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 Gilets Jaunes - 17 octobre : le programme

Le pourrissement : quand le pouvoir cesse d'entendre le peuple

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par Venom

Que reste-t-il de la démocratie lorsque le peuple manifeste, fait grève, descend dans la rue par millions, mais que le pouvoir persiste à ne pas l'entendre ? De la loi Devaquet au CPE, des Gilets jaunes à la réforme des retraites, l'histoire récente rappelle que la contestation populaire a longtemps pu infléchir les décisions gouvernementales. Sous Emmanuel Macron, une autre logique semble s'être installée : maintenir le cap, malgré la colère, quitte à accentuer la fracture entre gouvernants et gouvernés. Jusqu'où un pouvoir peut-il imposer ses choix sans compromettre sa légitimité politique ? Entre verticalité, répression contestée et épuisement social, une question devient incontournable : quand le peuple ne se sent plus entendu, combien de temps une démocratie peut-elle tenir sans se fissurer ?

Le pourrissement : quand le pouvoir cesse d'entendre le peuple

Comment un peuple parle-t-il lorsqu'il estime ne plus être entendu ? En démocratie, il vote, interpelle ses représentants, signe des pétitions, fait grève et manifeste. La manifestation est l'un des moyens par lesquels une société exprime son mécontentement, rend visibles ses revendications et rappelle aux gouvernants qu'ils ne disposent pas d'un pouvoir sans limites. Le principe est simple : plus une mobilisation est massive, durable et représentative d'une colère collective, plus le gouvernement est censé prendre la mesure du message qui lui est adressé. Cela ne signifie pas que chaque manifestation doive automatiquement dicter la loi, ni qu'une foule puisse se substituer aux institutions démocratiques. Mais cela signifie qu'un pouvoir responsable ne peut pas traiter indéfiniment une contestation profonde comme un simple problème de maintien de l'ordre. Le contrat démocratique repose aussi sur cette capacité à entendre, à dialoguer, à négocier et, lorsque cela s'avère nécessaire, à revoir ses décisions. C'est précisément cet équilibre qui semble s'être profondément dégradé en France.

Il fut une époque où, lorsque le peuple était mécontent, le gouvernement finissait par l'écouter. S'il refusait de l'entendre, la pression populaire pouvait le contraindre à reculer. Et lorsque les institutions ou les dirigeants persistaient dans une impasse, le pouvoir pouvait finir par changer de mains, voire le régime lui-même être bouleversé. L'histoire politique française est jalonnée de ces ruptures, de la Révolution française aux changements successifs de République. Plus près de nous, la loi Devaquet, en 1986, fut retirée après une forte mobilisation étudiante et lycéenne. En 1994, le gouvernement d'Édouard Balladur renonça au contrat d'insertion professionnelle, le CIP, surnommé "SMIC jeunes", face à une contestation étudiante massive. En 2006, Dominique de Villepin dut abandonner le contrat première embauche, le CPE, après plusieurs semaines de manifestations et de grèves. Ces épisodes rappellent une réalité essentielle : la rue n'écrit pas seule la loi, mais elle peut obliger ceux qui la font à reconnaître qu'ils sont allés trop loin, trop vite, ou sans tenir suffisamment compte de la société qu'ils gouvernent.

Avec Emmanuel Macron, cette logique semble avoir été progressivement remplacée par une autre : gouverner malgré la contestation, plutôt que gouverner en y répondant. Depuis son arrivée au pouvoir en 2017, sa conception très verticale de l'exercice du pouvoir a nourri un sentiment de distance entre l'exécutif et une partie importante de la population. Le mouvement des Gilets jaunes, à partir de novembre 2018, en a été l'une des manifestations les plus frappantes. Né autour de la hausse de la fiscalité sur les carburants, il a rapidement exprimé des préoccupations beaucoup plus larges : pouvoir d'achat, services publics, inégalités territoriales, sentiment d'abandon et défiance envers les institutions. La mobilisation a conduit le gouvernement à suspendre puis à abandonner la hausse prévue de la taxe sur les carburants et à annoncer des mesures économiques et sociales. Pourtant, la crise a aussi laissé derrière elle des blessures, des controverses sur le maintien de l'ordre et une défiance persistante. Le message était pourtant clair : une partie du pays ne se reconnaissait plus dans les décisions prises en son nom.

La contestation de la réforme des retraites de 2023 a ensuite illustré une nouvelle fois cette fracture. Des millions de personnes ont participé aux journées de mobilisation syndicale, tandis que le recours à l'article 49.3 de la Constitution a permis l'adoption du texte sans vote final de l'Assemblée nationale. Juridiquement prévu par la Constitution, cet outil n'en demeure pas moins politiquement controversé lorsqu'il est employé sur une réforme aussi importante et face à une opposition sociale aussi forte. Le gouvernement disposait des moyens constitutionnels pour faire adopter sa réforme ; cela ne signifie pas que la crise de confiance ait été résolue pour autant. Car il existe une différence fondamentale entre la légalité d'une décision et son acceptation sociale. Une loi peut être constitutionnellement adoptée tout en laissant derrière elle un sentiment d'injustice, d'humiliation démocratique ou d'impuissance collective.

La même question se pose lorsque les mobilisations étudiantes et lycéennes rencontrent une réponse essentiellement sécuritaire. Comment un pouvoir peut-il prétendre défendre la République tout en laissant s'installer, chez une partie de la jeunesse, l'impression que sa parole ne compte pas ? Les lycéens ne sont pas de simples figurants dans la vie démocratique. Lorsqu'ils se mobilisent, ils expriment des inquiétudes, des convictions et parfois une colère qui méritent d'être entendues. Ils peuvent commettre des erreurs, enfreindre la loi ou participer à des violences ; cela ne saurait justifier que tous soient traités comme des adversaires. La jeunesse n'est pas un ennemi intérieur. Elle est une composante de la société et l'une des premières concernées par les décisions qui engagent son avenir.

C'est ici que le rôle de la police et de la gendarmerie devient une question démocratique majeure. Ces institutions ont pour mission de protéger les personnes, de garantir la sécurité et de permettre l'exercice des libertés publiques. Elles doivent pouvoir intervenir face aux violences et aux dégradations. Mais leur action doit rester nécessaire, proportionnée et contrôlable. Lorsque des manifestants sont blessés, lorsque des tirs de grenades ou d'autres armes de maintien de l'ordre mettent des personnes en danger, lorsque des images de violences policières suscitent des interrogations légitimes, la réponse ne peut pas se limiter à invoquer l'autorité de l'État. Il faut établir les faits, examiner les circonstances, identifier les responsabilités éventuelles et garantir l'indépendance des enquêtes. La légalité d'une intervention ne se décrète pas à partir du seul uniforme de celui qui l'effectue : elle doit pouvoir être vérifiée à la lumière du droit et des faits.

La question est particulièrement grave lorsqu'il s'agit de mineurs. Des grenades tirées dans le cadre d'une opération de maintien de l'ordre peuvent provoquer des blessures sérieuses. Si des lycéens ont été exposés à des usages injustifiés ou disproportionnés de la force, ces faits doivent être établis et les responsabilités engagées, le cas échéant. Il serait toutefois imprudent d'affirmer, sans examiner les circonstances de chaque événement, que toute intervention était illégale ou que jamais auparavant une violence comparable n'avait existé. Mais cette prudence factuelle ne doit pas servir de prétexte à l'indifférence. Chaque blessure grave, chaque usage potentiellement abusif de la force, chaque atteinte injustifiée à la liberté de manifester appelle des explications et, si les faits le justifient, des sanctions. La confiance dans la police ne se protège pas en dissimulant ses éventuels manquements ; elle se construit en démontrant que personne n'est au-dessus des lois.

Une autre question, plus fondamentale encore, concerne la légitimité politique. Emmanuel Macron a été élu président de la République au second tour de 2022 avec environ 58,5% des suffrages exprimés, face à Marine Le Pen. Mais ce chiffre ne signifie pas qu'il ait recueilli les voix de 58,5% de l'ensemble des personnes inscrites sur les listes électorales : l'abstention et les votes blancs ou nuls doivent être pris en compte pour comprendre la portée du résultat. Il est donc légitime de s'interroger sur la représentativité réelle d'un mandat, sans pour autant confondre cette question avec sa validité juridique. En France, un président élu conformément à la Constitution dispose des pouvoirs attachés à sa fonction. Il n'a cependant pas reçu un chèque en blanc. La légitimité électorale autorise à gouverner ; elle ne dispense ni de rendre des comptes, ni d'écouter les oppositions, ni de rechercher un compromis sur les sujets qui divisent profondément le pays.

C'est pourtant là que le sentiment de confiscation démocratique prend racine : dans l'impression que les décisions essentielles sont prises par un cercle dirigeant éloigné des préoccupations quotidiennes, puis maintenues malgré des mobilisations répétées. La question n'est pas seulement de savoir qui a gagné la dernière élection. Elle est de savoir ce que les gouvernants font de leur mandat, comment ils répondent aux difficultés concrètes et quelles améliorations les citoyens peuvent effectivement constater dans leur vie. Le pouvoir d'achat, l'accès aux soins, l'école, les transports, le logement, les services publics et les conditions de travail ne sont pas des variables abstraites. Ils constituent le quotidien de millions de personnes. Lorsqu'un gouvernement réclame des sacrifices sans parvenir à convaincre de leur nécessité, de leur équité ou de leurs résultats, il ne doit pas s'étonner que la défiance augmente.

On peut contester les choix économiques et sociaux de la majorité, juger son bilan insuffisant et dénoncer son manque de dialogue. Mais un débat sérieux doit aussi examiner les résultats concrets, les contraintes rencontrées et les responsabilités respectives des gouvernements successifs. Attribuer chaque difficulté à une seule équipe serait aussi réducteur que de prétendre qu'aucune décision politique n'a de conséquences. Ce qui importe, c'est de pouvoir confronter les promesses aux résultats, les justifications aux faits et les décisions à leurs effets sur la population. Or, lorsque le débat public semble se réduire à la dénonciation des violences commises par les opposants, à la recherche d'un responsable politique à accuser ou à la mise en cause systématique d'un adversaire tel que La France insoumise, le bilan du pouvoir risque de passer au second plan. Les violences commises par des manifestants doivent être examinées et sanctionnées lorsqu'elles constituent des infractions. Les éventuels abus des forces de l'ordre doivent l'être également. La responsabilité de l'un n'efface pas celle de l'autre, et la critique d'un parti d'opposition ne saurait remplacer l'évaluation de l'action gouvernementale.

Car enfin, quelle est la réponse politique à une colère qui persiste ? Si les manifestations ne conduisent plus à une négociation réelle, si les grèves ne provoquent aucune inflexion, si les pétitions ne reçoivent que des réponses formelles et si le vote lui-même ne semble plus modifier les orientations essentielles, quel espace reste-t-il au citoyen pour peser sur les décisions collectives ? Il ne suffit pas de répondre que les institutions fonctionnent, que les élections ont eu lieu et que la loi a été respectée. Une démocratie ne se résume pas à la régularité de ses procédures : elle repose aussi sur la capacité des institutions à représenter la société, à accepter la contradiction et à corriger leurs erreurs. Les procédures sont indispensables, mais leur fonctionnement ne garantit pas, à lui seul, que les citoyens se sentent entendus.

C'est dans ce contexte que la formule "crevez en silence" prend une force particulière. Elle ne constitue pas nécessairement une consigne prononcée par un responsable politique ; elle traduit plutôt le sentiment que certains citoyens disent éprouver lorsqu'ils ont l'impression que leurs difficultés sont ignorées et que leur protestation n'obtient, en retour, que de la fermeté. Derrière cette formule brutale se trouve une accusation politique profonde : celle d'un pouvoir qui exigerait l'obéissance sans offrir suffisamment d'écoute, qui invoquerait l'autorité sans parvenir à restaurer la confiance et qui considérerait la contestation davantage comme une menace que comme un avertissement.

Le danger du pourrissement institutionnel commence précisément là. Il ne signifie pas que toute contestation justifie un changement de politique, ni qu'une majorité gouvernementale doit céder à chaque revendication. Il désigne un processus dans lequel le dialogue se raréfie, la confiance s'érode, les décisions sont de plus en plus perçues comme imposées et la réponse aux conflits se concentre sur la coercition plutôt que sur leur résolution. À mesure que cette dynamique s'installe, chaque nouvelle crise se greffe sur les précédentes. Une réforme contestée n'est plus seulement une réforme contestée : elle devient le symbole de toutes les fois où les citoyens estiment ne pas avoir été entendus. La colère change alors de nature. Elle ne vise plus uniquement une mesure, mais le fonctionnement même du pouvoir.

Emmanuel Macron n'est évidemment pas le premier président à affronter une contestation sociale, et les crises de confiance ne sont pas nées avec lui. Mais sa manière d'exercer le pouvoir, les épisodes de mobilisation qui ont marqué ses mandats et les controverses sur le maintien de l'ordre ont contribué à placer cette question au centre du débat public. Un gouvernement peut chercher à maintenir son cap malgré l'opposition ; il ne peut durablement faire comme si cette opposition n'existait pas sans prendre le risque d'aggraver la fracture qu'il prétend gérer. Gouverner, ce n'est pas seulement disposer des instruments juridiques permettant de décider. C'est aussi être capable d'expliquer, de convaincre, de négocier et, parfois, de reconnaître que la persistance d'une décision coûte davantage à la société que son réexamen.

L'histoire de la République française nous enseigne que les institutions ne sont jamais à l'abri des crises. Elles peuvent se réformer, se transformer ou être emportées par des ruptures politiques majeures. Rien ne permet d'affirmer qu'une crise actuelle conduira nécessairement à un tel dénouement. Mais il serait tout aussi imprudent de considérer que la défiance, l'épuisement social et le sentiment d'impuissance sont sans conséquences. Une démocratie se fragilise lorsque ses citoyens ne croient plus que leur parole puisse infléchir les décisions qui les concernent. Elle se fragilise aussi lorsque les forces chargées de protéger les libertés sont perçues, à tort ou à raison, comme des instruments de confrontation politique plutôt que comme des garanties communes.

La réponse à cette crise ne peut donc être ni l'idéalisation de la rue ni la sacralisation du pouvoir. Elle doit passer par des institutions capables d'entendre la contestation sans renoncer à leurs responsabilités, par un maintien de l'ordre respectueux des libertés, par des enquêtes indépendantes lorsqu'un usage de la force est contesté, et par une véritable évaluation des politiques publiques. Elle suppose également que les gouvernants acceptent qu'une mobilisation massive constitue un signal politique sérieux, même si elle ne représente pas à elle seule l'ensemble de la population.

Le véritable test d'une démocratie n'est pas de savoir si le pouvoir peut imposer une décision malgré la colère. C'est de savoir s'il est encore capable de répondre à cette colère autrement que par l'affrontement. Lorsqu'un gouvernement cesse d'entendre, il ne fait pas disparaître le mécontentement : il le laisse s'accumuler. Lorsqu'il confond autorité et intransigeance, il risque d'affaiblir la confiance dont son autorité dépend. Et lorsqu'il traite la jeunesse, les travailleurs ou les citoyens mobilisés comme des adversaires plutôt que comme des membres de la communauté politique, il compromet ce qui devrait précisément fonder son action : la conviction que chacun compte dans la vie collective.

Les blessures infligées à des manifestants, notamment à des jeunes, ne doivent jamais être banalisées. Si des enquêtes établissent des fautes ou des infractions, les responsables doivent répondre de leurs actes devant la justice, dans le respect des garanties légales. Cette exigence n'est pas une vengeance : c'est une condition de l'État de droit. Pour que de telles situations ne se reproduisent pas, il faut établir les faits, reconnaître les victimes, tirer les leçons des défaillances éventuelles et modifier les pratiques qui doivent l'être. La mémoire des blessures ne doit pas devenir un instrument de haine, mais une exigence de responsabilité.

Car le peuple ne demande pas nécessairement à gouverner lui-même chaque jour. Il demande que ceux qui gouvernent ne perdent jamais de vue au nom de qui ils le font. Il demande que sa voix puisse produire des effets, que les institutions sachent se corriger et que l'autorité publique ne se confonde pas avec l'infaillibilité des dirigeants. Lorsqu'un pouvoir oublie cette exigence, il peut encore disposer de la loi, de la police, de la gendarmerie et des mécanismes constitutionnels. Mais il risque de perdre progressivement quelque chose de plus difficile à restaurer : la confiance.

Et lorsqu'un peuple finit par ne plus croire que sa parole peut être entendue, le problème n'est plus seulement celui de la colère populaire. C'est celui d'un pouvoir qui a peut-être oublié que sa propre légitimité dépend aussi de sa capacité à écouter.

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