui se retrouvent au même point critique - et inconfortable - de la carte du pouvoir américain.
"Pendant près de quatre-vingts ans, ce terrain est demeuré une zone interdite du discours politique dominant. La machinerie chargée d'imposer ce silence était redoutable : financement des campagnes électorales, filtrage éditorial et menace constante de l'accusation d'antisémitisme, synonyme de fin de carrière".
Les médias traditionnels ne se sont pas contentés d'être complices de ce silence ; ils en constituaient, à bien des égards, l'architecture même. Ce que Nixon, Brando et Findley avaient observé concernant la concentration du pouvoir au sein des studios, des rédactions et des assemblées législatives ne relevait pas de la paranoïa. Il s'agissait d'une description structurelle de la manière dont certains récits s'imposaient tandis que d'autres étaient discrètement étouffés.
Puis vint Gaza. Puis vint le téléphone portable.
Aucun comité de rédaction n'a validé ces images. Aucun présentateur vedette n'en a fourni le contexte avant leur diffusion. Aucun dirigeant de studio n'a décidé ce que le public était prêt à voir. Les images provenaient directement des décombres de Jabalia, des couloirs de l'hôpital Al-Shifa, des visages de mères portant leurs enfants dans des sacs en plastique. De jeunes enfants ont été ensevelis vivants sous les décombres. Des personnes âgées ont été démembrées. Des hôpitaux ont été détruits. La famine a réduit des êtres humains à l'état de squelettes. La Cour pénale internationale a émis deux mandats d'arrêt à l'encontre du premier ministre israélien Benjamin Netanyahou et de son ministre de la Défense Yoav Gallant, qui avaient menacé de couper l'approvisionnement en nourriture, en électricité et en eau d'une population civile tout entière.
L'armée a une expression pour décrire ce qui a suivi : "la quantité a une qualité qui lui est propre". Le volume massif, incessant et brut - sans filtre médiatique - des images en provenance de Gaza a accompli ce que des décennies de travaux universitaires, de témoignages devant le Congrès et d'enregistrements présidentiels n'avaient pas réussi à faire : briser le monopole du récit. Ce tsunami d'images a horrifié le monde et a poussé les gens - en particulier en Europe et au sein d'une frange croissante de l'opinion publique américaine - à dire ce qui, longtemps, avait été indicible : "ça suffit". Pas en notre nom. Plus d'armes. Plus de chèque en blanc. Plus de couverture diplomatique aux Nations unies ni dans aucune autre instance internationale où l'impunité israélienne était jusqu'alors protégée de toute conséquence.
Le journaliste et correspondant de guerre Sebastian Junger a un jour fait remarquer que la guerre est toujours un récit raconté par les survivants au sujet des morts. Pendant des décennies, dans la version américaine de l'histoire israélo-palestinienne, les morts n'étaient que des abstractions, des statistiques, des notes de bas de page ou des dommages collatéraux regrettables. Le téléphone portable a mis fin à cette abstraction. Il a donné un visage, un nom et un cri à chaque victime. Il a rendu les morts impossibles à occulter. Nous n'assistons pas seulement à un changement d'opinion ; nous assistons à une transformation de l'architecture de la permission. C'est une redéfinition de qui peut prendre la parole, et dans quels espaces, sans risquer de compromettre toute sa carrière. Ce sont les jeunes qui mènent ce mouvement. Ce sont les rues de Londres, de Paris et de Chicago qui le portent.
Nixon craignait de signer un chèque en blanc à Israël. Brando redoutait une culture où certaines histoires ne pouvaient être racontées. Findley a mis en lumière les mécanismes qui, durant des décennies, ont justifié ces deux craintes. Ce qu'ils ne pouvaient prévoir, en revanche, c'est l'appareil glissé dans chaque poche qui, finalement, empêcherait que le silence ne soit total.
Le téléphone portable n'a pas engendré les souffrances à Gaza. Mais il a privé le monde du confort de l'ignorance.
Or, il s'avère que c'est précisément de cette absence d'ignorance que la justice avait le plus besoin.
source : Middle East Monitor via Marie Claire Tellier