
Par Vanessa Beeley, le 17 octobre 2026
Le 17 octobre marque une page sombre de l'histoire colonialiste française. Nous assistons, une fois encore, à la réponse brutale des autorités européennes envers les étudiants, leurs parents et leurs enseignants qui descendent dans la rue pour protester contre tout, des conditions épouvantables du système éducatif au manque de logements pour les plus vulnérables, en passant par ces guerres sans fin qui privent l'économie des fonds destinés à la santé et à l'éducation tout en soutenant le massacre de populations civiles dans d'autres pays. Des pays qui ne représentent aucune menace pour la sécurité nationale de la France ni d'aucun autre pays européen, et qui font face à un retour de bâton qui se profilait depuis très longtemps.
J'ai couvert les précédentes manifestations des Gilets Jaunes ici et ici, depuis le terrain.
Le géographe Christophe Guilluy a prédit le potentiel de ce soulèvement dès 2014. Guilluy a mis en évidence la structure démographique de la plupart des grandes villes françaises, composées de centres riches, bancaires et capitalistes industriels, entourés de banlieues ghettoïsées et marginalisées qui abritent environ 60 % de la population urbaine. Pour ceux qui gagnent péniblement leur vie en banlieue, se rendre en voiture au centre-ville et s'y garer pour aller travailler peut coûter jusqu'à 250 euros (284 dollars) par mois.
L'impact de l'augmentation du prix du carburant touche donc ces personnes de plein fouet.
J'ai compilé les liens et articles suivants en 2015, après les attentats du Bataclan à Paris :
Paris, le 13 novembre :
"La nuit dernière a été le pire massacre jamais commis sur le sol français depuis août 1944"
"Paris se réveille en état de siège après l'attaque la plus meurtrière depuis la Seconde Guerre mondiale"
"Les autorités françaises et belges ont procédé samedi à des interpellations à la suite des pires violences survenues en France depuis la Seconde Guerre mondiale".
Ce ne sont là que quelques-uns des titres délibérément opaques et trompeurs sur le plan émotionnel qui ont suivi les attentats "terroristes" du 13 novembre à Paris.
Tout en rendant compte à juste titre des scènes véritablement horribles qui se sont déroulées à Paris le vendredi 13 (novembre) 2015, les grands médias ont commodément oublié les fantômes et les familles des victimes d'une autre atrocité terrifiante commise dans les rues de Paris par les "terroristes" dissimulés au sein même de l'appareil de sécurité français, qui a retourné sa violence et sa brutalité contre la communauté algérienne de France, qui manifestait contre la guerre colonialiste menée par la France en Algérie en 1961.
Les grands médias ont commodément choisi d'oublier de mentionner que les rues de Paris ont été baignées du sang de plus de 200 Algériens en 1961, dont les corps ont été jetés sans ménagement dans la Seine. Les grands médias ont oublié de parler des centaines d'autres qui ont été brutalement battus, emprisonnés et torturés lors d'interrogatoires. Les médias grand public ont oublié de mentionner que les politiques colonialistes de la France, tant à l'étranger qu'au niveau national, ont déclenché ces manifestations pacifiques et que la police française y a répondu par la violence, le meurtre et une répression sauvage.
Les médias grand public n'ont pas "oublié". Ils ont simplement réécrit l'histoire pour dissimuler le passé colonialiste despotique de la France et le terrorisme perpétré par ses propres fonctionnaires sur le sol français.
Cette manifestation du 17 octobre 1961 n'était pas une "révolution de couleur" orchestrée par l'OTAN et ses alliés. C'était une vraie manifestation pacifique contre le néocolonialisme français, réprimée par un régime fasciste dont les crimes contre cette frange marginalisée de l'humanité ont été universellement balayés sous le tapis de l'OTAN.
"Le refus de reconnaître les victimes revient à affirmer que la vie de quelqu'un n'a pas la même valeur que celle d'un autre. Et le 17 octobre 1961 montre que la vie d'un Algérien ne valait pas très cher.
Ce sentiment de mépris et d'injustice est encore ressenti de manière diffuse par les nouvelles générations de jeunes - et il contribue à leur sentiment de révolte". ~ Moshen Abdelmoumen
"Quel était le plan derrière les manifestations du 17 octobre ? Et que s'est-il exactement passé ce jour-là ?
"La police était au courant des manifestations dès la veille. Et elle savait que celles-ci seraient pacifiques.
"La direction du FLN avait ordonné que les manifestations soient pacifiques. Les manifestants ne devaient pas affronter la police, même en réponse à des provocations ou à des mesures de répression. Aucun manifestant ne devait porter quoi que ce soit pouvant être considéré comme une arme - pas même un canif.
"C'était un mardi, et il pleuvait. Les effectifs de police ont été renforcés par des unités supplémentaires provenant d'autres régions. Ils ont procédé à des rafles à Paris et dans sa banlieue.
"Les rafles se sont intensifiées au fil de la journée, au point que la police n'avait plus assez de véhicules. Elle a dû réquisitionner des bus de transport en commun pour acheminer les Algériens vers des centres d'internement.
"Certaines manifestations ont tout de même eu lieu malgré les rafles. Les manifestants ont tenté de converger vers les grandes places de Paris. Plusieurs milliers de personnes sont parties des bidonvilles de Nanterre. Lorsqu'elles ont atteint le pont de Neuilly, des cordons de police ont ouvert le feu.
"Des manifestants ont été tués. D'autres ont été jetés dans la Seine. Ces scènes allaient se répéter tout au long de la nuit sur toute une série de ponts.
"Une autre grande manifestation est partie de la place de la République et a défilé sans le moindre incident le long des Grands Boulevards jusqu'à la place de l'Opéra.
"Là, face à la police, le cortège a tenté de faire demi-tour.
"Ils sont arrivés jusqu'au cinéma du Rex lorsque la police a ouvert le feu. Là aussi, il y a eu des morts.
"D'autres manifestations ont eu lieu dans le Quartier latin et sur les Champs-Élysées - mais brièvement, car la répression s'est abattue très tôt.
"Une chasse à l'homme s'est déroulée à travers Paris et sa banlieue. Un grand nombre de personnes ont été arrêtées, blessées et conduites vers divers centres d'internement. Les cours des commissariats étaient pleines. Ceux qui s'y trouvaient piégés ont subi des violences extrêmes de la part de la police. Ces crimes se sont poursuivis toute la nuit et les jours suivants.
"Peu après minuit, le 17 octobre, un groupe de policiers en uniforme s'est approché de Claude Bourdet, rédacteur en chef du journal France Observateur. Ils étaient en état de choc et lui ont confié qu'ils venaient de prendre part au massacre d'une cinquantaine d'Algériens".
Extrait de Le massacre des Algériens à Paris, le 17 octobre 1961
Article :
Bords de Seine à Paris - "Ici on noie les Algériens"

Le massacre oublié : Paris 1961
Par James J. Napoli, 1997
Un de mes collègues au Caire m'a raconté il y a quelques années l'histoire d'un massacre dans les rues de Paris. Il était reporter pour une agence de presse au moment des violences dans la capitale française - le 17 octobre 1961 - et a vu des dizaines de corps d'Algériens empilés comme du bois de chauffage en plein centre-ville, après ce qu'on appellerait aujourd'hui des émeutes réprimées par la police.
Mais ses supérieurs à l'agence de presse l'ont empêché de raconter toute l'histoire à l'époque, et la plupart des pays tiers n'ont guère prêté attention à la maigre couverture médiatique dont ce massacre a fait l'objet. Même aujourd'hui, les événements de cette époque ne sont pas très connus et beaucoup de gens, comme moi, n'en avaient jamais entendu parler.
Cette année (1997) est le moment idéal pour se remémorer ce qui s'est passé, et pas seulement parce que c'est le 35e anniversaire de l'indépendance algérienne. La guerre civile qui se poursuit en Algérie, la montée de la violence et du racisme en France, et les massacres effroyables qui ont lieu ailleurs dans le monde confèrent à cette histoire une actualité troublante.
Voici ce qui s'est passé :
Des musulmans algériens non armés qui manifestaient dans le centre de Paris contre un couvre-feu discriminatoire ont été battus, abattus, garottés et même noyés par la police et les forces spéciales. Des milliers de gens ont été rassemblés et emmenés dans des centres de détention disséminés dans la ville et à la préfecture de police, où les coups et les meurtres se sont poursuivis.
Combien y a-t-il eu de morts ? Personne ne semble le savoir avec certitude, même aujourd'hui. Probablement environ 200.
Vu sous cet angle, il semble aujourd'hui stupéfiant qu'une telle chose ait pu se produire au cœur d'une grande capitale occidentale, sous l'œil attentif des médias internationaux. Après tout, ce n'était pas Kaboul, Pékin, Hébron ou un trou perdu de Bosnie, mais la Ville Lumière - Paris.
Mais la Cinquième République, sous la présidence de Charles de Gaulle, était en difficulté en octobre 1961. De Gaulle, qui s'intéressait avant tout à asseoir la position prééminente de la France en Europe occidentale et dans le monde, s'est retrouvé aux prises avec un chaos intérieur. La France était constamment secouée par des grèves et des manifestations d'agriculteurs et d'ouvriers, sans parler du terrorisme perpétré par des organisations opposées : le Front de libération nationale (FLN), représentant le mouvement nationaliste algérien en faveur de l'indépendance, et l'Organisation armée secrète (OAS), un groupe de militaires, d'hommes politiques et d'autres individus mécontents, déterminés à maintenir l'Algérie sous domination française. L'OAS avait, à juste titre, compris que de Gaulle était déterminé à libérer la France du fardeau de sa dernière grande possession coloniale pour pouvoir ainsi se consacrer pleinement à faire de la France la puissance économique et politique à laquelle il aspirait tant.
Des témoignages oculaires ont fait état d'étranglements perpétrés par la police.
Mais la guerre acharnée en Algérie, (...), durait depuis près de sept ans. Des attentats terroristes à Paris et dans d'autres villes françaises ont coûté la vie à des dizaines de policiers, provoquant ce que le ministre de l'Intérieur Roger Frey a qualifié de "juste colère" de la police. Celle-ci a donné libre cours à cette colère dans la soirée du 17 octobre. Environ 30 000 musulmans - parmi les quelque 200 000 Algériens, officiellement citoyens français, vivant à Paris et dans ses environs - ont envahi les boulevards du centre de Paris en provenance de trois directions différentes. Cette manifestation, à laquelle participaient des hommes, des femmes et des enfants, avait été organisée par le FLN pour protester contre un couvre-feu imposé à 20 h 30 aux seuls musulmans.
Les manifestants ont été accueillis par environ 7 000 policiers et membres des compagnies spéciales de la Sécurité républicaine, armés de matraques lourdes ou d'armes à feu. Ils se sont déchaînés sur les manifestants, notamment à Saint-Germain-des-Prés, à Opéra, place de la Concorde, sur les Champs-Élysées, aux abords de la place de l'Étoile et, à la périphérie de la ville, au rond-point de la Défense, au-delà de Neuilly.


Mon ami journaliste a dénombré au moins 30 cadavres de manifestants empilés en plusieurs tas devant son bureau près du centre-ville où il avait fait entrer quelques Algériens pour les protéger des policiers déchaînés. Un autre correspondant a rapporté avoir vu des policiers acculer des Algériens non armés dans des impasses et les matraquer gratuitement. Plus tard, des témoignages ont fait état d'étranglements commis par la police et de noyades d'Algériens dans la Seine, dont les corps allaient être repêchés en aval pendant les semaines qui ont suivi.

Maurice Papon, préfet de police de Paris, a été le seul responsable de la France de Vichy à être condamné pour son rôle dans la déportation des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale. Mais Papon n'a jamais été poursuivi pour les assassinats d'Algériens commis par la police sous son autorité en 1961. Ces assassinats n'ont pas été les derniers causés par la police sous la responsabilité de Papon. Quatre mois plus tard, en février 1962, Papon est allé trop loin, même aux yeux du président français Charles de Gaulle, lorsque la police française a tué neuf personnes de race blanche lors d'une manifestation communiste contre la guerre d'Algérie. 700 000 personnes ont défilé lors des funérailles des cinq manifestants, tandis qu'une grève générale a paralysé Paris. |AFP/Getty Images
Des milliers d'Algériens ont été raflés et emmenés dans des centres de détention, où les violences ont continué.) " Drowning by Bullets", un documentaire télévisé britannique diffusé il y a environ quatre ans, affirme que des dizaines d'Algériens ont été assassinés sous les yeux des hauts responsables de la police, dans la cour du quartier général de la police. Le préfet de police était Maurice Papon, qui, récemment encore, continuait de nier les accusations selon lesquelles il a été responsable de la déportation de Juifs français vers Auschwitz pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu'il faisait partie du gouvernement de Vichy.
La version officielle
Toute l'horreur de cet épisode peu glorieux de l'histoire française de 1961 a été largement passée sous silence à l'époque. Bien que des témoignages personnels poignants aient fini par faire surface dans la presse française, les journaux - fragilisés par des années de censure et de contrôle gouvernementaux - se sont pour l'essentiel cantonnés aux chiffres officiels selon lesquels seules deux personnes, puis cinq, auraient trouvé la mort lors de la manifestation. La télévision publique française a diffusé des images d'Algériens expulsés de France après la manifestation, mais aucune des violences policières.
Les journalistes ont reçu l'ordre de ne pas couvrir la manifestation et n'ont pas été autorisés à s'approcher des centres de détention.
À quelques exceptions près, la presse britannique et américaine s'en est tenue à la version officielle, reprenant notamment les allégations selon lesquelles les Algériens auraient ouvert le feu les premiers. Même le journaliste qui avait vu les tas de cadavres d'Algériens n'a pas été autorisé à rendre compte de l'événement. Ses supérieurs ont ordonné que les dépêches de l'agence s'en tiennent aux chiffres officiels.
Les journalistes français et étrangers présents à Paris ont semblé s'accorder tacitement sur le fait qu'il ne fallait rien faire qui puisse déstabiliser davantage le gouvernement français ou mettre en danger de Gaulle, largement considéré comme le dernier et meilleur espoir de sortir la France de ses difficultés.
L'affaire fut rapidement oubliée, noyée sous le flot de nouvelles alertes et de nouveaux événements en Europe et ailleurs.
Et, bien sûr, l'année suivante, l'Algérie allait obtenir son indépendance.
Jacques Vergès, l'avocat français controversé qui a représenté le FLN pendant la guerre d'Algérie, m'a confié lors d'une interview l'été dernier que les violences policières et la dissimulation orchestrée par le gouvernement et la presse en 1961 n'avaient rien de surprenant. Le contexte politique s'y prêtait, et les médias font généralement ce qu'on leur dit de faire. Il suffit de voir avec quelle facilité on a pu rassembler et interner des citoyens américains d'origine japonaise après Pearl Harbor, a-t-il fait remarquer. S'il a raison, alors le défi pour les responsables politiques est de veiller à ce que les conditions propices à l'injustice et aux atrocités ne se conjuguent pas, à ce qu'aucune probabilité ne soit créée pour des massacres comme celui de Paris en octobre 1961. Et si les responsables politiques échouent, alors le défi pour les journalistes et autres acteurs est de ne pas devenir leurs complices".
Fin de l'article
Deux autres comptes Instagram ont couvert les événements de 1961 ici et ici.
Personne n'a jamais été sanctionné pour le massacre perpétré le 17 octobre 1961
Traduit par Spirit of Free Speech
